Aller au contenu principal

Ukraine : l’Occident n’est pas en mesure de donner des leçons à la Turquie en matière de pourparlers de paix

Il est d’ores et déjà clair que les États-Unis et l’Europe ont perdu le droit de négocier la fin du conflit en Ukraine. Dans de telles circonstances, il est probablement préférable de ne pas se moquer des tentatives de médiation de la Turquie
Des chars ukrainiens traversent la région de Lougansk, le 26 février 2022 (AFP)

L’un des échanges publics les plus étranges du Forum de Doha, un rassemblement annuel d’acteurs du Moyen-Orient qui s’est tenu dans la capitale qatarie le week-end dernier, fut celui entre le ministre turc des Affaires étrangères Mevlüt Çavuşoğlu et une journaliste de CNBC.

La journaliste Hadley Gamble a assailli le ministre d’une série de questions sur l’engagement de la Turquie envers l’OTAN, son achat de systèmes de défense antimissile S-400, son refus de sanctionner la Russie, son accueil d’oligarques liés au Kremlin ou encore la perspective de considérer sérieusement la Turquie comme une puissance étrangère avec une livre aussi friable.

Deux jours à peine après cette initiative hasardeuse d’Hadley Gamble, la Turquie a organisé des pourparlers à Istanbul qui ont abouti au rétropédalage le plus important opéré par le Kremlin depuis le début de la guerre en Ukraine. Il a également été révélé qu’un oligarque en lien avec le Kremlin, Roman Abramovitch, avait été la cible d’une tentative d’empoisonnement présumée. La Turquie est aussi apparue comme le seul pays de la région capable de maintenir un dialogue crédible avec les deux camps.

Loin d’être visé par une enquête, Roman Abramovitch a joué un rôle crucial dans le rapprochement entre les deux camps à Istanbul, raison pour laquelle il s’est assis aux côtés de responsables turcs lors de la séance de négociation, m’indiquent des responsables turcs.

Les capitales occidentales ont abandonné leur rôle de pacificateurs à l’endroit même où on en a le plus besoin

Comparez cela à la position des États-Unis, ou même à celle de toute autre grande puissance européenne. Berlin, Paris et Londres ont chacun accueilli des conférences pour mettre fin à des conflits, des Balkans à l’Afghanistan. Mais pas cette fois-ci, pour un conflit dont on nous dit constamment qu’il est aux portes de l’Europe. Comment cela se fait-il ?

Des États-Unis, il ne ressort qu’une attitude belliqueuse. Le sénateur républicain Lindsey Graham ne cesse de réclamer un changement de régime en Russie et la Maison-Blanche a récemment dû condamner son appel à l’assassinat du président Vladimir Poutine.

Néanmoins, les déclarations similaires formulées par le président américain Joe Biden le week-end dernier en Pologne en ont fait sourciller plus d’un – des propos sur lesquels le président lui-même et ses collaborateurs surmenés ont également dû revenir rapidement. 

Un affrontement attisé par les nationalistes

Aucun Ukrainien ne peut accuser la Turquie de se ranger du côté de Poutine. La Turquie a accepté 58 000 réfugiés, soit plus du double du nombre accepté par le Royaume-Uni, pays beaucoup plus véhément et horrifié. 

Depuis les rives méridionales de la mer Noire, la Turquie est fortement investie dans le maintien du statu quo sur les rives septentrionales. Avec ses drones, Ankara a sans doute autant contribué à fournir à l’Ukraine les outils nécessaires pour lutter contre l’invasion russe que le Royaume-Uni avec ses armes antichars. Et pourtant, cela n’a pas empêché le conseiller présidentiel turc İbrahim Kalın de souligner à Doha que l’invasion russe avait été provoquée.

La guerre en Ukraine va-t-elle accélérer le retrait américain du Moyen-Orient ?
Lire

Les concessions faites par le président ukrainien Volodymyr Zelensky – sur la neutralité, le statut du Donbass et une éventuelle modification des frontières de l’Ukraine – indiquent que Vladimir Poutine ne reviendra pas les mains vides de cette entreprise désastreuse, quelle que soit la suite des événements. 

Combien l’Ukraine se porterait-elle mieux si Kyiv avait respecté les termes d’un accord international, le protocole de Minsk, signé par un précédent président ukrainien ? Il lui suffisait alors de reconnaître le Donbass comme une région autonome ; elle doit désormais reconnaître son indépendance.

Cet affrontement a été attisé par les nationalistes ukrainiens et russes, avec des conséquences cataclysmiques pour les Ukrainiens comme pour les Russes. Mais ni Washington, ni aucune capitale européenne n’est en mesure de persuader les nationalistes russes au Kremlin de faire marche arrière – parce que Londres, Paris, Berlin et Varsovie sont des parties prenantes au conflit, tout autant que Moscou et Kyiv. 

Ce n’est pas ce qui s’est passé lors des guerres nées au moment de l’éclatement de la Yougoslavie, lorsque ces forces détenaient encore un pouvoir de médiation. Les capitales occidentales ont abandonné leur rôle de pacificateurs à l’endroit même où on en a le plus besoin.

Les gentils et les méchants

Au lieu de cela, ce conflit est dépeint de la manière la plus manichéenne possible. C’est la démocratie et la souveraineté contre l’autocratie et l’impérialisme, ou selon les termes de Lindsey Graham, les gentils contre les méchants. Tels sont les fantasmes d’un empire occidental en décomposition, et cette approche ne mettra pas fin à ce conflit.

Pour retrouver ce genre de scénario, il faut revenir 30 ans en arrière, à une époque où des conflits de ce type éclataient aux quatre coins de l’ancien territoire soviétique. Regardez aujourd’hui les champs de bataille des années 1990 : le Haut-Karabakh, la Géorgie, la Transnistrie – tous sont des « conflits gelés », appelés ainsi parce que les revendications rivales en matière de territoire, de langue et d’identité n’ont jamais été résolues. 

Des membres de la communauté russe de Prague dénoncent la guerre, le 26 mars 2022 (AFP)
Des membres de la communauté russe de Prague dénoncent la guerre, le 26 mars 2022 (AFP)

La seule exception est la Tchétchénie – et nous savons tous ce qui s’est passé là-bas. Lorsqu’en 2003, Poutine a écrasé la résistance tchétchène au prix de dizaines de milliers de vies, infligeant à Grozny ce qu’il inflige aujourd’hui à Marioupol, il a reçu un accueil royal à Londres. Il a été récompensé par le Premier ministre de l’époque, Tony Blair, avec la signature d’un contrat entre BP et TNK, celui-là même que BP a désormais abandonné à cause de la situation en Ukraine.

Si l’invasion lancée par Poutine suit le modèle des conflits post-soviétiques passés, les combats s’arrêteront à un moment donné autour de frontières qui ne seront pas les mêmes que celles que ses chars ont franchies le 24 février. 

L’Ukraine aura obtenu son entrée dans l’Union européenne à un prix énorme. La cause de la démocratie en Russie même aura subi un énorme revers. La seule manière de condamner les démocrates en Russie est d’appeler à un changement de régime au Kremlin.

Des précédents catastrophiques

Le moyen le plus sûr de mener la vie dure à une Russie exclue du système bancaire occidental serait que le département du Trésor des États-Unis lève les sanctions imposées au corps des Gardiens de la révolution islamique (GRI) en Iran, car cela signifierait que les plus grandes entités commerciales iraniennes, même libérées des sanctions, seraient dans l’incapacité d’échanger avec les entreprises russes sanctionnées.

Même si Biden renonce à la désignation des GRI en tant qu’entité terroriste étrangère – et certains signes indiquent que cela pourrait se produire bientôt en échange d’un retour à l’accord sur le nucléaire iranien –, le département du Trésor ne lèvera jamais ses sanctions contre l’organisation. 

Cette question incarne à elle seule l’impasse dans laquelle la politique étrangère occidentale s’est enfoncée. L’Occident ne peut plus forcer ses adversaires à respecter les règles, et pourtant, il emploie toujours le langage de la force, celui de la guerre et des sanctions. Il aspire à diriger, mais ne peut plus le faire. 

L’Occident ne peut plus forcer ses adversaires à respecter les règles, et pourtant, il emploie toujours le langage de la force, celui de la guerre et des sanctions. Il aspire à diriger, mais ne peut plus le faire

Pour toucher un adversaire avec des sanctions, il doit lever des sanctions imposées à un autre ; la campagne de « pression maximale » revient comme un boomerang. Il s’égosille devant les bombardements russes contre des immeubles à Kharkiv et Kyiv, mais garde un silence sinistre lorsque des avions israéliens font de même contre des immeubles à Gaza.

Il existe peu d’autres moments dans l’histoire moderne où l’écart entre la réalité et la rhétorique a été aussi important – 1914 ou 1939, peut-être, mais ce ne sont pas des précédents heureux.

Reprenons la thèse d’Hadley Gamble selon laquelle on ne peut pas projeter une politique étrangère forte en cas de troubles à l’échelle nationale. Seulement, cette fois-ci, ne regardons pas la Turquie, mais retournons l’objectif vers nous-mêmes. 

Aux États-Unis, Fox News affirme sérieusement que les États-Unis seraient sur le point de manquer de nourriture. Les États-Unis d’Amérique ne sont plus unis. Ils sont dangereusement polarisés, bien au-delà des limites habituelles du discours politique. 

En Europe, la droite populiste est en train de devenir une force à part entière. En Italie, un parti populiste eurosceptique issu de la droite radicale, Fratelli d’Italia, pourrait obtenir un score significatif lors des prochaines élections. En France, même si le président Emmanuel Macron est pressenti pour rester au pouvoir, la campagne présidentielle est une course vers les bas-fonds de la politique d’extrême droite entre des candidats qui se battent pour le titre de candidat le plus antimusulman. Au Royaume-Uni, le Premier ministre Boris Johnson, un menteur avéré, s’accroche à son poste uniquement parce qu’il y a une guerre en Ukraine. 

Une crise imminente

S’agit-il de coïncidences ? Dans chaque pays, la gauche est écrasée et ne veut ou ne peut pas défendre les droits des travailleurs, l’équité des salaires et les protections sociales. Dans chaque pays, la droite populiste avance et est en mesure d’établir des liens internationaux crédibles.

Au moment même où l’Occident se considère comme l’unique porte-étendard de la démocratie et du libéralisme, l’illibéralisme fait rage sur ses terres. Et tout cela alors que l’Europe de l’Ouest n’a pas encore subi le contrecoup des sanctions « paralysantes » qu’elle a imposées à la Russie. 

Guerre en Ukraine : Poutine a essuyé une rebuffade au Moyen-Orient
Lire

Si Poutine décide demain de couper le gaz qu’il continue de fournir à l’Europe via l’Ukraine, sous prétexte qu’il n’est pas payé en roubles comme il l’exige, il y aura une crise. 

Les États-Unis ont déclaré qu’ils s’efforceraient de fournir 15 milliards de mètres cubes de gaz naturel liquéfié à l’Union européenne cette année, ce qui pourrait être réalisé en redirigeant les expéditions de GNL d’autres pays. Les États-Unis ont simplement indiqué qu’ils travailleraient avec « des partenaires internationaux », sans préciser d’où viendrait ce GNL supplémentaire. Mais cela ne représente qu’un dixième des 155 milliards de mètres cubes de gaz que la Russie exporte chaque année vers l’UE. 

Qualifié de démon ou encore de nouvel Hitler, Poutine serait-il disposé à faciliter la vie de l’Europe en attendant qu’elle sorte de sa dépendance vis-à-vis des exportations russes ? 

L’exposition de l’Europe et des États-Unis à l’inflation et à la récession est un problème infime par rapport à la situation de l’Égypte ou même de la Turquie ; ainsi, l’inquiétude ressentie au Forum de Doha face à la guerre en Ukraine et ce vers quoi elle pourrait nous entraîner est réelle.

Il est d’ores et déjà clair que les États-Unis et l’Europe ont perdu le droit de négocier la fin du conflit en Ukraine. Dans de telles circonstances, il est probablement préférable de ne pas se moquer des tentatives de médiation de la Turquie, puisque c’est la seule voie possible à l’heure actuelle.

David Hearst est cofondateur et rédacteur en chef de Middle East Eye. Commentateur et conférencier sur des sujets liés à la région, il se concentre également sur l’Arabie saoudite en tant qu’analyste. Ancien éditorialiste en chef de la rubrique Étranger du journal The Guardian, il en a été le correspondant en Russie, en Europe et à Belfast. Avant de rejoindre The Guardian, il était correspondant pour l’éducation au sein du journal The Scotsman.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

David Hearst is co-founder and editor-in-chief of Middle East Eye. He is a commentator and speaker on the region and analyst on Saudi Arabia. He was The Guardian's foreign leader writer, and was correspondent in Russia, Europe, and Belfast. He joined the Guardian from The Scotsman, where he was education correspondent.