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Guerre en Ukraine : grâce à Poutine, Mohammed ben Salmane tient Biden à la gorge

Les revenus records issus du pétrole ne feront que consolider et conforter les despotes de la région, tandis que les Arabes seront les perdants
Le prince héritier d’Arabie saoudite Mohammed ben Salmane et le président russe Vladimir Poutine participent à une rencontre à l’occasion du sommet du G20 à Osaka, le 28 juin 2019 (AFP)
Le prince héritier d’Arabie saoudite Mohammed ben Salmane et le président russe Vladimir Poutine participent à une rencontre à l’occasion du sommet du G20 à Osaka, le 28 juin 2019 (AFP)

Il y a trois semaines à peine, le président américain Joe Biden n’était pas pressé de s’entretenir avec le dirigeant de fait de l’Arabie saoudite et futur roi d’un important allié régional des États-Unis.

Fidèle à sa politique consistant à traiter le meurtrier présumé du journaliste saoudien Jamal Khashoggi comme un paria, il envoyait paître le prince héritier Mohammed ben Salmane (MBS).

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Mais depuis que l’invasion de l’Ukraine par la Russie a déclenché une course effrénée pour empêcher le prix du pétrole d’atteindre 300 dollars le baril, c’est au tour du prince héritier de ne pas se presser pour décrocher son téléphone.

La roue a tourné pour le prince héritier.

Avant que Boris Johnson arrive à Riyad mercredi pour demander l’aumône – il se dit que le Premier ministre britannique et MBS s’échangent des messages via WhatsApp –, le prince héritier saoudien pourra se permettre de faire attendre son invité. MBS fait payer à Biden le prix fort pour avoir joué avec le prix du pétrole.

Le Wall Street Journal rapporte qu’il souhaite un soutien accru des États-Unis pour sa guerre au Yémen, une aide pour le programme nucléaire saoudien ainsi qu’une immunité juridique aux États-Unis contre les actions en justice intentées par des individus tels que Saad al-Jabri, un ancien responsable des services de renseignement saoudiens qui affirme que le prince héritier a également tenté de le tuer

Deux de ces requêtes peuvent être satisfaites. Mais pas la troisième.

En quête de légitimité

Par-dessus tout, le prince héritier est en quête de légitimité. Il a tué, torturé, emprisonné et volé pour se frayer un chemin jusqu’au sommet, en éliminant impitoyablement tout prince rival qui nourrissait des ambitions royales similaires.

Ce que Biden cherche à obtenir de lui, c’est une production pétrolière qui maintiendra le prix du baril dans des limites raisonnables.

Le tarif du prince héritier est de grande envergure et stratégique, celui de Biden est temporaire et tactique. Il n’est pas certain que l’un ou l’autre tienne ses promesses.

Traduction : « Le porte-parole de Boris Johnson déclare qu’il soulèvera la question de l’exécution de 81 personnes par l’Arabie saoudite lors de sa visite de cette semaine, car ‘’nous n’hésitons pas à soulever ces questions avec nos partenaires’’. Voici une meilleure idée : annuler la visite, arrêter de vendre des armes à l’Arabie saoudite et cesser de la traiter comme un ‘’partenaire’’. »

MBS a laissé perplexe le dernier journaliste qui l’a interviewé, Graeme Wood de The Atlantic, en exprimant son refus de gracier des prisonniers coupables de s’être opposés à une politique qui n’existe plus, comme le boycott du Qatar

Le prince héritier a répondu que s’il graciait les bonnes personnes, celles qui le méritent, il devrait étendre cette mesure aux mauvaises personnes, celles qui ne le méritent pas. Graeme Wood s’est ainsi demandé pourquoi l’un exigeait l’autre.

« Et puis j’ai compris que MBS ne disait pas que l’échec de son plan de refonte du royaume “pourrait” entraîner une catastrophe. Il disait que c’était certain. De nombreux dirigeants arabes laïcs avant lui se sont livrés à cette même sombre insinuation : soutenez tout ce que je fais ou je laisserai échapper les chiens du djihad. Ce n’était pas un argument. C’était une menace », a écrit le journaliste.

Les mots sont toujours trop faibles pour un dirigeant aussi brutal que Mohammed ben Salmane. Quelques jours après la publication de l’interview, 81 détenus ont été exécutés en une seule journée, dont 41 musulmans chiites de la région de Qatif, dans l’est du pays.

Si le « Prenez-moi comme je suis » adressé par MBS est sans équivoque, on ne sait pas vraiment si les relations de Washington avec l’État du Golfe pourront revenir à la normale. 

Et cette normale pourrait avoir changé.

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La confiance du royaume dans la nation qui assure sa sécurité a été ébranlée par l’arrivée de Biden, le retrait des États-Unis de Kaboul et le sentiment que le moteur militaire américain est toujours en marche arrière. Le Yémen est un autre point de friction depuis le premier discours de politique étrangère de Biden, lors duquel il a affirmé que la fin de la guerre était un objectif clé.

En poste, Biden est coincé entre ses déclarations et sa crainte de mettre en œuvre un véritable changement.

Biden dispose des leviers pour immobiliser les avions saoudiens. La Force aérienne royale saoudienne dépend du soutien américain et britannique pour sa flotte aérienne composée d’avions de chasse F15, d’hélicoptères Apache et d’avions Tornado. Si Washington ou Londres retiraient leurs techniciens ou interrompaient le flux de pièces détachées, les avions saoudiens seraient cloués au sol.

Biden a publié le rapport de la CIA sur l’assassinat de Khashoggi mais a refusé de soutenir une enquête de l’ONU sur cette affaire. Il a déclaré qu’il mettrait fin au soutien aux opérations offensives au Yémen ; or, la guerre menée par les Saoudiens est par définition offensive.

Un discours ambivalent

Il n’a pas non plus demandé la fin immédiate du blocus saoudien du Yémen. 

Malgré toute son aversion pour l’homme, Biden s’est autant employé à maintenir Mohammed ben Salmane en place que son prédécesseur Donald Trump. La guerre qu’il a lancée au Yémen aura fait 377 000 morts à la fin de l’année, selon l’ONU. Néanmoins, la volte-face américaine entre Trump et Biden a ébranlé la confiance saoudienne et émiratie envers Washington.

La présidence de Biden a suscité des changements dans la politique étrangère des deux États du Golfe. 

Des avions de chasse saoudiens F-15 volent en formation avec des avions de l’US Air Force, le 2 juin 2019 (AFP)
Des avions de chasse saoudiens F-15 volent en formation avec des avions de l’US Air Force, le 2 juin 2019 (AFP)

L’Arabie saoudite a mis un terme à son blocus voué à l’échec contre le Qatar, tandis que les Émirats arabes unis investissent en Turquie.

Les deux pays se sont ouverts au président russe Vladimir Poutine. L’Arabie saoudite a signé un accord de coopération militaire avec le ministre russe de la Défense Sergueï Choïgou, l’un des cinq siloviki – hommes forts – qui mènent la guerre en Ukraine, lors d’un salon commercial à Moscou en août dernier. 

Par ailleurs, l’invitation adressée par le royaume au président chinois Xi Jinping pour une visite qui pourrait avoir lieu en mai n’est pas passée inaperçue.

Les Émirats arabes unis ont soutenu une résolution à l’Assemblée générale des Nations unies exigeant le retrait immédiat de la Russie et se sont abstenus de voter sur un texte similaire au Conseil de sécurité.

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Selon le conseiller présidentiel émirati Anwar Gargash, « prendre parti ne ferait qu’engendrer davantage de violence ».

MBS est toujours aussi téméraire et inconscient des conséquences de ses actes. Il n’y a qu’une seule volonté au centre de son univers. La sienne

Les oligarques, les hommes d’affaires et les jeunes russes qui pressentent l’isolement imminent de leur pays affluent à Abou Dabi, qui prend rapidement la place de Londres en tant que centre international de blanchiment de l’argent russe.

L’abstention au Conseil de sécurité était une réponse directe aux efforts déployés par le secrétaire d’État Antony Blinken pour impliquer les Émirats dans « une réponse internationale forte pour soutenir la souveraineté ukrainienne ».

Les messages envoyés par Abou Dabi sont toutefois ambivalents.

La position des Émiratis quant à une baisse du prix du pétrole est hésitante. Une déclaration favorable à une augmentation de la production faite par l’ambassadeur émirati à Washington Yousef al-Otaiba a fait chuter le prix du baril, jusqu’à ce qu’elle soit contredite par le ministre de l’Énergie Suhail Mohamed al-Mazrouei, qui a déclaré que les Émirats s’en tiendraient à l’accord de production mensuelle de l’OPEP. 

MBS n’a rien appris de ses erreurs passées

Deux autres signes montrent que les Émiratis veulent éviter de s’attirer les foudres de Washington tout en gardant des relations ouvertes avec Poutine. Alors que le ministre des affaires étrangères Abdallah ben Zayed avait prévu une visite en Russie, il a annulé cette visite sous la pression des États-Unis, invoquant le covid-19.

Les Émirats arabes unis ont également fait volte-face au sujet de sur leur politique de délivrance de visas aux Ukrainiens, qu’ils avaient initialement limitée.

Il n’est dans l’intérêt d’aucun des deux pays du Golfe de faire baisser le prix du pétrole, alors que des revenus records viennent alimenter les budgets de ces États à court d’argent. La vérité brutale est que la guerre de Poutine est une bonne nouvelle pour les deux. Qui a dit que le pétrole avait atteint son pic ?

Le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov rencontre son homologue émirati, le cheikh Abdallah ben Zayed al-Nahyane, le 9 mars 2021 à Abou Dabi (AFP)
Le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov rencontre son homologue émirati, le cheikh Abdallah ben Zayed al-Nahyane, le 9 mars 2021 à Abou Dabi (AFP)

Cet argent qui afflue – de nouveau – dans les caisses des deux États du Golfe qui, plus que tout autre pays de la région, ont semé et financé des dictateurs, des interventions et des coups d’État, n’est pas une bonne nouvelle pour le monde arabe. Comme cela s’est produit à maintes reprises par le passé, la richesse amassée par ces despotes ne fera que consolider et conforter leur pouvoir.

Ils se sentiront plus libres de peser de tout leur poids dans le monde arabe pour maintenir au pouvoir des despotes partageant les mêmes idées, comme Abdel Fattah al-Sissi en Égypte et Kais Saied en Tunisie. Quoi qu’il arrive désormais en Ukraine, Mohammed ben Salmane et Mohammed ben Zayed, le prince héritier d’Abou Dabi, sont les gagnants. 

L’interview accordée par MBS à The Atlantic montre qu’il n’a rien appris de ses erreurs passées. Il est toujours aussi téméraire et inconscient des conséquences de ses actes. Il n’y a qu’une seule volonté au centre de son univers. La sienne.

Et quoi qu’il arrive, les Arabes seront les perdants. 

Avant même l’invasion lancée par Poutine, ils vivaient dans des États bien plus faibles qu’ils ne l’étaient lorsque le Printemps arabe a éclaté en 2011. Beaucoup flirtent dangereusement avec la faillite. 

Déjà confrontée à une inflation alimentaire sans précédent depuis le Printemps arabe, l’Égypte aura du mal à remplacer les stocks de blé ukrainiens. Le prix du blé a augmenté de 44 % et celui de l’huile de tournesol de 32 % du jour au lendemain. L’Égypte dispose encore de quatre mois d’approvisionnement en blé. 

Les investisseurs étrangers fuient le marché de la dette égyptienne. L’économiste Mamdouh al-Wali décrit une Égypte « assiégée à la fois politiquement et économiquement », alors que les investisseurs fuient les marchés émergents. « La chute des achats étrangers de titres de la dette publique égyptienne s’est intensifiée à la suite de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, l’objectif étant de rester à l’écart des marchés émergents instables. » 

À la vieille époque de la richesse pétrolière du Golfe, une partie de celle-ci était partagée. Le roi Abdallah d’Arabie saoudite dépensait des dizaines de milliards de dollars pour soutenir les autres États arabes. Cela ne se produit plus aujourd’hui

« Les évaluations bancaires indiquent qu’environ 3 milliards de dollars sont sortis [d’Égypte] dans la semaine qui a suivi l’invasion, poursuit Mamdouh al-Wali. Que la guerre en Ukraine se poursuive ou prenne fin, l’arrêt des investissements étrangers dans les titres de la dette publique égyptienne ne peut que s’intensifier avec la hausse des taux d’intérêt américains. Cinq hausses de ce type sont attendues au cours de l’année. »

Le Liban dispose d’à peine 45 à 60 jours de denrées alimentaires de base. Confrontée à une montée en flèche du chômage, la Jordanie peine à s’extirper du marasme du covid-19, alors que la grogne sociale couve dans l’est du pays. Les manifestations publiques de mécontentement contre le roi ne sont pas rares.

Tout au moins à la vieille époque de la richesse pétrolière du Golfe, une partie de celle-ci était partagée. Le roi Abdallah d’Arabie saoudite dépensait des dizaines de milliards de dollars pour soutenir les autres États arabes. Cela ne se produit plus aujourd’hui.

Une troisième explosion

Jamais le fossé entre riches et pauvres n’a été aussi surréaliste : alors que d’anciens couples royaux comme la princesse Haya et le cheikh Mohammed ben Rachid al-Maktoum ont dépensé 3 millions de dollars de fraises en un été et que MBS a déboursé 450 millions de dollars pour un faux de Vinci, la pauvreté et le chômage atteignent des niveaux records dans la région.

Avant l’invasion russe de l’Ukraine, une étude faisant autorité de la Commission économique et sociale des Nations unies pour l’Asie occidentale prévoyait que le taux de pauvreté dans la région arabe diminuerait d’un pour cent au cours des deux prochaines années. Il est encore de 27 %. 

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« Les taux de chômage resteront toutefois parmi les plus élevés au monde, en particulier chez les femmes et les jeunes, même s’ils devraient passer de 11,8 % en 2021 à 10,7 % en 2023 », a indiqué Ahmed Moummi, auteur principal de l’enquête.

Si jamais la tension entre les dirigeants et les gouvernés pouvait un jour être considérée comme pré-révolutionnaire, c’est en ce moment. 

Comme d’habitude, la riche Union européenne regarde de l’autre côté. Elle regarde vers l’est, pas vers le sud. Est-elle cependant préparée à une troisième explosion qui sera déclenchée par la hausse sans précédent des prix des produits de base qui définira ce siècle, après Kaboul et l’Ukraine ? J’en doute.

Mais la politique de l’Europe consistant à soutenir les dictateurs ne manquera pas de se retourner contre elle.

David Hearst est cofondateur et rédacteur en chef de Middle East Eye. Commentateur et conférencier sur des sujets liés à la région, il se concentre également sur l’Arabie saoudite en tant qu’analyste. Ancien éditorialiste en chef de la rubrique Étranger du journal The Guardian, il en a été le correspondant en Russie, en Europe et à Belfast. Avant de rejoindre The Guardian, il était correspondant pour l’éducation au sein du journal The Scotsman.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

David Hearst is co-founder and editor-in-chief of Middle East Eye. He is a commentator and speaker on the region and analyst on Saudi Arabia. He was The Guardian's foreign leader writer, and was correspondent in Russia, Europe, and Belfast. He joined the Guardian from The Scotsman, where he was education correspondent.