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Pegasus : l’Arabie saoudite vise le chef du bureau de Middle East Eye en Turquie

L’Organized Crime and Corruption Reporting Project confirme que le numéro de Ragıp Soylu figurait sur une liste de cibles Pegasus vraisemblablement établie par l’Arabie saoudite
Amnesty International n’a pas pu confirmer qui a ordonné l’utilisation du logiciel Pegasus sur le téléphone de Soylu (MEE)

Un téléphone portable appartenant à un journaliste de Middle East Eye a été piraté à l’aide du logiciel espion israélien produit par la société NSO Group.

Une analyse technique effectuée par Amnesty International a confirmé que l’appareil appartenant à Ragıp Soylu, chef du bureau turc de MEE, avait été infecté par le logiciel Pegasus, qui peut être utilisé pour accéder aux données à distance. 

En juin, Forbidden Stories, une ONG parisienne travaillant avec 16 médias, a révélé que des gouvernements avaient désigné plus de 50 000 numéros de téléphone à pirater depuis 2016.

Amnesty indique que le logiciel était actif sur le téléphone de Soylu entre février et juillet 2021, infecté via l’application iMessage.

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L’organisation de défense des droits de l’homme n’a pas pu confirmer qui avait ordonné le piratage de ce téléphone. Mais l’Organized Crime and Corruption Reporting Project (OCCRP), consortium de médias d’investigation, a confirmé que le numéro de Soylu figurait sur une liste divulguée en 2019 et que notre correspondant turc avait vraisemblablement été désigné par l’Arabie saoudite « personne d’intérêt » pour un ciblage de Pegasus. On ne sait pas si l’Arabie saoudite a ordonné le piratage par Pegasus du téléphone de Soylu en 2021.

Soylu dit se sentir « violé » à l’idée que des individus d’un autre pays ou de NSO Group aient pu accéder aux données de son téléphone et compromettre la sécurité de ses sources. 

« Je suis outré et furieux à l’idée que quelqu’un en Arabie saoudite ou le groupe NSO ait pu accéder à mes documents, aux transcriptions de mes messages, mes mails et mes photos privées », dit-il. 

« Plus que tout autre chose, ce piratage montre que nous effectuons notre travail à Middle East Eye et nous continuerons à demander des comptes aux pays de la région qui musellent quotidiennement les voix des journalistes et des activistes. »

Étienne Maynier, technicien au Security Lab d’Amnesty International, a déclaré : « Nous avons confirmé via une analyse technique du téléphone de Ragıp Soylu que celui-ci avait été compromis par le logiciel espion Pegasus à plusieurs reprises entre février et juillet 2021. On a constaté la première preuve de piratage fructueux le 9 février 2021, puis sept autres infections fructueuses jusqu’au 5 juillet 2021. »

Maynier explique que les traces montrent que « l’appareil a été compromis par une attaque zero-day d’iMessage, qui peut silencieusement installer Pegasus sur l’appareil. On a constaté la même faille utilisée pour infecter d’autres cibles Pegasus. Il n’est pas possible d’un point de vue technique de confirmer les actions faites par Pegasus sur l’appareil ou d’attribuer cette attaque à un client spécifique de NSO. »

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Pegasus, produit de la société israélienne NSO Group, a été utilisé par des gouvernements (notamment marocain, saoudien et émirati) afin d’accéder illégalement aux données téléphoniques d’activistes et de journalistes à travers le monde. 

Parmi les victimes notables du piratage par le logiciel Pegasus figure l’éditorialiste de Middle East Eye et contributeur du Washington Post Jamal Khashoggi, assassiné au sein du consulat saoudien à Istanbul en octobre 2018 par des responsables saoudiens.

Le président français Emmanuel Macron a également été visé par le logiciel Pegasus, ainsi que des diplomates égyptiens et Roula Khalaf, éditrice du Financial Times, selon les rapports du Pegasus Project.  

Ragip Soylu a commencé à soupçonner le piratage de son téléphone lorsqu’il est tombé sur des informations sur Pegasus et la façon dont l’Arabie saoudite visait des journalistes qui avaient couvert le meurtre de Khashoggi.

« Lorsque j’ai découvert les rapports sur Pegasus et la manière dont les journalistes qui avaient couvert le meurtre de Khashoggi avaient été visés avec le logiciel Pegasus par l’Arabie saoudite, cela m’a rendu soupçonneux, en particulier étant donné que mon téléphone avait eu des problèmes aléatoires », indique Soylu, qui travaillait pour Daily Sabah en Turquie lorsqu’il couvrait le meurtre de Khashoggi. 

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« Ces inquiétudes m’ont incité à contacter l’Organized Crime and Corruption Project, qui a eu accès à une liste de numéros visés par Pegasus. Ils ont confirmé que je figurais sur une liste de numéros turcs désignés par l’Arabie saoudite pour être espionnés à l’aide du logiciel Pegasus en 2019. L’OCCRP m’a renvoyé vers Amnesty, qui a passé une semaine à analyser mon téléphone et a confirmé que Pegasus l’avait ciblé. » 

Le rédacteur en chef de Middle East Eye David Hearst a également condamné ce piratage, indiquant qu’il s’agissait d’une attaque directe contre la liberté de la presse. 

« Si nos sources redoutent de parler par crainte que leurs paroles puissent être enregistrées par leurs employeurs, des agents ou des gouvernements étrangers, la relation confidentielle à la base du journalisme s’effondre », estime Hearst. 

« Tout le monde en souffrira. Il nous faut des journalistes et du journalisme indépendants aujourd’hui plus que jamais et particulièrement au Moyen-Orient. Middle East Eye continuera à dire la vérité nue et inconfortable, indépendamment du nombre de tentatives visant à nous en empêcher. » 

NSO s’est refusée à tout commentaire après avoir été contactée à plusieurs reprises par MEE. Mercury, agence de relations publiques mandatée par NSO pour gérer les requêtes des médias, a également indiqué que la société israélienne ne commenterait pas les articles liés à Pegasus. L’ambassade saoudienne à Londres, où Middle East Eye est basé, avait refusé de répondre à nos sollicitations au moment de la rédaction de cet article. 

Plus tôt cette semaine, des responsables de la défense israélienne ont inspecté le siège de NSO en réaction aux affirmations selon lesquelles plusieurs des clients gouvernementaux de la société avaient abusé de ses logiciels espion. Cette inspection coïncidait avec une visite à Paris du ministre de la Défense israélien Benny Gantz, qui a rencontré son homologue française Florence Parly et évoqué les révélations Pegasus. 

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.