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En interdisant les importations depuis le Liban, l’Arabie saoudite accable encore un peu plus l’économie du pays

La décision du royaume saoudien de punir le Liban sur le plan financier pour les critiques d’un ministre libanais sur la guerre au Yémen pourrait plomber la situation financière déjà catastrophique du pays
Un vendeur de fruits et légumes vide une caisse de pommes dans une rue de la ville portuaire de Saïda, dans le sud du Liban, le 11 juillet 2012, au cours d’une manifestation d’environ 160 marchands contre le nouvel emplacement que la municipalité leur a attribué pour vendre leurs marchandises (AFP)

La récente décision de l’Arabie saoudite d’interdire les importations en provenance du Liban est le dernier coup dur en date porté à l’économie déjà malmenée du pays, qui risque de perdre 250 millions de dollars de revenus si les liens ne sont pas rétablis à la suite d’une querelle diplomatique qui a éclaté la semaine dernière. 

Cette mesure a été prise en représailles aux propos du ministre libanais de l’Information, Georges Kordahi, qui a qualifié d’« absurde » l’intervention militaire dirigée par l’Arabie saoudite au Yémen, ce que Riyad a jugé « insultant ».

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La décision du royaume de punir le Liban sur le plan diplomatique et financier est le quatrième coup porté en deux ans à l’économie libanaise, déjà éprouvée par une crise financière qui a entraîné une dépréciation de plus de 90 % de la livre libanaise, l’explosion du port de Beyrouth qui a dévasté la capitale en août 2020 ainsi que la pandémie de COVID-19.

Si les autres pays du Conseil de coopération du Golfe (CCG) suivent l’exemple de Riyad – Bahreïn, le Koweït et les Émirats arabes unis ont déjà rappelé leurs ambassadeurs et pris d’autres mesures punitives –, le Liban pourrait subir de nouvelles pertes annuelles chiffrées en milliards de dollars à un moment où le pays ne peut se permettre un nouveau revers.

Des exportations menacées

« Le pays est dans une situation où il a besoin de chaque dollar qui entre, de faire des efforts pour préserver ce qu’il a et ne pas régresser », explique à Middle East Eye Laury Haytanian, experte en énergie établie à Beyrouth.

Selon les derniers chiffres disponibles, l’Arabie saoudite représentait 6,92 % des exportations du Liban en 2019, soit 282 millions de dollars selon l’Observatoire de la complexité économique (OEC), pour des marchandises telles que des bijoux, du chocolat, des aliments transformés, des fruits et des légumes.

Si les Émirats arabes unis – qui ont fermé leur ambassade à Beyrouth et mis en vente la propriété – et le Koweït suivent l’exemple de Riyad, l’impact sur l’économie libanaise sera encore plus important. Selon l’OEC, les Émirats arabes unis représentaient 15,2 % (619 millions de dollars) des exportations du Liban en 2019, contre 5,74 % (234 millions de dollars) pour le Koweït.

En revanche, le Liban ne représente que 0,16 % des exportations de l’Arabie saoudite, soit 263 millions de dollars ; parmi celles-ci figurent un quart de produits pétrochimiques et près de 9 % des importations de lait et de fromage du Liban.

En cumulant les trois pays, ce sont environ 1,13 milliard de dollars de revenus annuels qui sont en jeu.

Exportations Liban MENA

L’Arabie saoudite est un marché d’exportation important pour les producteurs agroalimentaires libanais. Chaque année, environ 100 000 tonnes de fruits et légumes sont vendues au royaume pour un montant de 24 millions de dollars, selon l’Association des agriculteurs de la Bekaa. 

En avril, Riyad a temporairement interdit l’importation de fruits et légumes libanais après la saisie de 5,3 millions de pilules de Captagon cachées dans des caisses de grenades au port de Djeddah. 

Le Liban aura du mal à transférer ces exportations vers de nouveaux marchés, dans la mesure où ses produits agricoles ne répondent pas aux normes de l’Union européenne (UE) et ne sont pas compétitifs par rapport aux autres marchés.

« Le Golfe est le seul marché d’exportation. Il n’est pas possible de se tourner vers l’Union européenne, l’Asie ou l’Afrique du Nord »

– Sami Halabi, cofondateur de Triangle Consulting à Beyrouth

« Le Golfe est le seul marché d’exportation. Il n’est pas possible de se tourner vers l’UE, l’Asie ou l’Afrique du Nord », affirme Sami Halabi, responsable des connaissances et cofondateur de Triangle Consulting à Beyrouth.

Par le passé, l’utilisation non réglementée de pesticides sur les produits libanais a également entraîné de multiples interdictions de la part des pays du Golfe. La semaine dernière encore, le Qatar a interdit l’importation d’herbes libanaises après avoir découvert des niveaux élevés de pesticides et d’E. coli.

L’interdiction des importations prononcée par l’Arabie saoudite pourrait également engendrer des pertes pour l’industrie libanaise des technologies de l’information et de la communication ainsi que pour les plateformes libanaises de streaming et d’e-commerce.

« Il y a beaucoup de contenu en langue arabe en provenance du Liban qui est destiné au marché du Golfe », explique Sami Halabi. « S’ils interdisent les adresses IP libanaises, les Libanais devront jouer au chat et à la souris pour contourner cela.

« Les gens [du Golfe] ne voudront pas avoir à utiliser un réseau proxy virtuel pour accéder aux plateformes libanaises, ils veulent du plug-and-play, ils passeront donc par d’autres fournisseurs de services. »

Face à un abîme économique

Les appels de Riyad à la démission de Georges Kordahi et sa volonté d’accroître la pression sur le petit pays méditerranéen suscitent une inquiétude croissante quant à la possibilité que l’Arabie saoudite en vienne à interdire les envois de fonds depuis le royaume vers le Liban.

« Ce serait un coup violent, car les Libanais comptent plus que jamais sur les envois de fonds », souligne Laury Haytanian.

Selon les estimations, 350 000 à 400 000 citoyens libanais vivent dans la région du CCG, majoritairement en Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis.

Les envois de fonds de la diaspora constituent depuis longtemps une composante essentielle de l’économie libanaise, qui se chiffrait à 7,3 milliards de dollars en 2017, soit 12,5 % du PIB du Liban. Le Golfe représentait cette même année 43 % des envois de fonds vers le Liban.

Envois de fonds vers le Liban

Cette situation décrite comme un « blocus » imposé au Liban par l’Arabie saoudite rappelle le blocus du Qatar en vigueur de 2017 à 2021, au cours duquel Riyad accusait Doha de soutenir des « groupes terroristes », ciblant spécifiquement les Frères musulmans.

La crise diplomatique actuelle est considérée par beaucoup comme une manœuvre visant à faire pression sur le Hezbollah, le mouvement libanais soutenu par l’Iran

« Les Saoudiens ont vu une ouverture pour faire pression sur le Hezbollah et ils l’ont exploitée. Ce n’est pas tant lié aux propos de Kordahi », soutient Sami Halabi.

Ce n’est pas la première fois que les deux pays sont en mauvais termes. Depuis l’assassinat du Premier ministre Rafiq Hariri en 2005 et la guerre entre le Hezbollah et Israël en 2006, la position de l’Arabie saoudite au Liban s’est affaiblie, ce qui s’est traduit par une diminution des investissements directs étrangers et une baisse d’influence sur la politique intérieure.

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À la suite des soulèvements du Printemps arabe au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, l’Arabie saoudite a interdit à ses citoyens de se rendre au Liban en 2012, portant un coup dur aux secteurs du tourisme et du commerce de détail du pays.

En 2017, Riyad a accusé le gouvernement libanais, qui disposait alors d’un Parlement majoritairement pro-Hezbollah, d’avoir « déclaré la guerre » à l’Arabie saoudite. L’ancien Premier ministre libanais Saad Hariri, allié de longue date des Saoudiens, a été contraint par Riyad de démissionner cette même année lors d’une visite dans le royaume du Golfe.

Si le Golfe continue de serrer la vis contre Beyrouth pour tenter d’imposer un changement politique, l’économie libanaise sera en difficulté et la vie des Libanais expatriés dans les pays du CCG pourrait se compliquer. 

« Le Liban n’occupe plus la place spéciale dont il jouissait autrefois dans la région », indique Theodore Karasik, conseiller principal au sein du cabinet de conseil Gulf State Analytics à Washington. « Les Émirats arabes unis et les autres pays du CCG n’ont plus vraiment besoin des compétences libanaises, car ils se concentrent sur d’autres nationalités et sur leurs propres citoyens », par le biais de programmes de nationalisation.

« Selon les perspectives locales, le Liban entre dans une situation d’urgence complexe. D’un point de vue économique, il se peut que le pays se dirige non pas vers [une simple faillite], mais vers [une liquidation pure et simple] », avertit Theodore Karasik.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.