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Pourquoi la visite d’Abbas en Israël montre que l’Autorité palestinienne est en difficulté

Les aides financières permettront à l’AP de se maintenir à flot mais n’amélioreront en rien sa popularité, alors que Gantz a désormais un nouveau prétexte pour revoir le budget militaire à la hausse
Le président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas a rencontré la semaine dernière le ministre de la Défense Benny Gantz à l’occasion d’une rare visite officielle en Israël (MEE)

La rencontre organisée mardi dernier dans la ville de Rosh HaAyin a été saluée par le président palestinien Mahmoud Abbas et le ministre israélien de la Défense Benny Gantz comme un sommet visant à obtenir des gains et des concessions pour leurs deux peuples.

Dans les faits, cette rencontre, qui s’est tenue au domicile de Gantz, a surtout servi des objectifs personnels, tant pour eux-mêmes que pour leurs alliés.

L’Autorité palestinienne (AP) d’Abbas est à court d’argent et peine à s’affirmer alors que la violence des colons israéliens s’intensifie. Pour les observateurs palestiniens, le dirigeant de 86 ans semblait rechercher l’aide des Israéliens pour rester à flot.

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« Il est clair que l’objectif de cette rencontre était de discuter de la survie de l’AP face aux défis auxquels elle est confrontée », indique à Middle East Eye Hani al-Masri, un analyste politique palestinien.

Même si Gantz a proposé de l’argent à l’AP mardi dernier, il était lui-même implicitement à la recherche de fonds. L’ancien chef d’état-major est déterminé à gonfler le budget de l’armée – et en faisant savoir que l’AP a besoin d’un soutien financier pour survivre, il cherchait à convaincre ses alliés sceptiques au sein de la coalition gouvernementale de détendre les cordons de la bourse.

Cette rencontre s’inscrivait dans le cadre d’une campagne visant à « promouvoir les intérêts des hauts gradés israéliens en privatisant les responsabilités de l’armée », explique à MEE Shir Hever, un analyste israélien.

Argent et sécurité

Abbas n’avait pas rencontré publiquement un responsable israélien en Israël depuis 2010 – bien qu’il ait traversé la ligne verte à titre personnel pour les funérailles de Shimon Peres en 2016.

La visite au domicile de Gantz est intervenue à un moment crucial. Les attaques de colons et les raids de l’armée israélienne contre les villages palestiniens en Cisjordanie occupée ont explosé au cours des dernières semaines.

« Quel président se rend à une rencontre nocturne de cette façon, comme s’il se cachait et agissait comme un voleur ? »

– Hani al-Masri, analyste politique

À l’issue de l’entrevue, Israël a accepté d’offrir 100 millions de shekels (28,5 millions d’euros) à l’AP à titre d’avance sur les taxes qu’il perçoit en son nom. Israël a également accepté d’accorder des documents de séjour à quelque 6 000 Palestiniens de Cisjordanie et à 3 500 habitants de la bande de Gaza, dans le but d’« instaurer un climat de confiance » entre les deux parties.

Selon Hani al-Masri, cet accord « montre que l’Autorité palestinienne commence à se préparer à accepter un plan de paix économique. La sécurité en échange de contreparties économiques. C’est une trajectoire dangereuse. »

« Quel président se rend à une rencontre nocturne de cette façon, comme s’il se cachait et agissait comme un voleur ? La nuit, on va chez un ami, un amant ou un parent, peut-être », soutient Hani al-Masri.

Il est à noter que Ghassan Alian, l’agent de liaison militaire israélien auprès des Palestiniens, ainsi que son homologue Hussein al-Sheikh, ont également participé à la rencontre.

Depuis le début de l’occupation israélienne de la Cisjordanie en 1967, le ministère israélien de la Défense est directement responsable du territoire palestinien. Cependant, depuis les accords d’Oslo conclus en 1993 avec l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), la Coordination des activités gouvernementales dans les territoires (CAGT), un organisme israélien actuellement dirigé par Ghassan Alian, est l’autorité qui approuve les permis et les projets de routes et d’infrastructures liées à l’électricité et à l’eau, en plus de veiller à la sécurité.

Tout cela se fait en liaison avec l’Autorité générale des affaires civiles de l’AP, dirigée par Hussein al-Sheikh.

« Aucune autorité politique »

Toutefois, aucun des deux organes n’était habilité à prendre des décisions politiques quant à la poursuite ou à l’arrêt de l’expansion des colonies en Cisjordanie, qui entrave depuis longtemps la création d’un État palestinien.

Ainsi, la rencontre entre Gantz et Abbas ne comporte « aucune autorité politique », selon Hani al-Masri.

« Ceci vient s’ajouter au fait que l’AP n’a pas besoin de rencontres pour obtenir le soutien d’Israël – parce qu’en premier lieu, Israël ne veut pas voir l’AP s’effondrer », explique-t-il, avant d’ajouter que cette dernière semble « se concentrer uniquement sur sa propre survie et accepter le cadre d’une paix économique ».

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L’analyste précise que « la majorité des Palestiniens sont contre cette rencontre », qui a également été condamnée par certaines factions politiques rivales de l’AP (dirigée par le Fatah), notamment le Djihad islamique et le Hamas.

« L’AP traverse une crise économique sans précédent. Il y a aussi une crise sans précédent en matière de légitimité et de démocratie, mise en évidence par l’annulation des élections [l’an dernier]. Sans compter l’échec de son approche diplomatique et l’absence de toute perspective de reprise des pourparlers de paix. Le manque de progrès dans les pourparlers est sans précédent », souligne Hani al-Masri.

Les intérêts de l’armée israélienne

Pourtant, du point de vue de Gantz et des commandants militaires israéliens, le maintien de la sécurité des colons et des colonies en Cisjordanie demeure une priorité absolue et la collaboration de l’AP est nécessaire pour y parvenir.

En décembre, des villes situées dans les environs de Naplouse et de Jénine, dans le nord de la Cisjordanie, sont devenues le théâtre d’affrontements entre colons, forces israéliennes et Palestiniens.

L’entrevue a également été l’occasion pour Gantz de faire pression afin d’obtenir « plus d’autonomie pour poursuivre les intérêts » de l’armée israélienne, alors que l’on soupçonne que la coalition encombrante du Premier ministre Naftali Bennett pourrait rencontrer des difficultés pour gouverner et pourrait même s’effondrer.

« Pour Gantz, les colons ne sont que des sous-traitants de plus et leur violence lui offre la possibilité de nier toute responsabilité de manière plausible »

– Shir Hever, analyste

« Gantz s’en est sorti lors des réunions budgétaires d’urgence, et [il y a deux semaines], il a obtenu 7 milliards de shekels [2 milliards d’euros] de dépenses supplémentaires pour la défense sans la moindre surveillance. En outre, Gantz a récemment obtenu une augmentation du salaire mensuel des soldats de l’armée régulière israélienne », explique Shir Hever à MEE

La rencontre avec Abbas avait également pour objectif de « renforcer la capacité de l’AP à réprimer la résistance palestinienne à l’occupation israélienne », précise Shir Hever.

« [Gantz] a proposé à Abbas un prêt pour financer les salaires des employés de l’AP et les privilèges des hauts fonctionnaires palestiniens », indique-t-il. Abbas a pour sa part demandé à Gantz de freiner les colons ultra-nationalistes violents.

Cependant, « pour Gantz, les colons ne sont que des sous-traitants de plus et leur violence lui offre la possibilité de nier toute responsabilité de manière plausible, sans devoir envoyer directement des soldats israéliens pour étendre les saisies de terres en Cisjordanie », souligne Shir Hever.

« L’AP n’est plus la même »

Les difficultés de l’Autorité palestinienne surviennent à un moment où ses rivaux dans la bande de Gaza, le Hamas et le Djihad islamique, gagnent en popularité. Toutefois, ces deux mouvements sont désignés comme des entités terroristes par les États-Unis, détestés par Israël et dans l’incapacité de dialoguer avec les puissances occidentales.

« L’AP se soucie plus de ses sources de soutien externes que de ses sources de soutien internes. Parce que s’ils participent à des élections, ils perdront. C’est aussi simple que cela. Leur principale garantie vient d’abord et avant tout d’Israël, puis des États-Unis, des États arabes et d’Europe », indique Hani al-Masri.

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La route est semée d’embûches pour l’AP : si les responsables palestiniens veulent toucher l’argent dont ils ont besoin pour maintenir l’AP à flot, ils devront préserver la coordination en matière de sécurité avec Israël – et courir ainsi le risque de faire fondre encore un peu plus leur popularité auprès des Palestiniens. 

Alors que la violence des colons s’accroît sous les yeux des forces de sécurité israéliennes et de l’Autorité palestinienne, cette dernière fait face à des pressions croissantes pour agir. Mais en agissant, l’AP prendrait le risque de perdre le soutien financier d’Israël et de priver de salaire près de 180 000 employés du secteur public.

« L’AP n’est plus la même. Par le passé, elle jouissait d’une grande légitimité en Palestine. Elle avait un processus politique clair et s’appuyait sur la riche histoire du Fatah en matière de lutte contre Israël, ainsi que sur les élections précédentes qu’il avait remportées. Désormais, la situation est inversée », affirme Hani al-Masri.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.