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OTAN, PKK et Olof Palme : une histoire compliquée entre la Turquie et la Suède

Alors que Stockholm était un allié de la République turque à ses débuts, Ankara fait aujourd’hui obstacle à l’adhésion de la Suède à l’OTAN. MEE se penche sur les raisons de cette position
Des Kurdes participent à une manifestation en tenant une banderole « Stop à Erdoğan, écrasons le fascisme ! », à Stockholm (Suède), en 2019 (AFP)
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ISTANBUL, Turquie

Lorsque la République turque a été fondée le 29 octobre 1923, la Suède a été le premier État scandinave à reconnaître le gouvernement d’Ankara. Un an plus tard, les deux pays ont signé un « accord d’amitié » dans la capitale turque.

Ces relations chaleureuses, qui reposaient principalement sur la menace commune représentée par la Russie, s’inscrivaient dans le prolongement des liens stratégiques entre la Suède et l’Empire ottoman. En 1984, la Suède est devenue le premier pays après la Turquie à qualifier le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) d’organisation terroriste.

Dans les années qui ont suivi, les relations ont été généralement calmes et amicales malgré des hauts et des bas, principalement causés par le fait que la Suède a abrité des dissidents turcs, notamment des auteurs célèbres comme Yaşar Kemal et Zülfü Livaneli ainsi que des membres du PKK comme le cofondateur du groupe séparatiste kurde, Hüseyin Yıldırım.

Dans les faits, Stockholm a défendu l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne, tandis qu’Ankara considère depuis longtemps la Suède comme un allié septentrional. En 2013, une déclaration commune portant sur un partenariat stratégique a été signée à Stockholm.

Si la menace russe a longtemps uni les deux pays, elle a désormais mis en évidence leurs différences.

L’invasion russe de l’Ukraine a incité la Suède et la Finlande à demander à rejoindre l’OTAN. Pourtant, au lieu d’accueillir son partenaire septentrional stratégique dans l’alliance, la Turquie a repoussé cette requête et est devenue le principal obstacle à l’adhésion de ces pays.

L’objection de la Turquie ne sort pas de nulle part. Plusieurs semaines avant que les médias ne fassent état de l’intention officielle de la Suède et de la Finlande de rejoindre l’OTAN, une source a déclaré à Middle East Eye que la Turquie « n’autorise[rait] pas un tel acte à moins que les deux pays ne se distancient du “terrorisme” », à savoir le PKK.   

Des tensions autour de la question kurde

Les griefs de la Turquie sont vieux de quatre décennies.

Dans les années 1980, la guerre du PKK contre la Turquie s’est intensifiée, entraînant la mort de milliers de personnes et une réponse forte de l’armée turque. Certains membres du PKK ont commencé à fuir vers l’Europe et à créer des branches dans différentes villes européennes. La Suède, pays aux lois et règles particulièrement tolérantes envers les « réfugiés politiques et ethniques », est devenue une destination populaire.

Et ce ne sont pas seulement des membres du PKK qui ont élu domicile en Suède. Des auteurs et intellectuels kurdes non affiliés au PKK s’y sont également installés et se sont ensuite confrontés aux membres du groupe militant autour des questions liées aux kurdes.

En 1984 et 1985, deux anciens membres du PKK – Enver Ata et Semir Güngör – ont été assassinés en Suède à la demande du chef du PKK, Abdullah Öcalan, qui a été capturé par la Turquie en 1999 et condamné à une peine d’emprisonnement à perpétuité.

« La position de la Turquie au sujet du PKK est très claire et cohérente. Il est impossible que l’Occident ne la comprenne pas »

– Özgür Ünlühisarcıklı, analyste

C’est à ce moment que le pays scandinave a compris que le PKK pouvait également représenter une menace pour la Suède et a inscrit le groupe sur sa liste d’organisations terroristes.

Hüseyin Yıldırım, qui était alors responsable des branches européennes du PKK, a menacé le gouvernement suédois et exigé le retrait du groupe de la liste. Plusieurs décennies plus tard, il a déclaré que le PKK avait « tué beaucoup de gens ». 

L’ex-épouse d’Abdullah Öcalan, Kesire Yıldırım, vit également en Suède après avoir été bannie du groupe par son ex-mari. Selon Hüseyin Yıldırım, Abdullah Öcalan a ordonné au PKK de la tuer parce qu’elle s’opposait à certains ordres.

Olof Palme, le Premier ministre suédois qui a inscrit le PKK sur la liste des organisations terroristes et a tenté de mettre un terme à ses activités dans le pays, a été assassiné en 1986. Son meurtrier n’a jamais été retrouvé, même si les procureurs suédois ont essuyé de nombreuses critiques en déclarant en 2020 qu’ils avaient des « preuves raisonnables » que le graphiste Stig Engström, suspect de longue date, était le coupable.

Néanmoins, le PKK a pendant longtemps fait partie des principaux suspects.

Şemdin Sakık, haut commandant du PKK et frère de l’homme politique kurde Sırrı Sakık, a déclaré en 1999 que le PKK était responsable de cet assassinat. Abdullah Öcalan a même déclaré à un tribunal turc en 1999 que le groupe dissident de son ex-femme en était peut-être à l’origine.

Cependant, la complicité du PKK n’a jamais été prouvée et des enquêtes récentes ont refroidi cette thèse.

Les exigences turques

Dans les années 1990, davantage de membres et de sympathisants du PKK, ainsi que des Kurdes ordinaires, ont cherché refuge en Suède et dans d’autres pays européens. La tolérance de la Suède envers les minorités a aidé les fervents ennemis de la Turquie à établir une présence bien ancrée dans le pays.

En effet, Abdullah Öcalan a lui-même écrit dans son livre daté de 2010 que l’organisation du PKK en Europe était indispensable à sa cause : « L’organisation en Europe est importante pour […] établir des relations diplomatiques, attirer l’attention de l’opinion publique, maintenir la connexion, apporter une puissance financière, envoyer des gens à la lutte et mener des activités de propagande et d’agitation à travers les médias. » 

La Turquie accuse la Suède d’accueillir des « terroristes » depuis plusieurs décennies. Interrogé par Middle East Eye, Paul T. Levin, directeur des études turques à l’université de Stockholm, estime toutefois qu’« il serait totalement inexact d’interpréter la présence de partisans du PKK en Suède comme faisant partie d’une telle politique ».

Il pense plutôt que le PKK a profité de la « politique historiquement libérale [de la Suède] en matière d’asile pour les réfugiés politiques ».

Pourquoi la Turquie se sent très concernée par le conflit en Ukraine 
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Le plus grand changement dans les relations entre la Turquie et la Suède a eu lieu après l’émergence du PYD, un groupe kurde du nord de la Syrie dont les YPG forment la branche armée. La Turquie considère les deux organisations kurdes comme la branche syrienne du PKK et les accuse de plusieurs attaques sur le sol turc.

L’approche de l’Occident et de la Suède vis-à-vis du PYD est fondamentalement différente. Les YPG ont été le principal allié de la coalition soutenue par les États-Unis contre le groupe État islamique (EI) sur le terrain en Syrie. La Turquie décrit cet argument comme un prétexte pour légitimer la présence de l’« organisation terroriste » le long de ses frontières.

Comme d’autres pays occidentaux, la Suède a développé une grande sympathie envers le PYD et le considère comme distinct du PKK.

C’est là le cœur du problème, selon Paul T. Levin, qui observe une « compréhension croissante de l’idée selon laquelle la Suède devra écouter les préoccupations de la Turquie et tenter de trouver un compromis acceptable ».

Il souligne toutefois que les exigences d’Ankara, telles que l’extradition de Suède de certaines personnalités, sont « soit fondées sur un malentendu, soit très difficiles à satisfaire pour le gouvernement [suédois] » en raison d’une série de problèmes, notamment la rigueur des procédures juridiques d’extradition.

Özgür Ünlühisarcıklı, directeur du bureau d’Ankara du German Marshall Fund of the United States (GMF), estime néanmoins qu’il ne peut y avoir de malentendu. « La position de la Turquie au sujet du PKK est très claire et cohérente », affirme-t-il à MEE. « Il est impossible que l’Occident ne la comprenne pas. »

Les relations avec le PYD

L’une des pommes de discorde les plus récentes entre la Suède et la Turquie est l’autorisation accordée en 2016 par la Suède au PYD d’ouvrir un bureau à Stockholm.

La Suède a ensuite vivement critiqué l’offensive militaire turque de 2019 dans le nord-est de la Syrie, qui visait principalement le PYD le long de ses frontières. Le pays scandinave a réagi en rejoignant d’autres pays européens dans une interdiction des exportations d’armes vers la Turquie.

D’après Paul T. Levin, l’image que la Suède se donne en tant que défenseur de la démocratie et des droits de l’homme – y compris ceux des minorités opprimées, ce que forment les Kurdes selon de nombreux Suédois – est au cœur de l’identité collective suédoise.

La ministre suédoise des Affaires étrangères Ann Linde est le principal visage des relations de la Suède avec le PYD ; ses rencontres avec les membres du groupe ont suscité une réaction hostile de la Turquie. Lors d’une conférence de presse en 2020, Ann Linde et son homologue turc, Mevlüt Çavuşoğlu, se sont écharpés au sujet de la présence turque dans le nord de la Syrie. Les tensions se sont encore intensifiées lorsqu’une délégation suédoise a visité une zone contrôlée par le PYD.

Ann Linde a également eu plusieurs entretiens téléphoniques avec des dirigeants du PYD que la Turquie considère comme des terroristes. Elle y a promis que la Suède porterait son aide financière dans le nord-est de la Syrie à 376 millions de dollars en 2023.

Le ministre turc des Affaires étrangères Mevlüt Çavuşoğlu et son homologue suédoise Ann Linde lors d’une conférence de presse à Ankara, en 2020 (AFP)
Le ministre turc des Affaires étrangères Mevlüt Çavuşoğlu et son homologue suédoise Ann Linde lors d’une conférence de presse à Ankara, en 2020 (AFP)

Pour aggraver les choses, l’armée turque a affirmé que plusieurs roquettes AT4 de fabrication suédoise avaient été saisies après des combats avec des militants du PKK. Ces armes ont été utilisées contre l’armée sur le sol turc en 2020 et 2021.

Paul T. Levin précise que d’après ses examens, les roquettes AT4 ont été produites aux États-Unis et livrées à la milice des Forces démocratiques syriennes dirigée par les YPG et au Gouvernement régional du Kurdistan, une entité irakienne semi-autonome.

Il s’étonne toutefois que le numéro de stock/de pièce indiqué sous le code-barres n’ait pas été correctement vérifié, puisqu’il donne un indice sur le producteur. D’autres chercheurs ont également conclu qu’il s’agissait de versions fabriquées et livrées par les États-Unis.

Une réputation à maîtriser

En bref, la Turquie accuse la Suède d’aider, de protéger et d’encourager des « terroristes », accusations que la Suède ne cesse de démentir.

Selon Paul T. Levin, les Suédois considèrent que leur réputation est en jeu. « Les exigences de la Turquie sont perçues par beaucoup ici [en Suède] comme une demande d’“abandon” des Kurdes et de leur politique étrangère fondée sur les droits », explique-t-il.

« [Erdoğan] cherche à se présenter comme un dirigeant fort qui défend les intérêts de la Turquie comme d’autres avant lui n’ont pas su le faire »

– Özgür Ünlühisarcıklı, analyste

Alors que des élections se tiendront en septembre, le gouvernement suédois pourrait avoir du mal à expliquer des concessions.

Özgür Ünlühisarcıklı pense que la Turquie utilise cette opportunité comme levier contre l’Europe.

Selon l’analyste, cette crise est également liée à la politique intérieure de la Turquie. Le président turc Recep Tayyip Erdoğan « cherche à se présenter comme un dirigeant fort qui défend les intérêts de la Turquie comme d’autres avant lui n’ont pas su le faire », affirme-t-il.

Malgré le différend concernant le PYD, la Suède s’est parfois ouvertement rangée du côté de la Turquie contre les opérations du PKK, tandis que la police suédoise a mené des opérations contre le groupe. Paul T. Levin indique la Suède a extradé de nombreux membres du PKK vers la Turquie, tandis que 30 Kurdes accusés d’être des sympathisants du groupe sont actuellement menacés d’expulsion.

En fin de compte, l’universitaire soupçonne les autorités suédoises de ne pas savoir si leur pays est vraiment la cible principale ou s’il est devenu partie intégrante d’un conflit plus vaste au sein de l’OTAN.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.