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Guerre en Ukraine : les Émirats arabes unis évitent de « prendre parti » alors que les pays du Golfe gardent le silence

Les Émirats arabes unis ont été jusqu’à présent réticents à condamner l’invasion russe de l’Ukraine. Les pays du Golfe ont de forts liens économiques avec la Russie, ainsi que des intérêts politiques convergents dans la région
Le président russe Vladimir Poutine et le cheikh Mohamed ben Zayed al-Nahyane, prince héritier d’Abou Dabi, lors d’une cérémonie d’accueil au palais présidentiel al-Watan dans la capitale émiratie, le 15 octobre 2019 (AFP)
Le président russe Vladimir Poutine et le cheikh Mohamed ben Zayed al-Nahyane, prince héritier d’Abou Dabi, lors d’une cérémonie d’accueil au palais présidentiel al-Watan dans la capitale émiratie, le 15 octobre 2019 (AFP)
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Dimanche 27 février, au quatrième jour du conflit, les Émirats arabes unis ont une nouvelle fois montré leur réticence à condamner l’invasion russe en Ukraine.

Les Émiratis « estiment que prendre parti ne ferait qu’engendrer davantage de violence », a tweeté Anwar Gargash, conseiller diplomatique du président Khalifa ben Zayed al-Nahyane.

Ce commentaire intervient après l’abstention des Émirats arabes unis lors du vote effectué vendredi au sujet d’un projet de résolution du Conseil de sécurité des Nations unies dénonçant l’invasion de l’Ukraine par Moscou. Le projet n’a pas été adopté en raison du veto de la Russie.

« Les Émirats arabes unis ont une position ferme à l’égard des Nations unies, du droit international et de la souveraineté des États, consistant à rejeter les solutions militaires », a déclaré Anwar Gargash.

« Dans la crise ukrainienne, notre priorité est d’encourager toutes les parties à recourir à l’action diplomatique et à négocier pour trouver une solution politique. »

Quelques heures avant que la Russie ne déclenche son attaque terrestre, maritime et aérienne massive contre l’Ukraine jeudi, les Émirats arabes unis ont souligné leur « profonde amitié » avec Moscou.

The National, une publication établie aux Émirats arabes unis et appartenant à un membre de la famille royale, aurait demandé à son personnel de ne pas décrire l’offensive russe en Ukraine comme une « invasion ».

Les pays du Golfe ont largement gardé le silence face à l’invasion russe.

L’Arabie saoudite n’a pas réagi à l’invasion, tout comme les Émirats arabes unis, Bahreïn et Oman.

Le Koweït et le Qatar ont seulement dénoncé les violences, sans pour autant critiquer Moscou.

« Diversifier leurs alliances »

Depuis plus de sept décennies, les États-Unis jouent un rôle clé au Moyen-Orient, notamment dans la défense des monarchies riches en pétrole du Golfe.

Néanmoins, ces dernières années, Washington a commencé à limiter ses engagements militaires dans la région.

Les pays du Golfe « comprennent qu’ils doivent diversifier leurs alliances pour compenser le retrait perçu des États-Unis de la région », indique à l’AFP Anne Gadel, spécialiste du Golfe et contributrice pour l’Institut Montaigne, un think tank français.

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La politique est également un élément primordial.

L’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, deux alliés des États-Unis qui accueillent des troupes américaines, ont vu leurs liens avec Washington changer en raison de questions relatives à des contrats d’armement et aux droits de l’homme.

L’assassinat du journaliste saoudien Jamal Khashoggi à l’intérieur du consulat du royaume à Istanbul en 2018 a tendu les relations entre Riyad et Washington, tandis que les Émiratis ont menacé d’annuler un méga-contrat portant sur des avions de chasse F-35 de fabrication américaine.

« La Russie est considérée comme un allié idéologique, tandis que les conditions en matière de droits de l’homme imposées par les États-Unis en échange de leur soutien deviennent de plus en plus problématiques », explique à l’AFP Andreas Krieg, spécialiste du Moyen-Orient et professeur associé au King’s College de Londres.

« Une stratégie globale entre Moscou et Abou Dabi vis-à-vis de la région est en train d’être intégrée. »

Investissements russes

Malgré une coopération croissante en matière de sécurité avec la Russie, qui est directement impliquée dans les conflits syrien et libyen, Andreas Krieg estime que la plupart des États du CCG « continueront de mettre leurs œufs dans le panier américain sur le volet sécuritaire ».

Mais « ils ont commencé à diversifier leurs relations avec les concurrents et les adversaires des États-Unis dans d’autres domaines. » 

Les échanges commerciaux entre la Russie et les pays du CCG sont passés d’environ trois milliards de dollars en 2016 à plus de cinq milliards de dollars en 2021 et concernent principalement les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite, selon les chiffres officiels.

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Les Émirats arabes unis et en particulier Dubaï attirent les investissements russes depuis de nombreuses années et sont une destination de vacances prisée de l’élite russe.

En tant qu’acteurs majeurs sur les marchés de l’énergie, la plupart des États du CCG entretiennent des relations dans ce domaine avec la Russie, elle aussi productrice.

Riyad et Moscou sont à la tête de l’OPEP+ et contrôlent strictement la production pour soutenir les prix depuis quelques années. 

Les membres arabes de l’OPEP sont dans une situation difficile sur le plan diplomatique, car le maintien de l’accord OPEP+, qui contrôle la production, « est clairement au premier plan de leurs préoccupations », indique à l’AFP Ellen Wald, chercheuse principale au sein du think tank Atlantic Council.

« Les pays du Golfe craignent de porter atteinte à cette relation et cherchent à maintenir la participation de la Russie à l’OPEP+ […] Si la Russie quittait le groupe, l’ensemble de l’accord s’effondrerait probablement. »

Malgré les appels lancés par certains grands importateurs de pétrole aux producteurs de brut pour qu’ils augmentent l’offre et contribuent à stabiliser la flambée des prix, Riyad, premier exportateur mondial, n’a montré aucun intérêt.

« Garder le silence face aux agissements de la Russie en Ukraine est probablement la meilleure solution pour l’instant », poursuit Ellen Wald. « Mais cette position pragmatique pourrait devenir intenable si les dirigeants occidentaux venait à les pousser à prendre parti. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.