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France : l’islam comme thème porteur de la campagne présidentielle s’essouffle-t-il ?

Une seule certitude caractérise la campagne présidentielle de 2017 : tout y est incertain. Les candidatures comme les thèmes de campagne. On pensait, comme en 2012, que l’islam, la laïcité et le communautarisme la structureraient. Or, rien n’est moins sûr

PARIS – « Le père de famille a peur que sa fille porte une burqa, il ne se pose pas la question de savoir si elle l’achètera en francs ou en euros. » C’est ce qu’a déclaré, lors d'un comité interne du Front national (FN), Marion Maréchal Le Pen. La nièce de la favorite à l’élection présidentielle aurait ajouté : « Le chômage arrive en troisième position des préoccupations des Français, derrière la sécurité et l’identité ».

Ce n’est un secret pour personne, la petite fille du fondateur du FN plaide auprès de sa tante Marine Le Pen pour une orientation de la campagne vers une ligne identitaire dure : mettre en avant les thèmes de l'immigration, de l'islamisation et de la culture.

En 2002, la campagne présidentielle avait tourné autour du thème de l’insécurité. En 2007, Nicolas Sarkozy avait continué sur ce thème, qu’il avait couplé aux questions que la présence désormais visible des musulmans en France posaient au pays. 2012 a été la campagne qui a le plus fait de l’islam et de l’identité les marqueurs idéologiques des candidats, avec notamment des débats sur le hallal, la construction de mosquées ou les prières de rues.

Qu’en est-il de la campagne de 2017 ? L’identité ou l’islam obsèdent-ils toujours autant les Français ?

La fin de l’islamo-psychose ?

Deux études indiquent comme un essoufflement de la thématique islam auprès de l’opinion publique.

La première, réalisée par l’IFOP en octobre 2016, porte sur la perception de la place de l’islam dans le débat public. 56 % des Français estiment ainsi que l’islam occupe une trop grande place dans le débat public.

56 % des Français estiment ainsi que l’islam occupe une trop grande place dans le débat public

70 % des personnes interrogées pensent, par exemple, que les représentants politiques ont trop parlé du débat sur « les Gaulois » et 69 % de celui sur les arrêtés municipaux interdisant le « burkini ». Ce rapport montre en outre que 80 % de ceux qui côtoient au quotidien des musulmans trouvent qu’on en parle trop, à l’inverse de ceux qui n’en connaissent pas.

L’autre étude, plus récente, pose que 77 % des Français estiment qu’on parle trop de religion dans le débat public.

Alors, saturation de l’espace public par le thème de l’islam servi ad nauseam ? Essoufflement ? Simple effacement au profit d’autres thèmes, économiques ?

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Sur le terrain, Antoine, membre du staff du candidat socialiste Benoît Hamon, est formel. Lui qui bat la campagne depuis 2012, qu’elle soit présidentielle, régionale ou municipale, constate que depuis peu, ce thème de l’islam intéresse peu ou pas les potentiels électeurs rencontrés :

« La question n’est pas centrale ; Nicolas Sarkozy et Manuel Valls ayant été éliminés des primaires de leur parti, la question n’est plus évoquée. Ce qui intéresse, c’est la transition écologique, le social, l’économie. Ce thème ne prend pas cette fois-ci. Personne n’en parle ou, si on le fait, c’est pour demander qu’on arrête de stigmatiser les musulmans. C’est une vraie bouffée d’oxygène de sortir de ce thème. Beaucoup des personnes rencontrées disent aussi que le thème est instrumentalisé », note-t-il pour Middle East Eye.

« Ce thème ne prend pas cette fois-ci. Personne n’en parle ou, si on le fait, c’est pour demander qu’on arrête de stigmatiser les musulmans. C’est une vraie bouffée d’oxygène de sortir de ce thème »
- Antoine, membre du staff du candidat socialiste Benoît Hamon

Même constat du côté du politologue Thomas Guénolé, pour qui « l’islam n’est plus central ». Il observe ainsi que la France a connu, pendant plusieurs années, et surtout après les attentats de Charlie Hebdo, ce qu’il appelle « une vague d’hystérie, une islamo-psychose », qu’il définit pour MEE comme « la représentation collective et délirante, car déconnectée de la réalité, que la société française se fait des Français de confession musulmane et de l’islam français ».

Selon lui, le pic de cette « hystérie » a été atteint en septembre 2016, après la séquence médiatique du burkini. « C’était un sujet pourtant marginal et ridicule, mais qui est devenu une controverse nationale, Nicolas Sarkozy ayant même expliqué qu’il fallait réformer la constitution pour interdire les burkinis. »

Le chercheur Haoues Séniguer, qui étudie à Science Po Lyon la question de l’islam dans le paysage politique français, tempère cependant : « Si la question n’occupe plus le devant de la scène, elle peut être réactivée à tout moment ».

Un essoufflement conjoncturel ?

Que s’est-il donc passé pour que l’islam – et son arborescence de questions, la place des musulmans en France, la laïcité, le terrorisme qui a rudement touché la France – semble moins présent dans la campagne de 2017 ?

« Si la question n’occupe plus le devant de la scène, elle peut être réactivée à tout moment »
- Haoues Séniguer chercheur à Science Po Lyon

Cet essoufflement est d’abord conjoncturel et tient à l’omniprésence médiatique de la dite affaire Fillon qui a, selon Haoues Séniguer, littéralement « invisibilisé » le thème de l’islam.

Cependant, le politologue note deux temps dans la campagne. Pendant les primaires, à droite comme à gauche, le thème de l’islam a été majeur et a servi de curseur pour les candidats.

Au sein du parti Les Républicains (LR), la ligne Sarkozy/Fillon, qui a agité les thèmes de l’islamisme et du communautarisme musulman, s’est opposée à celle défendue par Alain Juppé d’une « identité heureuse », inclusive et pacifiée. Avec la victoire de François Fillon –qui avait déclaré qu’en France « il y a un problème lié à l'islam » et sous-entendu dans son livre Vaincre le totalitarisme islamique que tous les musulmans sont susceptibles d’être rapidement radicalisés –, l’islam s’annonçait comme un thème central de la campagne LR.

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Pour la gauche, Thomas Guénolé note que cette question de l’islam comme thème central de la campagne a été tranchée par l’affrontement entre Manuel Valls et Benoît Hamon au second tour de la primaire socialiste. Manuel Valls avait choisi de focaliser la quasi-totalité de sa campagne contre Benoît Hamon sur la menace du communautarisme musulman, le port du voile dans l’espace public, la nécessité selon lui de renforcer la laïcité en prenant des mesures supplémentaires d’interdiction du fait religieux musulman dans l’espace public.

« Face à cela, Benoît Hamon a rappelé la loi de 1905 qui pose un principe de neutralité de l‘État, des services publics et des fonctionnaires. Manuel Valls a voulu faire de la pseudo-laïcité, a dénaturé ce principe, le transformant en principe d’hostilité du fait religieux exprimé par les citoyens dans l’espace public. Or il a perdu, de plus de vingt points, c’est énorme », commente-t-il.

Le second temps de cette campagne s’est recentré sur les thèmes de l’économie et de l’Europe. Même Marie Le Pen communique désormais sur la sortie possible de l’euro, le Frexit et pour une « Europe des nations ».

La revanche de l’économie et du social ?

Pour Haoues Séniguer, la raison est d’abord très simple : « Si le FN est moins offensif sur la question de l’islam, c’est aussi parce les politiques ne répondent qu’aux questions qu’on leur pose ». La montée en puissance d’Emmanuel Macron a en effet opéré un décentrage de la question de l’islam vers les questions économiques : « L’ancien ministre de l’Économie émerge comme un possible finaliste. Or il ne parle que d’économie, et donc la campagne se recentre sur ce thème, d’autant que les autres focalisent leurs attaques contre lui autour de ce thème », constate Thomas Guénolé.

La montée en puissance d’Emmanuel Macron a en effet opéré un décentrage de la question de l’islam vers les questions économiques 

Le retour des thématiques sociales se devinait déjà dès octobre dernier dans l’étude de l’IFOP, qui montre que les préoccupations des Français sont d’abord la lutte contre le chômage, suivie de la lutte contre le terrorisme et du montant des impôts. La question de l’islam et de la laïcité ne vient qu’en cinquième position, même après un été saturé par la polémique du burkini.

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Pour Thomas Guénolé, la campagne est structurée autour de deux questions : « Pour ou contre la mondialisation sous sa forme actuelle » et « ouverture ou hostilité envers les minorités, maghrébines notamment ». C’est ce qu’il appelle la quadripolarisation de l’offre politique française.

« L’offre politique ouverte sur les minorités et contre la mondialisation est représentée par l’altermondialisme de Jean-Luc Mélenchon et, de façon plus modérée, de Benoît Hamon. L’offre ouverte sur les minorités et sur la mondialisation est représentée par Emmanuel Macron et son individualisme libéral. Contre les minorités et pour la mondialisation, c’est Fillon et son conservatisme libéral. Contre les minorités et contre la mondialisation, c’est le FN, parti nationaliste.

« De septembre 2016 à janvier 2017, c’est la question des minorités qui a été posée. Puis, à partir de la défaite de Manuel Valls, c’est la seconde question qui a occupé l’espace », détaille-t-il.

Dans un scrutin serré, le poids des quartiers populaires

Le poids du vote des quartiers populaires, où se concentre une grande partie de la population musulmane, pourrait aussi expliquer cet effacement de la thématique de l’islam dans la campagne actuelle. Surtout dans une élection a priori aussi serrée et incertaine que celle qui s’annonce. Selon les dernières études, 40 % de ceux qui pensent aller voter ignorent encore pour qui.

Les quartiers populaires « ont le potentiel de faire basculer des élections très serrées, qu’ils peuvent même arbitrer »
– Antoine Jardin, politologue

Antoine Jardin, politologue qui a bien étudié le vote des quartiers populaires, note ainsi pour MEE que « depuis 2007, il y a une augmentation de ceux qui peuvent voter dans les quartiers populaires, où se concentrent beaucoup de Français musulmans. Le problème est que ces quartiers votent peu. Mais s’ils le font, ils ont le potentiel de faire basculer des élections très serrées, qu’ils peuvent même arbitrer. Ces quartiers représenteront une part de plus en plus importante dans les élections à venir. Les partis en tiennent compte et le feront de plus en plus dans leurs campagnes ».

Une analyse que partage Jérôme Fourquet, qui dirige le département « Opinion & stratégies d'entreprise » de l’IFOP. Il cite ainsi en exemple à MEE les régionales de 2015 dans la région PACA, qui ont vu les quartiers populaires jouer les « faiseurs de rois » dans des élections très serrées :

« Le maire très droitier de Nice, Christian Estrosi, était opposé à Marion Maréchal Le Pen au second tour. On a observé une très forte hausse du vote entre le premier et le second tour dans les quartiers populaires, alors que ces mêmes quartiers s’étaient abstenus au premier tour. Christian Estrosi a fait un score important et a remporté l’élection grâce à cette mobilisation contre la candidate FN. »

Jérôme Fourquet est catégorique : pour l’élection présidentielle, « on aura la même chose. Si Marine Le Pen gagne au premier tour, les quartiers populaires se mobiliseront ».
 

Photo : un tract de la candidate du Front national à l’élection présidentielle française Marine Le Pen sur le sol d’un marché de la ville du Pontet, dans le sud de la France, le 9 mars 2017. Cette commune de la banlieue d’Avignon est dirigée par le FN depuis trois ans (AFP).