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Swagg Man : le Franco-Tunisien influenceur, rappeur... et arnaqueur ?

Le procès de Swagg Man pour escroquerie doit débuter mercredi 30 mars à Tunis. Le Franco-Tunisien de 35 ans est accusé d’avoir extorqué 1,5 million d’euros à des fans. En parallèle, une ancienne affaire de blanchiment d’argent connaît un nouveau rebondissement
En Tunisie, les peines étant cumulatives, Iteb Zaibet, alias Swagg Man, risque jusqu’à une centaine d’années de prison (Instagram/@theswaggmantv)
En Tunisie, les peines étant cumulatives, Iteb Zaibet, alias Swagg Man, risque jusqu’à une centaine d’années de prison (Instagram/@theswaggmantv)
Par
TUNIS, Tunisie

Dégoût et haine. Les sentiments envers Iteb Zaibet, alias Swagg Man, influenceur connu pour ses monogrammes Louis Vuitton tatoués sur le crâne, sont quasi unanimes chez ses 21 victimes présumées.

Ses anciens fans espèrent que le procès pour escroquerie qui s’ouvre mercredi à Tunis mettra un terme aux arnaques supposées du Franco-Tunisien de 35 ans, même si ce dernier, qui se trouve a priori en France selon sa page Facebook, ne devrait pas se rendre à l’audience.

La star des réseaux sociaux m’as-tu-vu multitatouée est accusée d’avoir extorqué 1,5 million d’euros entre 2014 et 2018. Les peines étant cumulatives en Tunisie, il risque jusqu’à une centaine d’années de prison.

« Le mec avait plus de deux millions de fans sur Facebook. Il exhibait sa vie de millionnaire à Miami. Il me promettait de rembourser en cas de problème, disant que 25 000 euros, ce n’était rien pour lui. J’avais confiance »

- Pierre*, plaignant dans l’affaire Swagg Man

Plus de sept ans après les faits présumés, Pierre* n’a pas de mot assez durs pour qualifier l’accusé. Orphelin avec un petit frère à charge, le trentenaire raconte avoir contacté pour la première fois Swagg Man sur les réseaux sociaux le 8 décembre 2014.

« Il se faisait insulter. J’avais de la compassion, surtout qu’il se disait orphelin également [ce que n’est pas Iteb Zaibet. Middle East Eye a pu parler à son père, installé en Tunisie, mais qui a refusé tout commentaire]. Je ne cherchais rien d’autre. Je ne connaissais pas sa musique et son style bling-bling ne m’intéressait pas vraiment », se remémore le salarié dans l’industrie qui s’est dit surpris que l’artiste lui réponde en privé.

Au gré des échanges 2.0, Pierre détaille son rêve à Swagg Man : racheter la maison où a vécu sa grand-mère. Il a 25 000 d’apport personnel. Celui qui se fait alors appeler Rayan Sanches lui assure pouvoir tripler sa mise en deux semaines.

« Le mec avait plus de deux millions de fans sur Facebook. Il exhibait sa vie de millionnaire à Miami. Il me promettait de rembourser en cas de problème, disant que 25 000 euros, ce n’était rien pour lui. J’avais confiance. »

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Finalement, lors d’une rencontre le 16 décembre 2014 à Paris, Pierre remet 25 000 euros en cash à l’accusé. La victime présumée a revu son argent, mais sur YouTube, dans une émission de NRJ datée du 17 décembre 2014.

Swagg Man, pour impressionner l’animateur, sort d’une enveloppe 40 billets de 500 euros et 50 billets de 100 euros. « C’était ma thune ! L’enveloppe, l’élastique mauve pour les billets de 500 euros, j’ai tout reconnu ! », s’énerve encore Pierre sept ans après.  

Pendant un an, les deux hommes continuent d’échanger sur les réseaux sociaux. Swagg Man parvient à le convaincre de payer 9 200 euros supplémentaires au titre de taxes à payer sur l’argent qu’il aurait gagné grâce au premier apport de Pierre.

Sur les instructions de Rayan Sanches, Pierre vire donc la somme par Western Union à Miami à un certain Iteb Zaibet : « Il m’a dit que c’était un de ses employés. »

Durant l’instruction, Pierre a été confronté à Swagg Man dans les locaux de la police. Ce dernier aurait déclaré ne pas le connaître et n’avoir jamais vu le plaignant.

Cryptomonnaie

Swagg Man était l’idole d’Imad*. Alors quand l’influenceur incite ses deux millions de fans à s’inscrire sur le site Mycryptofly.com (le site a aujourd’hui disparu) pour faire de l’argent facile grâce à la cryptomonnaie, le jeune Algérien de 20 ans, quoique méfiant, se lance et investit 12 000 dollars, l’argent de ses études, de ses économies, etc.

Un jour, en discussion avec l’équipe sur Skype, il voit son idole devant la caméra. « J’ai failli m’évanouir », dira-t-il à d’autres victimes et soutiens à l’origine d’un site internet Swag-Auxilium qui dénonce les arnaques supposées de Swagg Man.

Iteb Zaibet aurait convaincu Imad de lui envoyer ses bitcoins pour les faire fructifier plus rapidement. Il ne les a jamais revus.

Aujourd’hui, l’Algérien ne veut plus revenir sur son histoire : gravement malade, il préfère se concentrer sur le futur, certain que « Dieu punira Swagg Man ».

« On passait nos vacances ensemble dans des hôtels de luxe où Swagg Man se filmait continuellement pour ses fans. On dînait dans de grands restaurants »

- Éric*, victime 

Au cours de son enquête, MEE a découvert qu’Iteb Zaibet était aussi derrière une société américaine de cryptomonnaie, Genesis Mining Crypto Inc., qu’il a créée le 20 novembre 2017 et dissoute le 28 septembre 2018. Des plaignants au procès de mercredi affirment en avoir été victimes.

Si la majorité des plaignants étaient dans une situation sociale précaire – un tiers sont orphelins –, l’auteur de l’album rap MST – un flop – compte aussi parmi ses victimes présumées des nantis, dont un trader qui aurait perdu 800 000 euros et un couple d’industriels français basé en Tunisie depuis plus de vingt ans mais non partie prenante au procès de mercredi qui aurait été délesté de plus de deux millions d’euros.

« On considérait Rayan et Lolita [la compagne de l’influenceur] comme nos enfants », raconte Éric*, le mari. « On passait nos vacances ensemble dans des hôtels de luxe où Swagg Man se filmait continuellement pour ses fans. On dînait dans de grands restaurants. »

La confiance est telle qu’Éric accepte, entre autres, d’investir 1,6 million d’euros dans un projet mort-né d’immobilier à Miami.

Ces sommes n’impressionnent pas Helmi Rezgui, un avocat de la partie civile : « Western Union, cryptomonnaie, projet immobilier, ce sont des arnaques classiques. Elles ne sont pas très évoluées. Son passif de blanchiment d’argent, c’est tout autre chose. Le montage est autrement plus complexe. »

Condamné à cinq ans de prison par le tribunal de première instance de Tunis pour blanchiment d’argent et escroquerie, Swagg Man bénéficie d’un non-lieu en janvier 2022

En mars 2021, Iteb Zaibet est condamné à cinq ans de prison par le tribunal de première instance de Tunis pour blanchiment d’argent et escroquerie.

L’affaire remonte aux fêtes de Noël 2018 à Lugano, dans l’agence de la Raiffeisen, troisième banque suisse. Un employé, Stefano B., transfère de plusieurs comptes de ses clients 8,73 millions de dollars au bénéfice d’une société aux États-Unis et 5,276 millions d’euros sur le compte d’une personne privée en Tunisie.

Il s’envole ensuite pour le Panama, où il espère récupérer sa mise en bitcoins, grâce à un arrangement auprès d’un complice trouvé sur le dark web. Contre toute attente, une des victimes constate, le 24 décembre, un virement douteux de trois millions de dollars. Elle alerte la Raiffeisen. Les virements sont bloqués.

Pris de panique, Stephano B. se rend au consulat de Suisse du Panama pour se dénoncer. Deux ans plus tard, l’employé repenti sera condamné à cinq ans et demi de prison par la justice suisse.

Le compte tunisien appartient à Iteb Zaibet et le compte américain est au nom de Luxury Properties Inc., société immobilière de luxe dirigée par Iteb Zaibet et Lolita Rebulard [la compagne du rappeur]. Sur cette base, Swagg Man est incarcéré en détention préventive en juillet 2019 dans une prison tunisienne, avant sa condamnation en 2021. Mais en appel, le 13 janvier 2022, les juges prononcent un non-lieu, retenant la bonne foi d’Iteb Zaibet.

Ils se basent notamment sur un accord de prestation de services et un échange de courriels du 12 au 27 décembre 2018 entre Iteb Zaibet et un dénommé David S.

Une villa à Miami         

D’après la retranscription des 30 messages, David S. propose deux affaires à son interlocuteur : trouver une villa à Miami pour un riche banquier suisse prêt à payer sans visite préalable et acheter deux machines de déchargement de produits type riz qu’Iteb Zaibet revendra ensuite à une société italienne basée en Suisse, Scavi Robbiani (dont un compte a été piraté par Stefano B.).

L’accord de prestation détaille, quant à lui, comment après avoir acheté les deux machines de déchargement, la société Scavi Robbiani s’engage à les lui racheter pour 5, 276 millions d’euros.

Selon la cour d’appel, les virements à la société Luxury Properties Inc. étaient donc justifiés par la vente de la villa et les fonds envoyés sur le compte étaient le fruit de l’accord de prestation passé avec Scavi Robbiani. Autrement dit, la version retenue est que le complice de Stefano B. trouvé sur le dark web pouvait être David S., mais pas Iteb Zaibet.

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Depuis le début de l’affaire, ce dernier nie connaître et avoir été en affaires avec Stefano B. Seulement, les documents, que MEE a consultés, soulèvent beaucoup de questions.

Dans les courriels, le mois de décembre est écrit avec une majuscule et sans accentuation, contrairement à la charte graphique de Gmail, la messagerie utilisée.

L’accord de prestation commence en anglais, « Delivery Agreement », avant de basculer dans un français approximatif. La date du « 19 Decembre 2018 » (même typographie que l’échange de courriels) dans le corps du texte devient mystérieusement le « 19 Decembre 2019 » en bas de la feuille au niveau des signatures.

Toujours dans ce document, la Luxury Properties Inc. est rebaptisée sans raison Luxurious Properties Inc. Sur le fond : la société Luxury Properties Inc., créée le 29 novembre 2018, peut-elle, moins d’un mois plus tard, avoir déjà une villa de luxe en catalogue ? Est-ce la meilleure société à démarcher pour acheter deux machines agricoles au bénéfice d’une entreprise basée en Suisse ?

« Secret bancaire »

Dans les documents, Iteb Zaibet nomme l’entreprise chez qui il achètera les fameuses pompes à grains avant de les revendre à Scavi Robbiani.

Contacté par MEE, ce fabricant européen de machines-outils indique « n’avoir jamais eu affaire ni à M. Zaibet ni à Mme Lolita R. ni à la société Luxury Properties Inc. Nos clients pour ce type de produits sont des sociétés industrielles, ou de manutentions portuaires ou des ministères de l’Agriculture, en aucun cas des sociétés immobilières. De plus, ces machines coûtent entre 200 000 et 500 000 euros pièce en fonction des configurations. » 

Il est le seul acteur à avoir accepté de parler. Ni Iteb Zaibet, ni son avocat tunisien n’ont voulu répondre à nos questions. Mais même les victimes supposées se taisent ou presque. Scavi Robbiani s’est déclarée « non intéressée ». Selon nos informations, ayant été remboursée par la banque, la société ne souhaite pas s’appesantir sur cette affaire. 

La Raiffeisen, elle, s’est fendue d’un courriel cryptique : « En raison du secret bancaire, Raiffeisen n’est pas en mesure de se prononcer sur des cas individuels concrets. Cette réponse doit être comprise comme une information générale qui ne permet en aucun cas de tirer des conclusions sur l’existence éventuelle d’une relation d’affaires avec une Banque Raiffeisen. »

« Dans une série Netflix, les scénaristes n’oseraient jamais utiliser des ficelles aussi grosses ! »

- Tarak Cheikh-Rouhou, consultant tunisien en stratégies

« La décision de la cour d’appel de Tunis me paraît surréaliste », s’étonne Federico Storni, journaliste au quotidien suisse Corriere del Ticino, qui a couvert l’affaire de détournement de la Raiffeisen. « À l’été 2021, j’avais interrogé le ministère public suisse sur l’éventuelle innocence de Swagg Man, et on m’avait répondu : ‘’Son implication dans le crime est manifeste’’. La création de Luxury Properties Inc. correspond exactement à la période où Stefano planifiait son coup. »

Tarak Cheikh-Rouhou, consultant tunisien en stratégies, est formel : les preuves sur lesquelles s’est appuyée la cour d’appel de Tunis sont des faux grossiers : « Dans une série Netflix, les scénaristes n’oseraient jamais utiliser des ficelles aussi grosses ! »

Il a saisi, le 14 mars, le procureur de la République de Tunis pour « falsification de documents dans une affaire de blanchiment ».

Tarak Cheikh-Rouhou a aidé en 2019, à la création du site Swag-Auxilium, les victimes de l’escroquerie à porter plainte en Tunisie contre Swagg Man qui, en retour, a déposé plainte contre lui pour tentative de chantage en septembre 2021.

Une enquête est également ouverte en France depuis le 16 novembre 2018 contre Iteb Zaibet et d’autres personnes pour abus de confiance, escroquerie, faux et contrefaçons.

* Les prénoms ont été modifiés.