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Mèmes, blagues et icônes : huit formes de résistance palestinienne sur internet

Les Palestiniens s’inspirent de la résistance passée pour y puiser force et créativité face à l’occupation et aux violences israéliennes
La pastèque est depuis longtemps un symbole de la résistance palestinienne, comme dans cette œuvre récente de l’artiste palestinienne @basmahdoingart (Basmah Kishtah)
La pastèque est depuis longtemps un symbole de la résistance palestinienne, comme dans cette œuvre récente de l’artiste palestinienne @basmahdoingart (Basmah Kishtah)

Ce printemps, Israël a menacé d’expulser de force les Palestiniens de leurs maisons à Sheikh Jarrah et Silwan, à Jérusalem-Est. Ce projet a déclenché un mouvement de contestation suivi de violentes représailles de la part des forces israéliennes et des colons armés. Les Palestiniens se sont tournés vers les réseaux sociaux pour lutter contre l’occupation.

Les campagnes en ligne traditionnelles continuent pour sensibiliser le public non palestinien aux événements actuels ainsi qu’à l’histoire de la Palestine. Celles-ci sont menées par des organisations de sensibilisation comme al-Shabaka, Jewish Voice for Peace et l’Institute for Middle East Understanding (IMEU). Mais le monde numérique a également vu des Palestiniens et ceux qui les soutiennent envisager de nouvelles façons de plaider pour la libération palestinienne, notamment via l’utilisation de symboles visuels, de mèmes, de blagues et de parodies.

Les Palestiniens résistant à l’occupation israélienne ont souvent cherché de l’inspiration dans le passé. La pastèque est depuis longtemps un symbole de la résistance palestinienne, tout comme les clés, symbolisant le droit au retour des réfugiés palestiniens. D’autres symboles, en particulier récemment, sont nés dans les espaces numériques, hors débat et conversation, mais souvent avec un lien avec le passé.

De nouvelles icônes apparaissent presque quotidiennement sur les réseaux sociaux afin de s’adapter à la réalité changeante sur le terrain (Anonyme)
De nouvelles icônes apparaissent presque quotidiennement sur les réseaux sociaux afin de s’adapter à la réalité changeante sur le terrain (Anonyme)

De nouveaux symboles apparaissent presque quotidiennement sur les réseaux sociaux pour s’adapter à l’évolution de la réalité sur le terrain, où des familles palestiniennes ont récemment été mises en demeure de démolir leurs maisons dans les quartiers de Silwan et Sheikh Jarrah et où des manifestants palestiniens ont été attaqués par l’armée israélienne. Gaza, qui a subi onze jours de bombardements israéliens, peine à se reconstruire.

Certains de ces symboles ne circulent que quelques jours, d’autres font surface de temps à autre et d’autres perdureront. Il est donc urgent de les recenser, eux et leur contexte : si les Palestiniens s’inspirent de la résistance passée pour y puiser force et idées créatives, ce qui témoigne de ce moment de l’histoire doit également être archivé.

Recueillir les preuves de cette histoire de résistance à l’occupation israélienne est primordial pour le peuple palestinien. Cela donnera à la prochaine génération de Palestiniens des archives historiques qui leur sont propres, créées par leur peuple, non seulement pour perpétuer la tradition du travail de résistance créative, mais aussi pour que les générations futures le découvrent.

1. Le drapeau palestinien

Le drapeau palestinien reste le moyen le plus populaire d’exprimer sa solidarité avec la Palestine, même lorsque l’occupation israélienne rend illégal le fait de le brandir ou de l’agiter.

Les drapeaux palestiniens ont été incorporés dans les images et sont dessinés par les enfants pour remonter le moral.

Traduction : « Je ne sais pas pourquoi je fais ça. Même chose que ma mère avait l’habitude de faire en 1987 lors de la première Intifada. J’avais 6 ans, comme ma fille maintenant, on les cachait chaque fois que des soldats israéliens venaient fouiller nos maisons. Malheureusement, je n’ai pas eu le courage de les garder visibles sur les murs de notre cuisine. »

L’emoji drapeau palestinien a longtemps été un moyen d’afficher sa nationalité, en particulier sur des plateformes telles que Twitter et Instagram, où l’espace est parfois restreint pour une longue description.

La situation a évolué ces derniers mois, l’emoji drapeau s’est répandu chez les non-Palestiniens pour témoigner leur solidarité avec cette cause. Cela a conduit certains Palestiniens à se demander s’il était approprié pour les non-Palestiniens d’utiliser cet emoji, beaucoup affirmant que la visibilité de la Palestine avait la priorité.

2. La pastèque

La pastèque est un symbole de la résistance palestinienne depuis les années 1980, après l’interdiction par Israël du drapeau palestinien partout dans les territoires qu’il occupe.

Les Palestiniens ont utilisé la pastèque à la place car elle comporte les couleurs du drapeau palestinien : rouge, noir, vert et blanc.

En mai 2021 ont émergé des images rappelant le symbolisme du fruit : des artistes tels que Sliman Mansour ont incorporé la pastèque dans leurs œuvres ; et des Palestiniens lambda en ont porté des tranches pour protester contre l’occupation israélienne.

Cette image virale et ce texte de l’artiste Instagram gaytor_al en retracent l’histoire, d’après une conversation avec l’emblématique artiste palestinien Mansour.

Traduction : « De 1980 à 1993, le gouvernement israélien a interdit aux artistes palestiniens d’utiliser les couleurs du drapeau palestinien dans leur travail. »

La graphiste Basmah Kishta a créé une illustration avec des pastèques accompagnée du mot #Qawim (résister en arabe). Et Mansour lui-même a posté une partie de ses œuvres des années 1980 qui se servaient du motif de la pastèque pour contourner la censure.

L’artiste palestinien Michael Halak a produit une parodie des œuvres bananes de Maurizio Cattelan datant de 2019, qui étaient devenues virales. Au lieu d’une banane, il a collé une tranche de pastèque sur un mur avec du ruban bleu et la vend par l’intermédiaire de la galerie Tabari Artspace, les recettes allant au Fonds de secours pour les enfants palestiniens (PCRF).

Native Threads, un collectif de streetwear, a récemment utilisé des motifs de pastèque dans son travail, en recueillant des fonds pour la Palestine.

L’emoji de pastèque a également été incorporé dans des SMS, tweets et plus encore.

3. Free parking (parking gratuit)

Le 24 mai, la journaliste écossaise Eve Barlow a tweeté : « Mon ami juif a vu une pancarte qui disait FREE PARKING [PARKING GRATUIT] et a paniqué croyant avoir lu FREE PALESTINE [LIBÉREZ LA PALESTINE]. Les Juifs en ont maaaarrrre. »

Son tweet a fini par être supprimé, mais pas avant de s’être transformé en mème. Les gens ont produit leurs propres variations sur Twitter, échangeant d’autres mots. Par exemple : « Mon ami dresseur de chiens a vu un panneau qui disait FREE PARKING [PARKING GRATUIT] et a paniqué croyant avoir lu FREE BARKING [LIBRE D’ABOYER]. Les dresseurs en ont maaaarrrre » ; ou « Mon ami palestinien a vu une pancarte qui disait DEAD END [IMPASSE] et croyait avoir lu SHEIKH JARRAH IS A REAL-ESTATE DISPUTE [SHEIKH JARRAH EST UN LITIGE IMMOBILIER]. Les Palestiniens en ont maaaarrrre. »

Le « Free parking » s’est transformé en symbole à lui seul, sur des pancartes en signe de protestation, des tweets en faveur de la Palestine, etc. – parfois combiné avec la pastèque.

Traduction : « Les Palestiniens se rafraîchissent à la plage aujourd’hui à Khan Younes, au sud de la ville de Gaza. Et oui, il y avait un parking gratuit dans le coin. »

Quelle que soit son application, le mème « Free Parking » nous montre comment la rhétorique anti-palestinienne peut être transformée en symbole de résistance, par l’humour et l’innovation.

4. Tweetez comme si la Palestine était libre

Le hashtag « Gharid Ka’anaha Hurra » (en arabe « Tweetez comme si la Palestine était libre ») a repris son envol début juin 2021, les internautes tweetant comme si la Palestine était libre. Le hashtag est apparu plusieurs fois dans le passé, comme le note Nour Gaza sur Twitter.

Plus récemment, des tweets ont exprimé le désir de pouvoir se déplacer librement du Liban à la Syrie en passant par la Palestine, d’utiliser les aéroports de Gaza, de prendre le petit déjeuner à al-Aqsa et de retourner avec des membres de leur famille qui ont fui en 1948 sur leurs terres.

Le hashtag a donné aux Palestiniens une certaine marge de manœuvre pour s’éloigner des expulsions forcées et de la violence israélienne à Silwan et à Sheikh Jarrah, des nombreuses arrestations et raids, et du blocus de Gaza, et un espace pour imaginer et plaisanter un peu à propos de l’avenir.

Traduction : « Viens d’atterrir »

Il a également créé un espace où les Palestiniens qui ne peuvent même pas visiter la Palestine pourraient imaginer leur avenir.

Des non-Palestiniens se sont également impliqués, tweetant sur la liberté de circulation entre la Syrie, le Liban, la Palestine, la Jordanie et l’Égypte.

Traduction : « Enfin, cette ligne ferroviaire a repris. J’ai pris mon billet et j’ai quitté Le Caire ce soir pour quelques arrêts en Palestine. J’ai deux billets supplémentaires, vous voulez me rejoindre ? »

5. Détournement d’images

L’actrice américaine Debra Messing a tweeté une série d’illustrations exhortant les gens à comprendre la « désinformation à propos d’Israël », critiquant notamment l’utilisation du terme « nettoyage ethnique ».  

Traduction : « 4) S’il vous plaît, lisez les illustrations. Informez-vous. Partagez-les largement. La désinformation est l’huile sur le feu de l’antisémitisme, et il appartient à chacun de NE PAS amplifier la désinformation sur les réseaux sociaux. Ça fait mal. Si vous êtes un allié, s’il vous plaît, agissez comme tel. Nous avons besoin de vous. »

Ces tweets ont rapidement été dénoncés comme anti-Palestiniens et les internautes ont réutilisé ces modèles pour créer leurs propres illustrations.

Ils y critiquaient l’utilisation du terme « indigène », remplaçant le texte par « Mes grands-parents viennent d’Europe mais je suis indigène de la Palestine » dans les bulles.

Traduction : « J’essaie de m’assurer que nous avons une sorte d’archives des mèmes, blagues et symboles palestiniens qui ont émergé ces dernières semaines. Brainstorming : comment faire cela d’une manière éthique sûre, mais pour l’instant, quels étaient vos préférés ? Lesquels avez-vous utilisés ?

Donc le premier je l’ai fait mais. J’ai oublié qui a posté le 2e mais il m’a fait MOURIR DE RIRE

(vais réfléchir davantage à cela & répondre à vos mails !) »

6. Images emblématiques

La famille al-Kurd de Sheikh Jarrah a été propulsée sous les projecteurs ces derniers mois et a montré au monde ce qui se passait dans son quartier de Jérusalem-Est, alors que les médias traditionnels ne le faisaient pas.

Les jumeaux Muna et Mohammed al-Kurd utilisent Twitter et Instagram pour documenter leur déplacement en cours, mais leur père Nabil est également devenu une icône, grâce notamment à la publication d’une photo de lui-même à côté de graffitis sur le mur de leur maison indiquant lan nirhal  (« nous ne partirons jamais »).

Nabil al-Kurd se tient à côté d’un mur recouvert d’un graffiti affirmant « nous ne partirons pas » en arabe (MEE/Aseel Jundi)
Nabil al-Kurd se tient à côté d’un mur recouvert d’un graffiti affirmant « nous ne partirons pas » en arabe (MEE/Aseel Jundi)

Depuis, diverses images de lui sont devenus virales, dont celle-ci, réalisée par la graphiste palestinienne Hiba Yassine. C’est une image adaptée des photos de lui à côté du graffiti, produite dans le style de l’art populaire palestinien.

Un autre visuel a été réalisé par la graphiste palestinienne Haya Fanni, adapté d’une photo de Nabil al-Kurd assis à Sheikh Jarrah.

Nabil a ensuite été photographié devant un poste de police à Jérusalem où il protestait contre l’arrestation de ses enfants en juin 2021, assis sur une chaise en plastique qu’il avait lui-même apportée. La photo est devenue virale et était un appel de ralliement pour la campagne sur les réseaux sociaux pour la libération des Kurd.

Les jumeaux eux-mêmes ont inspiré plus d’un graphiste, leur ressemblance étant utilisée pour des visuels cherchant à mobiliser. L’un d’eux, d’une source inconnue, est devenu viral lorsque Muna a été arrêtée en juin 2021. Présentant un vague contour de son torse et de sa tête, il la cite en train de dire « Khafish » (« ne craignez rien »), ce qu’elle a dit à sa famille lorsqu’elle a été placée en détention en Israël.

Watan a également créé une image des deux jumeaux, avec lan nirhal griffonné à travers.

7. Soutien de célébrités

La famille palestino-américaine Hadid – les mannequins Anwar, Bella et Gigi – et la chanteuse Dua Lipa sont devenues des icônes de la communauté numérique palestinienne pour leurs manifestations virtuelles ou non en faveur de la Palestine. En conséquence, ils se sont attiré des campagnes de diffamation de la part de l’État israélien et de ses partisans.

En partie en réponse aux vives réactions, des mèmes et des images ont été créés pour remercier Dua Lipa et les Hadid pour leur soutien aux Palestiniens (Bella Hadid a même été photographiée lors d’une manifestation à New York).

Celui-ci – une réinterprétation du populaire mème Twitter « Je vais dire à mes enfants que… » – reprend une photo de Bella, Dua, Gigi et le conjoint de Gigi, Zayn Malik, marchant dans une rue la nuit. Ces mèmes disaient « Je vais dire à mes enfants que c’était le Hamas » et « Je vais dire à mes enfants que c’était l’OLP ».

Traduction : « Je vais dire à mes enfants que c’était le Hamas

#gigihadid #bellahadid #Palestine #Zayn #dualipa #Gaza #Hamas. »

L’artiste Adige Batur a également utilisé l’image de Bella Hadid pour la remercier de son soutien aux Palestiniens, en la superposant à une carte populaire de la Palestine.

La couverture de l’album Future Nostalgia de Dua Lipa en 2020 a été modifiée pour inclure le drapeau palestinien, et le célèbre satiriste et instagrameur Jean.paul.za3tar a mis Dua, Gigi et Bella sur une illustration Powerpuff Girls.

8. Le balai

Encore une fois, l’humour est une part importante de la résistance palestinienne et lorsque des soldats israéliens ont confisqué un balai à Jérusalem, la vidéo est devenue virale. Les soldats israéliens confisquent fréquemment des articles de la vie quotidienne, tels que des drapeaux ou des balais, sans véritable motif, afin de provoquer les Palestiniens.

Les Palestiniens ont tweeté inqadhu al-maknassa (qui signifie en arabe « sauvez le balai ») ou al-hurriya lil-maknassa (qui signifie « liberté pour le balai »).

Le mème a refait surface le 15 juin lorsque les Palestiniens se sont vu empêcher d’accéder à la vieille ville de Jérusalem en raison d’une marche des colons israéliens dans la zone, durant laquelle ces derniers ont scandé « Mort aux Arabes » et « La deuxième Nakba arrive ». Les Palestiniens ont ensuite balayé la zone de la porte de Damas.

Ce mème était un moyen de parodier leurs propres tentatives de sensibilisation à l’arrestation de plusieurs Palestiniens et, plus important encore, de critiquer l’occupation israélienne, pour laquelle même un balai est suspect.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.