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Le soutien des islamistes marocains à la normalisation avec Israël change la donne

L’accord de normalisation avec Israël soulève de nouvelles interrogations sur la crédibilité et l’engagement du parti islamiste au pouvoir au Maroc vis-à-vis de la cause palestinienne
Le Premier ministre marocain Saâdeddine el-Othmani est critiqué pour avoir signé l’accord normalisant les relations avec Israël (AFP)

La normalisation par le Maroc de ses relations avec Israël le mois dernier a secoué le monde arabe, en particulier les islamistes. 

Cela s’explique non seulement par le fait que cette normalisation ait eu lieu avant la conclusion d’un quelconque accord sur l’établissement d’un État palestinien indépendant, mais aussi parce que le parti au pouvoir au Maroc – qui a signé cet accord de normalisation – est islamiste : le Parti de la justice et du développement (PJD) mené par le Premier ministre Saâdeddine el-Othmani.

La cause palestinienne a toujours été une priorité des mouvements islamistes politiques du Machrek au Maghreb, lesquels considèrent qu’il s’agit d’une problématique politique, idéologique et religieuse qui ne doit pas être abandonnée.

À travers ses actions, le PJD a montré que les intérêts du pays passaient devant tout intérêt ou problématique étranger, même la cause palestinienne

Pendant des décennies, les islamistes se sont servis de la cause palestinienne pour atteindre plusieurs objectifs, notamment mobiliser l’opinion arabe afin qu’elle se range de leur côté sur le plan politique et idéologique. Ils ont fait pression sur les gouvernements arabes afin qu’ils soutiennent les Palestiniens, ils ont couvert des dirigeants de honte devant leur population et mis en garde contre les répercussions d’une normalisation avec Israël.

Les islamistes marocains ne font pas exception. Avant de prendre la tête du gouvernement, Saâdeddine el-Othmani était vent debout contre l’établissement de relations normales avec Israël tant que les droits des Palestiniens n’étaient pas respectés. Il a même rédigé un article, intitulé « La normalisation est un génocide civilisationnel », qui critiquait vivement la normalisation par l’Égypte et la Jordanie de leurs relations avec Israël en 1979 et 1994, respectivement.

La signature par Saâdeddine el-Othmani de l’accord de normalisation avec Israël est donc sans précédent : c’est la première fois que le dirigeant d’un parti islamique signe un tel accord – remettant ainsi en question la crédibilité des islamistes vis-à-vis de la cause palestinienne.

En conséquence, le PJD a essuyé une pluie de critiques de la part des islamistes arabes, l’accusant d’abandonner la cause palestinienne à des fins politiciennes. Mais peut-être faudrait-il plutôt se demander : comment expliquer le comportement de Saâdeddine el-Othmani ? Son revirement peut s’expliquer par de nombreuses raisons. 

Discours de pouvoir

Tout d’abord, il y a son passage de l’opposition au pouvoir. Généralement, le discours des partis d’opposition est toujours plus virulent que leur discours une fois qu’ils sont eux-mêmes au pouvoir. Cela s’applique tout autant aux islamistes qu’aux laïcs.

Le sociologue français Olivier Roy a surveillé cette évolution dans l’une de ses études, soulignant que lorsque les islamistes s’engagent en politique, ils pensent pouvoir la changer – mais au contraire, ce sont eux qui changent peu après y être entrés. On a pu constater de tels changements de discours et de comportement chez les islamistes ces dernières années en Égypte, en Turquie, au Koweït, au Yémen, en Jordanie et en Algérie. Les islamistes ont tendance à devenir plus pragmatiques et réalistes et à abandonner leurs slogans idéologiques après s’être engagés dans l’action politique. 

Malgré tout, ils n’ont jamais renoncé à la cause palestinienne, sans parler de normaliser leurs relations avec Israël.

Le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou et le roi du Maroc Mohammed VI (AFP)
Le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou et le roi du Maroc Mohammed VI (AFP)

Ensuite, la relation entre les islamistes du Maroc et le Palais royal est très interdépendante. Le gouvernement n’a pas de véritable indépendance par rapport au roi.

Malgré les amendements constitutionnels de 2011 qui ont accordé plus de pouvoir au chef du gouvernement, ce dernier reste un subordonné – un exécutant de la volonté du roi. Comme les autres monarques autoritaires, le roi du Maroc peut dissoudre le gouvernement et convoquer de nouvelles élections si c’est dans l’intérêt du pays. 

Depuis que le PJD est arrivé au pouvoir, il n’a pas su remettre en question la volonté du roi. Les institutions royales bénéficient d’un certain respect au sein de la population marocaine, qui les considère comme une soupape de sécurité pour l’unité du pays et comme s’inscrivant dans le cadre de ses traditions historiques, même si elle peut être en désaccord avec les politiques du roi.

Occasion historique 

Un troisième facteur est la région contestée du Sahara occidental, sur laquelle le président américain sortant Donald Trump a reconnu la souveraineté du Maroc en échange de l’accord de normalisation avec Israël. Pour le Maroc, il s’agissait d’une occasion historique, peut-être unique, car seuls quelques pays reconnaissent sa souveraineté sur le Sahara occidental. L’ONU tente encore de résoudre le conflit en organisant un référendum pour l’autodétermination de la population sahraouie. 

À travers ses actions, le PJD a montré que les intérêts du pays passaient devant tout intérêt ou problématique étranger, même la cause palestinienne. Le gouvernement considère la reconnaissance américaine de la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental comme une grande victoire pour la diplomatie marocaine.

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La position des islamistes au Maroc concernant Israël pourrait bien contredire de nombreux clichés et stéréotypes sur les islamistes. Elle montre que les islamistes arabes ne sont pas un bloc monolithique et qu’il y a de nombreuses différences entre eux, en particulier en ce qui concerne les opinions politiques. Par conséquent, il faut éviter les généralisations lorsqu’on évalue leurs positions sur les questions politiques, que ce soit sur le plan national ou international.

Même au Maroc, il n’y a pas de consensus parmi les islamistes sur la normalisation avec Israël.

Le Mouvement de l’unicité et de la réforme, l’aile caritative et religieuse du PJD, a condamné la normalisation avec Israël, publiant un communiqué dénonçant la signature de cet accord par el-Othmani. 

En parallèle, l’idée selon laquelle les islamistes ne croiraient par en l’État-nation en tant que cadre politique a été réfutée. Ces dernières décennies, les islamistes ont été accusés de s’intéresser aux intérêts de la nation islamique plus vaste, ou califat, et de ne pas respecter l’État-nation. La position des islamistes du Maroc prouve que cela est inexact.

Calcul politique

Il est clair que la position du PJD concorde largement avec celle de l’État marocain. C’est également manifeste dans la position des islamistes algériens, qui ont refusé de reconnaître la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental. En Algérie, le Mouvement de la société pour la paix a dénoncé la normalisation entre le Maroc et Israël comme une menace pour la région. Cette position est cohérente avec celle de l’État algérien, qui a rejeté la reconnaissance par Trump de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental et a appelé à résoudre le problème conformément avec les décisions de l’ONU.

Il ne fait aucun doute que la normalisation du PJD avec Israël aura des conséquences sur l’avenir politique du parti

Clairement, la position des islamistes au Maroc et en Algérie reflète leurs propres calculs politiques, en phase avec les calculs de leurs États nationaux respectifs. Le conflit avec Israël n’accapare plus la même attention ni le même espace dans l’agenda des islamistes qu’il y a quelques décennies. Les problèmes internes tels que l’économie, l’éducation, la santé et la corruption dominent désormais leurs agendas politiques.

Il ne fait aucun doute que la normalisation du PJD avec Israël aura des conséquences sur l’avenir politique du parti. Le prix à payer pourrait être lourd, que ce soit en matière de pertes électorales ou de baisse de popularité. La semaine dernière, le parti a subi une défaite surprise dans la province d’Errachidia, dans le sud-est du Maroc, arrivant derrière l’Union socialiste des forces populaires et le Rassemblement national des indépendants.

Il est clair que l’implication des islamistes marocains dans la question de la normalisation avec Israël aura des répercussions majeures, soulevant des interrogations – pour la première fois peut-être – sur leur crédibilité et leur engagement vis-à-vis de la cause palestinienne.

- Khalil al-Anani est chercheur au Arab Centre for Research and Policy Studies à Washington D.C. Il est également professeur de sciences politiques au Doha Institute for Graduate Studies. Vous pouvez le suivre sur Twitter : @Khalilalanani.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

Khalil al-Anani is an expert on Middle East politics. He is the author of two books; Inside the Muslim Brotherhood: Religion, Identity and Politics and Islamism and Revolution across the Middle East
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