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« On se croirait revenus au temps de l’occupation syrienne » : la répression s’accentue au Liban

Près d’un an après le déclenchement de vastes manifestations contre la classe politique jugée corrompue, le hirak libanais fait face à une répression accrue des forces de sécurité et les atteintes à la liberté d’expression se multiplient
Affrontements entre forces de sécurité et manifestants dans le centre-ville de Beyrouth le 8 août 2020 (AFP)

La féroce répression de la manifestation du 8 août dernier à Beyrouth, au cours de laquelle des milliers de manifestants ont exprimé leur colère après les explosions ayant fait 192 morts à Beyrouth, a laissé des traces profondes.

Ce jour-là, pour la première fois, les forces de sécurité ont tiré à balles réelles sur la foule et ont utilisé des fusils de chasse qui projettent des billes métalliques, faisant 738 blessés, selon une enquête de l’organisation Human Rights Watch. Des journalistes ont aussi été visés.

« La violence a été inouïe ce jour-là et dissuasive pour un certain nombre de manifestants. Depuis l’explosion, on a clairement l’impression que la répression est montée d’un cran et qu’il existe un sentiment d’impunité chez les forces de l’ordre », explique à Middle East Eye Wadih el-Asmar, président du Comité libanais pour les droits de l’homme (CLDH).

Et il ne s’agit que de la partie émergée de l’iceberg, car loin des caméras de télévision, de nombreuses personnes se font arrêter ou convoquer par les services de sécurité.  

Arrestations arbitraires

« Quasiment tous les jours, un activiste ou un journaliste est interrogé », dénonce Aya Majzoub, chercheuse à Human Rights Watch.

« Depuis l’explosion, on a clairement l’impression que la répression est montée d’un cran et qu’il existe un sentiment d’impunité chez les forces de l’ordre »

- Wadih el-Asmar, président du Comité libanais pour les droits de l’homme

« Depuis près d’un an, plus de 1 500 personnes ont été arrêtées, et le chiffre doit même être plus élevé, car nous ne disposons pas de toutes les informations », explique à MEE Ayman Raad, avocat membre du Comité de défense des manifestants, qui regroupe de nombreux avocats bénévoles.

« Des personnes sont retenues sans savoir pourquoi par les services de renseignement de l’armée, qui sont une structure extrajudiciaire. Certaines se retrouvent arrêtées le matin et relâchées en pleine nuit, au milieu de nulle part. »

Une autre avocate du comité fait le même constat. « On remarque des disparitions inquiétantes de personnes, parfois pendant plusieurs jours. Elles n’ont pas le droit de parler à leurs proches, de contacter un avocat ou même d’avoir une assistance médicale. Leurs téléphones sont régulièrement fouillés et on leur demande de signer des aveux pour être relâchés », raconte à MEE maître Nermine Sibai.

Ali Bassal et son ami Samer Mazeh ont vécu une expérience traumatisante à la fin de l’année 2019. Les deux trentenaires reviennent alors d’une manifestation au centre-ville contre la classe politique.

La scène s’est déroulée comme dans un film. Dans une rue du quartier de Gemmayzeh, où les lampes à néon des bars clignotent dans la nuit, une demi-douzaine d’hommes en civil déboulent pour arrêter Samer. Ali tente de s’interposer, tandis qu’un autre véhicule arrive en renfort.

« Un homme m’a attrapé et m’a demandé de mettre les mains sur la tête, puis m’a couvert le visage avec mon t-shirt. Par derrière, un autre homme sur une mobylette m’a frappé dans le dos, j’ai senti quelque chose se casser », raconte Ali.

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Les deux hommes sont emmenés de force dans une caserne militaire. « On a été frappés pendant le trajet, j’avais la tête entre mes genoux, je pouvais à peine respirer », poursuit l’architecte de 32 ans.

Pendant quinze heures, Ali et Samer disparaissent des radars. « Quand on donnait notre identité, on devait répondre à chaque fois qu’on était des singes, sinon un officier nous donnait des claques. Plus tard, on nous a emmenés dans une cour les yeux bandés, et on nous a demandé de nous agenouiller. Un homme marchait près de nous, et on pouvait entendre le cliquetis d’une kalachnikov en train d’être chargée », se souvient Ali.

Après une intense mobilisation de la rue, les deux manifestants finissent par être relâchés. Ali s’en sortira avec deux vertèbres cassées, dont il garde toujours des séquelles aujourd’hui.

D’importances atteintes à la liberté d’expression

Pour casser le mouvement de protestation, le gouvernement libanais dispose aussi d’une autre arme plus insidieuse, mais tout aussi efficace : il musèle la liberté d’expression dans le pays.

Au 6 juillet, Amnesty international affirmait que depuis le début des protestations, 75 personnes avaient été convoquées et interrogées par les services de sécurité libanais pour avoir critiqué les autorités rien que sur les réseaux sociaux. Principalement sur Twitter, mais aussi sur Facebook et Instagram.

« On nous a emmenés dans une cour les yeux bandés, et on nous a demandé de nous agenouiller. Un homme marchait près de nous, et on pouvait entendre le cliquetis d’une kalachnikov en train d’être chargée »

- Ali Bassal, architecte

« On a constaté depuis 2016 une nette détérioration de la liberté d’expression, et la situation s’est aggravée ces derniers mois », souligne Ayman Mhanna, directeur de la Fondation Samir Kassir. Cette année-là, un compromis politique entre les partis rivaux du « 8 mars » et du « 14 mars » permet l’élection de Michel Aoun comme président de la République et de Saad Hariri comme Premier ministre.

« La classe politique a fait bloc contre toute opposition extérieure et la liberté d’expression s’est réduite, en particulier pour ceux qui ne disposaient pas d’une protection politique », poursuit Ayman Mhanna.

« Le système est flou, et les plaintes pour insultes ou diffamations sont déposées dans plusieurs services de sécurité : le bureau de lutte contre la cybercriminalité, la branche des renseignements de la police, la Sûreté générale... L’homme politique qui veut porter plainte va choisir l’organisme qui est affilié à sa communauté », précise Aya Majzoub.

Mais quelles sont exactement les bases légales de ces plaintes en diffamation ? Plusieurs articles du code pénal, hérités de l’Empire ottoman et du mandat français, limitent la liberté d’expression. Des peines de prison sont notamment prévues pour « insulte au président de la République, au drapeau, à l’hymne libanais », ainsi que pour calomnies ou diffamations.

« On constate une interprétation de plus en plus restrictive de la loi par les juges », déplore Ayman Mhanna. L’insulte au président revient en effet fréquemment devant la justice depuis quelques mois.

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« Au début de son mandat, le général Aoun avait envoyé une lettre au procureur général de la République pour lui demander de ne pas engager de poursuites concernant les atteintes qui pourraient le viser sur les réseaux sociaux, mais récemment, ce dernier a déclaré officiellement qu’il engagerait à nouveau des poursuites, indiquant un changement de stratégie », indique Wadih el-Asmar à MEE.

Sous le mandat du prédécesseur de Aoun, le général Michel Sleiman, trois plaintes pour insulte au président avaient été déposées en justice, contre près d’une centaine depuis 2016.

« On se croirait revenus au temps de l’occupation syrienne », dénonce Wadih el-Asmar. « Quand les militants du Courant patriotique de Michel Aoun, alors en exil, klaxonnaient d’une manière spécifique à faire référence à lui, ils étaient arrêtés par les services de sécurité syriens… »

Une justice aux ordres

Ces convocations par les services n’aboutissent pas dans la majorité des cas, mais suffisent souvent à faire peur et conduisent à l’autocensure.

« Les plaintes visant les réseaux sociaux ne concernent plus seulement des activistes inconnus mais aussi des personnes lambda qui ne sont pas forcément outillées. Elles subiront des remontrances de leurs familles, auront peur de perdre leur travail, cela a un réel impact sur la vie des gens », estime Wadih el-Asmar, lui-même un habitué des convocations judicaires.

« Les juges ne sont pas indépendants, ils tentent de plaire aux puissants, et tant que les nominations judiciaires se feront par les politiques, rien ne changera »

- Ayman Mhanna, directeur de la Fondation Samir Kassir

Les personnes poursuivies peuvent quant à elles rester sans nouvelles de leur procès pendant très longtemps. « Les dossiers croupissent pendant des années, maintenant une sorte de pression et d’épée de Damoclès dans l’attente d’un jugement », estime Aya Majzoub.

Nidal Ayoub a fait les frais de la justice sélective libanaise. La militante et journaliste féministe, une des figures de la contestation, a fait l’objet d’une campagne virulente d’insultes sur les réseaux sociaux qui l’associait à la CIA, menée par un journaliste prosyrien  Toutes ses données personnelles, y compris son adresse, ont été révélées sur Twitter.

« Ça m’a vraiment atteinte et j’ai décidé de porter plainte. L’auteur de la vidéo a porté plainte à son tour. J’ai été convoquée par le bureau de lutte contre la cybercriminalité, tandis que celui qui a mis ma vie en danger n’a pas été interrogé », s’indigne la jeune femme.

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« Les juges ne sont pas indépendants, ils tentent de plaire aux puissants, et tant que les nominations judiciaires se feront par les politiques, rien ne changera », explique Ayman Mhanna.

Le 13 août, peu après l’explosion qui a ravagé une partie de la capitale libanaise, le Parlement libanais a déclaré l’état d’urgence, donnant de plus grandes prérogatives à l’armée en matière de sécurité.

« L’état d’urgence est tellement mal défini par la loi que les craintes étaient légitimement fortes, mais il s’est avéré que jusqu’ici, l’on n’a pas constaté d’actes de répression spécifiquement justifiés par l’état d’urgence », note le directeur de la Fondation Samir Kassir. L’état d’urgence court pour l’instant jusqu’au 24 septembre prochain.

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