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Réchauffement des relations turco-égyptiennes : vers une extension du modèle d’Astana ?

Depuis quelques semaines, voire quelques mois, Ankara et Le Caire multiplient les signes d’un réchauffement des relations. Davantage qu’une convergence politique, cela rappelle le dialogue russo-turc engagé en Syrie depuis 2017
Recep Tayyip Erdoğan assiste à une cérémonie symbolique pour l’ancien président égyptien Mohammed Morsi au lendemain de sa mort au Caire, le 18 juin 2019, à Istanbul (AFP)
Recep Tayyip Erdoğan assiste à une cérémonie symbolique pour l’ancien président égyptien Mohammed Morsi au lendemain de sa mort au Caire, le 18 juin 2019, à Istanbul (AFP)

Les relations turco-égyptiennes sont notoirement tendues, notamment depuis le début des années 2000 et l’arrivée au pouvoir de Recep Tayyip Erdoğan à Ankara. Les liens entre le Parti de la justice et du développement (AKP) et le réseau des Frères musulmans, couplés au volontarisme d’Erdoğan, étaient de nature à susciter la méfiance du président égyptien Hosni Moubarak.

Avec le déclenchement du Printemps arabe, cette méfiance semble pleinement se justifier : la Turquie décide de soutenir les soulèvements. Dès le 1er février 2011, Erdoğan, alors encore Premier ministre, appelle le président égyptien à entendre « le désir de changement ».

Avec les soulèvements du Printemps arabe, la Turquie s’insère pleinement dans les dynamiques géopolitiques qui secouent le monde arabe.

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Trois coalitions cohabitent et s’affrontent de plus en plus ostensiblement, et deux puissances régionales non arabes – l’Iran et la Turquie – y jouent un rôle prépondérant : un axe farouchement contre-révolutionnaire et hostile aux révoltes mené par l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis ; un axe islamo-réformateur favorable au Printemps arabe et aux Frères musulmans mené par la Turquie et le Qatar ; un axe anti-israélien, anti-saoudien et anti-américain mené par l’Iran, la Syrie et le Hezbollah (pas nécessairement hostile au Printemps arabe, mais hostile à la rébellion syrienne).

En Syrie, les Turcs et les Saoudiens se retrouvent dans le même camp – le camp anti-Bachar al-Assad – pour des raisons différentes : les premiers pour favoriser l’ascension politique de leurs alliés Frères musulmans et les seconds pour endiguer l’influence iranienne.

En face, l’axe Téhéran-Damas-Hezbollah peut compter sur le soutien décisif de la Russie.

Tournant dans la politique étrangère turque

En Égypte, en revanche, le camp contre-révolutionnaire et le camp islamo-réformateur s’affrontent.

Le second soutient les Frères musulmans et leur principal représentant, Mohamed Morsi, élu président en juin 2012. Le premier (soutenu politiquement par Moscou) appuie le coup d’État de 2013 et l’avènement d’Abdel Fattah al-Sissi, l’homme de la contre-révolution égyptienne.

Depuis 2013-2014, les relations entre l’Égypte de Sissi (soutenue par Riyad et Abou Dabi) et la Turquie (qui apporte son soutien à Morsi et aux Frères musulmans, traqués et emprisonnés) seront exécrables jusqu’à cette année 2021. En une décennie, la politique étrangère turque a connu une transformation notable que des facteurs intérieurs (tentative de coup d’État contre le président turc en 2016) et extérieurs (défaite en Syrie au profit de l’axe Téhéran-Damas-Hezbollah, soutenu par Moscou) ont encouragée. La Syrie aura été le terrain privilégié de cette transformation. Celle-ci explique en partie l’actuelle convergence turco-égyptienne.

La Turquie s’engage dans le conflit syrien au nom du réseau (l’islam politique contre Damas), puis transforme cet engagement – poussée par la Russie – au nom du territoire (la question kurde)

Dans les premières années du conflit syrien, l’objectif turc est clair – et même la menace représentée par le groupe État islamique (EI) tardera à le bousculer – : renverser le pouvoir syrien.

On peut dire que la Turquie s’intéresse alors davantage au réseau (notamment au réseau des Frères musulmans, considéré comme un vecteur d’influence) qu’au territoire et c’est la Russie qui lui imposera une espèce de « raison territoriale » à partir de 2016-2017. Ankara est ainsi poussé à passer d’une logique réticulaire à une logique territoriale.

En utilisant la « menace » représentée par les combattants kurdes à proximité de la frontière turco-syrienne, la Russie poussera la Turquie à renoncer à faire de la chute du pouvoir syrien une priorité.

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En somme, la Turquie s’engage dans le conflit syrien au nom du réseau (l’islam politique contre Damas), puis transforme cet engagement – poussée par la Russie – au nom du territoire (la question kurde).

Il y a dix ans, la Turquie voulait renverser Assad au profit de ses alliés Frères musulmans. Aujourd’hui, elle veut surtout s’assurer une zone tampon contre les combattants kurdes.

Le processus d’Astana, formellement enclenché en 2017, viendra officialiser cette évolution. Mais ce dialogue russo-turc est aussi et surtout une forme de domestication des différends : Moscou et Ankara ne soutiennent pas les mêmes acteurs (Ankara continue à soutenir une partie de la rébellion), mais chacun est invité à tenir compte des lignes rouges de l’autre.

La Turquie admet sa défaite tout en voulant faire respecter ses propres intérêts (la question kurde), tandis que la Russie sait qu’elle a besoin de la Turquie pour trouver une solution politique en Syrie. Par ailleurs, les deux refusent de sacrifier leurs relations bilatérales pour la Syrie.

Vers une reproduction du modèle d’Astana ?

Cette domestication du conflit, voie choisie par Moscou et Ankara, est aussi perceptible en Libye. Mais jusque-là, cette convergence russo-turque était loin de concerner l’axe Abou Dabi-Riyad-Le Caire. Bien au contraire, ces dernières années, la rivalité entre la Turquie (parrain de l’islam politique) et les Émirats (parrains du parti de l’ordre) est venue sérieusement concurrencer le rapport de force entre Téhéran et Riyad.

En Libye, cette rivalité a pris la forme d’un affrontement armé entre le Gouvernement d’union nationale (formé sous l’égide des Nations unies et soutenu par la Turquie) et l’armée de Khalifa Haftar (soutenu principalement par les Émirats et l’Égypte).

À l’été 2020, l’offensive de Haftar en Tripolitaine tourne au fiasco (tandis que le Gouvernement d’union nationale est soutenu militairement par la Turquie) et l’Égypte menace d’intervenir. Seulement, cette fois, ce sont les adversaires de la Turquie qui doivent bien admettre leur défaite. Haftar se retrouve marginalisé et un mécanisme de cessez-le-feu est mis en place.

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Entre cette défaite en Libye et la fin de la crise du Golfeet donc de l’isolement du Qatar, allié de la Turquie – en janvier 2021, il devenait donc inutile pour l’Égypte de maintenir une posture de défiance à l’égard de la Turquie.

De son côté, là encore, ce sont des considérations territoriales qui ont en partie poussé cette dernière à vouloir « normaliser » ses relations avec l’Égypte : la prise en compte par l’autre des intérêts de chacun des deux pays en Méditerranée orientale. En décembre 2019, Le Caire a indiqué que l’accord entre Ankara et Tripoli ne nuisait pas à ses intérêts. D’ailleurs, les Égyptiens ont semblé prendre en considération cet accord dans le cadre d’un récent projet de prospection gazière et pétrolière.

Il ne s’agit pas véritablement d’un rapprochement politique, mais d’une prise en compte des intérêts de l’adversaire, d’une volonté de « domestiquer » les divergences. En cela, il est possible d’évoquer une reproduction du modèle d’Astana.

En Russie, qui entend dialoguer avec l’ensemble des acteurs de la région et qui craint une escalade qui l’obligerait à sacrifier des partenaires, un tel réchauffement des relations est bien perçu

Pour l’opposition égyptienne – notamment celle présente à Istanbul –, l’inquiétude prime. L’entente entre les États se fait souvent au détriment des acteurs non étatiques.

Se posent maintenant la question de la pérennité de ce dialogue et celle de la position des autres acteurs.

En Russie, qui entend dialoguer avec l’ensemble des acteurs de la région et qui craint une escalade qui l’obligerait à sacrifier des partenaires, un tel réchauffement des relations est bien perçu.

Un élargissement d’un tel dialogue aux Émirats arabes unis et à l’Arabie saoudite n’est pas impossible. Il entrerait dans le cadre d’un apaisement régional (cessez-le-feu en Libye, fin de la crise du Golfe, négociations sur le nucléaire iranien…) dont la stabilité n’est pas encore démontrée.