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Syrie : les arrestations à Lattaquié, signe d’un mécontentement parmi les pro-Assad

De nombreux partisans du président, parmi ses supporteurs les plus loyaux dans son bastion, ont commencé à dénoncer la corruption et la pauvreté
Document diffusé sur la page Facebook de la présidence syrienne, le 13 octobre 2020, montrant le président Bachar al-Assad visiter le village de Kafr Dabil dans la province syrienne de Lattaquié (AFP)
Document diffusé sur la page Facebook de la présidence syrienne, le 13 octobre 2020, montrant le président Bachar al-Assad visiter le village de Kafr Dabil dans la province syrienne de Lattaquié (AFP)

Les forces de sécurité ont arrêté plusieurs civils dans le bastion du gouvernement syrien de Lattaquié (ouest) après de rares critiques sur la pauvreté endémique et la corruption au sein de l’administration du président Bachar al-Assad.

Parmi les personnes arrêtées dans la province – lieu de naissance d’Assad et foyer des membres de la communauté alaouite, une branche de l’islam chiite – figuraient des fonctionnaires et une présentatrice de la télévision publique.

La cybercriminalité a été invoquée pour justifier ces arrestations, visant des civils ayant critiqué la corruption de l’État sur les réseaux sociaux, notamment la fille d’un ancien responsable du département de contrôle des drogues, selon des sources locales.

Parmi les personnes arrêtées figure le célèbre dessinateur Edward Samander, qui a été arbitrairement arrêté par les services de sécurité à son domicile à Lattaquié, ont ajouté ces sources.

Samander a été arrêté la semaine dernière après la publication d’un de ses dessins montrant des soldats qui portent un dirigeant. Ce dernier passe à côté d’une femme en train de pleurer sur la tombe de son fils et lui dit : « Votre fils est mort pour le bien de la patrie ».

Traduction : « Informations : les renseignements syriens ont arrêté quatre personnes [sans opposition] pour avoir critiqué le gouvernement, suscitant des tensions sur la côte syrienne, dans la ville natale d’Assad. Parmi eux, un dessinateur qui a dessiné la femme pleurant sur la tombe de son fils et [où il est écrit] : ‘’Votre fils est mort pour le bien de la patrie’’. »

Ce dessin commente le lourd bilan subi par les partisans d’Assad en combattant l’opposition dans ce conflit meurtrier depuis 2011.

Cette image a capté l’attention des réseaux sociaux après sa diffusion où elle apparaît en contraste avec la photo d’une mère syrienne pleurant devant la tombe de son fils, Ayman Jahjah.

Ce dernier est un des soldats morts par dizaines de milliers depuis 2011 en combattant pour Assad, dont de nombreux alaouites.

D’après The Telegraph, près d’un tiers des jeunes hommes de la communauté alaouite en Syrie sont morts au cours des cinq premières années de la guerre, qui entrera dans sa onzième année en mars.

Une autre personne arrêtée avait révélé un scandale de corruption majeur mi-2019, lequel avait conduit au vol de 800 voitures du gouvernement.

Voitures et propriétés de luxe

Les tensions se sont accrues dans les zones autrefois loyalistes alors que la famille Assad et ses alliés vivent comme de riches privilégiés pendant que les civils subissent une pénurie de services de base et font la queue pendant des heures pour avoir du pain ou du carburant.

Les civils des villages côtiers ont commencé à demander ouvertement de l’aide à travers des groupes Facebook et se plaignent de la pauvreté – en particulier les épouses et les mères des jeunes hommes qui sont morts en combattant pour Assad, ainsi que ceux abandonnés après que les feux de forêt ont dévoré leurs récoltes l’année dernière.

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Wasim Badie al-Assad a particulièrement été visé par cette opprobre. Ce cousin d’Assad dirige les milices locales et a toujours exhibé de manière éhontée son train de vie dispendieux.

L’année dernière, il s’est approprié un café dans la ville de Tartous puis a arrêté un membre du conseil de Tartous pour avoir révélé cette affaire.

Il apparaît régulièrement dans des vidéos en ligne exhibant des voitures et propriétés de luxe. Dans une vidéo l’année dernière, il a balayé les critiques du gouvernement, en insistant sur le fait que, s’il n’y avait pas eu l’État, les « terroristes seraient en train de violer vos femmes ».

Autre personnalité controversée : Suleiman Hilal al-Assad, autre cousin du président, relâché après seulement quatre années de prison pour avoir tué un brigadier général de l’armée syrienne juste parce qu’il l’avait doublé à un feu de circulation à Lattaquié.

Les mesures répressives utilisées contre les détracteurs du gouvernement à Lattaquié sont, pour beaucoup, un rappel des raisons pour lesquelles de nombreux Syriens étaient à l’origine descendus dans la rue contre le président en 2011 – mais après une décennie de guerre, et des centaines de milliers de morts, peu d’alternatives semblent se présenter pour faire rendre des comptes au gouvernement.

« Ce gouvernement ne se soucie pas du peuple. Nous sommes avec lui ou contre lui, il n’y a pas de troisième solution qui s’offre à nous », déplore Yunus Suleiman, qui vit à Tartous, sur sa page Facebook ornée d’une bannière où figure Assad.

« Ce gouvernement ne se soucie pas du peuple. Nous sommes avec lui ou contre lui, il n’y a pas de troisième solution qui s’offre à nous »

Yunus Suleiman, publication Facebook

Suleiman a été arrêté plus tard suite à ses commentaires, dans lesquels il accusait notamment le gouverneur de Tartous de corruption. Après avoir été libéré, il a publié des documents montrant la confiscation de son téléphone portable.

Le ministère de l’Intérieur a déclaré dans un communiqué officiel sur Facebook que huit personnes avaient été arrêtées pour cybercriminalité et diffusion de fausses informations sur les réseaux sociaux.

« Les détenus ont avoué communiquer avec des pages suspectes et leur fournir des fausses informations pour manipuler l’opinion publique », indiquait le communiqué de dimanche.

Loi sur la cybercriminalité

Le gouvernement syrien a adopté une nouvelle loi sur la cybercriminalité en 2018, laquelle crée des « tribunaux spécialisés et délègue des juristes spécialisés pour la poursuite des cybercrimes dans chaque gouvernorat » selon le Gulf Centre For Human Rights qui a alerté que cette loi « criminalise injustement la liberté d’expression et d’opinion sur internet ».

Traduction : « Le régime syrien semble être face à une hausse des critiques publiques de sa population – les gens sont exaspérés devant la corruption foisonnante et l’incompétence. Au lieu de s’y attaquer, la police secrète est derrière une série d’arrestations visant des détracteurs connus, dont de nombreux alaouites. »

Parmi les personnes arrêtées figurent Hala al-Jarf, une présentatrice de la télévision syrienne qui a ironisé à propos du problème de la cybercriminalité sur Facebook en écrivant : « Dieu merci, il est vrai que nous n’avons plus de pain, mais nous disposons d’un secteur dédié à la cybercriminalité ».

« Que la devise de la prochaine étape soit : restez à la maison et gardez le silence », indiquait Jarf dans une publication sur sa page.

Dans un communiqué mercredi, Reporters sans frontières (RSF) a condamné cette arrestation et a critiqué l’impossibilité pour les journalistes de « soulever des problèmes sensibles dans les zones contrôlées par le gouvernement sans risquer des représailles ».

« Il est regrettable de voir que les journalistes syriens continuent à être arrêtés et poursuivis lorsqu’ils soulèvent des sujets sensibles », a déclaré Sabrina Bennoui, responsable du bureau de RSF au Moyen-Orient. « Ils doivent pouvoir faire écho aux inquiétudes des Syriens dans leur vie quotidienne sans craindre de représailles. »

« Le régime syrien n’a jamais accepté la critique »

Pour Mazen Darwish, directeur du Centre syrien pour les médias et la liberté d’expression, une ONG basée en France, les atteintes visant les journalistes et la liberté d’expression en Syrie sont depuis longtemps devenue la norme.

« À travers son histoire, le régime syrien n’a jamais accepté la critique, même si elle provient de l’un de ses plus fervents partisans », a-t-il déclaré à Middle East Eye.

« Le régime a toujours élaboré des plans et des méthodes et les impose même à ses plus fidèles et n’accepte aucune forme de créativité et de changement. »

Il a mentionné des communiqués précédents du ministre syrien de l’Information Imad Sara qui a déclaré que les journalistes doivent être tels des musiciens, et toujours attendre le signal du chef d’orchestre.

« La véritable protection de la liberté d’expression commence avec un changement dans la structure de l’appareil de sécurité et dans la mentalité de l’État, notamment les agences de renseignement dont l’autorité dépasse celle du pouvoir judiciaire », a ajouté Darwish.

« Le problème en Syrie réside dans la structure du régime au pouvoir, et dans les longues décennies de tyrannie et de dictature. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

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