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« Les règles ont changé » : les tensions entre l’Iran et Israël passent à la vitesse supérieure

Renforcement des capacités iraniennes, multiplication des tactiques israéliennes aventureuses, retrait américain… les frappes en Syrie la semaine dernière montrent un affrontement sur le point de basculer
Soldats et chars israéliens sur le plateau du Golan annexé par Israël (AFP)

Par
TEL AVIV, Israël

L’attaque de l’aviation israélienne contre des sites iraniens et syriens la semaine dernière en Syrie a représenté l’une des plus importantes frappes aériennes de ces deux dernières années, dans un contexte d’escalade des violences entre Israël et l’Iran sur ce terrain de guerre.

La montée des tensions entre Israël et l’Iran, ainsi qu’avec le Hezbollah et les milices chiites, s’est faite de manière progressive mais inéluctable.

Aujourd’hui, avec le retrait des forces américaines en Syrie, le renforcement des capacités militaires de l’Iran et sa volonté de s’en servir, mais aussi les tactiques de plus en plus risquées d’Israël, la confrontation entre les deux pays a franchi un nouveau palier.

Des responsables israéliens de la sécurité ont déclaré que seize cibles appartenant à la Force al-Qods et aux milices chiites qui lui sont affiliées avaient été touchées mercredi dernier, notamment des entrepôts et des sites de lancement de missiles près de l’aéroport international de Damas, ainsi que des sites dans le sud de la Syrie et d’autres régions du pays.

Plusieurs batteries antiaériennes ont également été endommagées, les forces syriennes n’étant pas parvenues à tirer des missiles pour intercepter les avions israéliens, selon l’armée israélienne. 

De la fumée et des flammes s’élèvent pendant une frappe israélienne en périphérie de Damas, très tôt mercredi dernier (AFP)

Il convient de noter que l’aviation israélienne aurait pu viser les systèmes de missiles syriens S-300 qui sont opérés par du personnel russe, mais s’en est abstenue.

On ne connaît pas précisément le bilan de cette attaque. Les médias étatiques syriens ont signalé la mort de deux civils. Des responsables israéliens ont déclaré que les deux morts étaient Iraniens, tandis que l’Observatoire syrien des droits de l’homme (organisation basée au Royaume-Uni) a rapporté que seize Iraniens avaient été tués, ainsi que cinq soldats syriens et deux civils syriens.

Des responsables de l’armée israélienne ont déclaré que ces frappes étaient des représailles pour les quatre roquettes tirées la veille par une unité iranienne sur le plateau du Golan occupé par Israël près du mont Hermon. Ces roquettes ont été interceptées par la batterie antiaérienne israélienne baptisée Dôme de fer.

Cependant, les roquettes iraniennes semblent n’avoir été qu’un prétexte dans le cadre d’une campagne de représailles qui n’a cessé de dégénérer ces derniers mois.

De proie facile à force renforcée

Depuis le début de la guerre civile syrienne en 2011, Israël a clairement indiqué qu’il riposterait à toute atteinte à sa souveraineté, quelle qu’en soit la source.

En 2013, Israël a commencé à attaquer des cibles syriennes et du Hezbollah en Syrie. Il s’agissait d’une première phase.

Le but principal de ces frappes était de détruire des missiles sol-sol et sol-air de fabrication iranienne et d’autres technologies susceptibles d’améliorer la précision de ces missiles avant leur transfert au Hezbollah au Liban.

Les cibles étaient des proies relativement faciles. À l’époque, le gouvernement syrien était très faible et au bord de l’effondrement. Le Hezbollah et l’Iran étaient occupés à venir au secours du président Bachar al-Assad, et la Russie n’était pas encore impliquée en Syrie.

Les responsables militaires israéliens ont agi sous les radars en tirant parti des circonstances. Le chef d’état-major de l’armée israélienne, Gadi Eisenkot, a eu recours à une politique ambigüe, déployant une approche quasi-furtive et faisant profil bas. Il ne s’est jamais vanté des opérations de l’aviation israélienne en Syrie. Il n’en a même pas parlé.

Mais après 2015, l’armée russe est intervenue et a déployé des milliers de soldats en Syrie, notamment des forces spéciales, des avions de combat, des porte-avions, des systèmes de renseignement et des bombardiers. Avec ses roquettes, missiles et batteries antiaériennes S-400 les plus perfectionnées, elle a changé les règles du jeu.

L’objectif de l’Iran était – et est toujours – de défier et de submerger Israël en formant un deuxième front en Syrie

Le gouvernement d’Assad, aidé par la Russie, l’Iran, le Hezbollah et les États-Unis, a commencé à vaincre l’État islamique et d’autres groupes armés. Assad a repris confiance, recouvrant plus de territoire et stabilisant son régime.

Et ainsi a débuté la deuxième phase. L’Iran voulait être indemnisé pour le lourd tribut qu’il avait payé, à la fois en vies humaines et en milliards de dollars d’aide financière, pour renforcer Assad. Il voulait sa part des dividendes de la guerre et renforcer son influence régionale, aspirant à devenir une puissance hégémonique.

L’Iran a réussi à établir un corridor terrestre reliant Téhéran à la Méditerranée par l’Irak, la Syrie et le Liban. Il a également décidé de renforcer son assise en Syrie, en mettant en place des missiles sol-sol, des batteries antiaériennes, des drones, du matériel de renseignement et des bases pour abriter des dizaines de milliers de milices chiites sous le commandement du général Qassem Soleimani, commandant de la Force al-Qods.  

L’objectif de l’Iran était – et est toujours – de défier et de submerger Israël en formant un deuxième front en Syrie, en plus de celui du Hezbollah au Liban, qui pourraient tous deux être activés en cas de guerre totale.

Évoluer sur la corde raide

Bien entendu, les aspirations iraniennes font obstacle aux intérêts israéliens. Israël a donc décidé de faire tout ce qui était en son pouvoir pour contrecarrer les efforts de l’Iran et empêcher son déploiement et ses armes d’atteindre la bande de terre allant de Damas à la frontière du plateau du Golan occupé.

Plus facile à dire qu’à faire. L’armée israélienne et les chefs du Mossad ont fait preuve de détermination et d’imagination dans leurs opérations, pilonnant sans relâche les bases, les armes et les sites iraniens.

Les frappes israéliennes se sont poursuivies, les avions de combat et les bombardiers ayant frappé des sites en Syrie plus de 800 fois au fil des ans.

Mais à mesure qu’Israël se faisait de plus en plus audacieux dans ses efforts pour arrêter l’Iran, il se montrait également moins prudent. La politique consistant à s’abstenir d’évoquer publiquement les attaques afin de pouvoir les nier n’a parfois pas été respectée, notamment au cours de l’année écoulée.

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Souhaitant désespérément rompre la paralysie de la politique intérieure et détourner l’attention des accusations de corruption à son encontre, le Premier ministre Benyamin Netanyahou était prêt à prendre plus de risques, à mettre en œuvre une stratégie de la corde raide, à révéler des secrets et à menacer l’Iran. En conséquence, Israël a étendu son ciblage des ressources iraniennes au-delà de la Syrie : à l’Irak et au Liban.

En dépit des attaques, l’Iran est toujours aussi déterminé à combattre Israël même s’il fait face à des problèmes au niveau national, notamment les sanctions imposées par les États-Unis, la baisse des revenus pétroliers et, par conséquent, la crise économique qui a alimenté de nombreuses manifestations.

L’Iran refuse de céder aux frappes israéliennes. Il continue à déployer ses forces et ses armes en Syrie et aux postes-frontières entre l’Iran et la Syrie, en plus d’exercer des représailles contre Israël de temps à autre, même par le biais de mesures de petite envergure visant simplement à faire valoir son point de vue.

Il s’est également montré disposé à réagir de manière plus agressive dans la région, abattant un drone américain dans le détroit d’Ormuz en juin et attaquant deux installations pétrolières en Arabie saoudite en septembre.

La troisième phase

Les événements de la semaine dernière ont révélé que les deux parties entraient maintenant dans une troisième phase, qui est la plus dangereuse à ce jour.

Les chefs militaires et ministres israéliens sont déjà embourbés dans un casse-tête politique. Ils ne peuvent pas – et ne veulent pas – résoudre les problèmes économiques et sociaux de Gaza ou sortir de l’impasse dans laquelle se trouve l’Autorité palestinienne.

Et pourtant, malgré ce manque de résolution, ils semblent maintenant plus agressifs et même prêts à prendre des risques. Le nouveau ministre de la Défense, Naftali Bennett, a menacé de prendre des mesures plus agressives contre l’Iran, laissant même entendre qu’il pourrait recourir à des assassinats ciblés contre les chefs militaires iraniens.

« Les règles ont changé : quiconque tire sur Israël pendant la journée ne dormira pas la nuit »

- Naftali Bennett, ministre israélien de la Défense

« Les règles ont changé : quiconque tire sur Israël pendant la journée ne dormira pas la nuit. C’était le cas la semaine dernière et c’est le cas cette semaine », a déclaré Bennett mercredi dernier à la suite des frappes en Syrie.

On ne sait pas exactement combien de temps Bennett restera à son poste, compte tenu du bouleversement politique provoqué par l’incapacité de l’ancien chef de l’armée Benny Gantz à former un gouvernement de coalition et de la mise en examen de Netanyahou pour corruption.

D’autre part, il est probable que toute escalade israélienne se heurtera à des représailles de la part de l’Iran, ce qui pourrait donner lieu à une confrontation beaucoup plus large que, malgré leurs discours, aucune des deux parties ne souhaite réellement.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.