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Pour la Turquie, Al Jazeera English est devenue une nuisance dans son partenariat avec le Qatar

Une rare démonstration d’hostilité publique a éclaté entre les deux alliés tandis que les médias turcs se plaignent de la couverture de l’offensive d’Ankara en Syrie par l’organe de presse de Doha
Le logo d’Al Jazeera Media Network sur le bâtiment abritant son siège à Doha, Qatar (Reuters)
Par
ANKARA, Turquie

Depuis des années, les responsables turcs déplorent la couverture de la Turquie par Al Jazeera English, se plaignant que la chaîne de télévision financée par le Qatar se concentre trop sur les violations des droits de l’homme qui auraient lieu dans le pays.

La Turquie et le Qatar sont des alliés proches, une relation forgée au fil des ans par des opérations militaires conjointes en Somalie et en Libye, et un front uni contre les voisins de Doha dans le Golfe. Ankara dispose d’une base militaire majeure dans l’émirat.

Dans les milieux gouvernementaux turcs, des articles et des séquences télévisées critiques vis-à-vis de la Turquie sont partagés avec un sentiment de colère, tandis des appels téléphoniques sont parfois passés à Doha pour tenter d’atténuer cette couverture négative.

Ces tensions qui couvaient depuis longtemps entre les deux pays à propos du géant arabe des médias ont en grande partie été tenues secrètes, mais ces derniers jours, elles se sont muées en hostilité ouverte.

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La semaine dernière, la société de diffusion publique turque TRT et sa filiale anglaise TRT World ont commencé simultanément à critiquer Al Jazeera pour sa position éditoriale sur l’offensive turque, baptisée « opération Source de paix », en cours dans le nord-est de la Syrie.

TRT a reproché à Al Jazeera d’avoir fourni une large tribune aux analyses qu’elle considère hostiles à la Turquie, et notamment d’avoir cité Mazloum Abdi, commandant de la milice des Forces démocratiques syriennes (FDS), qu’Ankara combat dans le cadre de son offensive.

Les FDS sont dominées par les YPG (Unités de protection du peuple), une milice considérée par la Turquie comme une émanation du Parti des travailleurs des Kurdistan (PKK), groupe militant kurde interdit dans le pays.

« Al Jazeera a fréquemment cité les déclarations de Ferhad Abdi Sahin [Mazloum Abdi], l’un des chefs de file de l’organisation terroriste », indiquait un article du journal TRT.

« Les reportages décrivant les terroristes du PKK/YPG comme de simples combattants kurdes ont fait sourciller. »

TRT World, d’autre part, a établi des similitudes entre la couverture syrienne d’Al Jazeera et celle de son rival saoudien, Al Arabiya, soulignant le fait que toutes deux avaient produit des reportages désignant simplement les YPG comme des Kurdes et ignorant leurs liens avec le PKK, groupe que de nombreux autres pays, notamment ceux de l’Union européenne, considèrent également comme terroriste.

« Les reportages décrivant les terroristes du PKK/YPG comme de simples combattants kurdes ont fait sourciller »

- TRT

La chaîne a ensuite diffusé un rapport de Human Rights Watch qui exhortait le gouvernement qatari à enquêter sur les décès de travailleurs migrants dans le pays.

Plus récemment, lundi, Daily Sabah, un journal turc en langue anglaise étroitement lié au gouvernement turc, a publié un éditorial cinglant reprochant à Al Jazeera d’avoir diffusé « une propagande contre la Turquie sous le prétexte d’un journalisme indépendant et objectif ».

L’éditorial affirme que l’avenir du partenariat Turquie-Qatar est en jeu si Al Jazeera ne « se débarrasse » pas de tous les individus qui « empoisonnent » cette alliance, et demande au gouvernement turc de considérer Al Jazeera comme un organe de presse hostile.

« Stupéfiant »

Certains journalistes, tels que l’ancien correspondant de la BBC en Turquie, Mark Lowen, ont condamné cet éditorial pour sa rhétorique et ont déclaré qu’il était en partie lié à la répression du gouvernement turc contre les médias.

« Stupéfiant. Il s’agit en substance d’un ordre donné par le gouvernement turc à son frère d’armes au Qatar de suivre sa politique consistant à réprimer toute personne désireuse de contester la propagande », a-t-il écrit sur Twitter. 

L’organisation de défense de la presse Reporters sans frontières classe la Turquie au 157e rang sur 180 pays dans son indice de liberté de la presse 2018. Selon un rapport publié l’an dernier par le Comité pour la protection des journalistes, basé à New York, au moins 68 journalistes ont été « emprisonnés en raison de leur travail » en Turquie.

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Une source turque bien placée a déclaré à Middle East Eye que le ministre des Affaires étrangères, Mevlüt Çavuşoğlu, avait transmis la déception d’Ankara vis-à-vis d’Al Jazeera lors de sa visite au Qatar le week-end dernier. Cependant, la réponse n’a pas été satisfaisante.

« Lorsqu’il s’agit des intérêts du Qatar, Al Jazeera English ne se soucie pas de sa prétendue position éditoriale indépendante. Elle les défend à tout prix. En revanche, elle traite la Turquie différemment. Elle accuse la Turquie d’avoir massacré les Kurdes. Elle ne reconnait même pas les liens entre le PKK et YPG », a déclaré la source.

« Al Jazeera ne pense-t-elle pas que de bonnes relations avec la Turquie sont dans l’intérêt du Qatar ? Ou est-ce que certaines personnes au sein de la direction d’Al Jazeera font comme bon leur semble ? »

MEE a sollicité les réactions d’Al Jazeera et de l’ambassade du Qatar à Ankara sur le sujet, sans réponse au moment de la publication.

« Al Jazeera ne pense-t-elle pas que de bonnes relations avec la Turquie sont dans l’intérêt du Qatar ? Ou est-ce que certaines personnes au sein de la direction d’Al Jazeera font comme bon leur semble ? »

- Une source turque

Certains observateurs considèrent que la colère de la Turquie est compréhensible, même s’ils estiment qu’il n’y a pas de politique anti-turque au Qatar.

« Les responsables qataris ont déclaré qu’ils soutenaient l’opération Source de paix en Syrie, mais ils ont leurs propres limites à prendre en compte », a déclaré à MEE Ali Bakeer, analyste indépendant qui suit de près les relations turco-qataries.

Bakeer pense que la cause fondamentale du problème réside dans les différentes perceptions de chaque partie sur le rôle des médias.

« D’un point de vue qatari, Al Jazeera English est totalement différent d’Al Jazeera Arabic. Elles ont des publics différents et des lignes éditoriales indépendantes », a-t-il expliqué. « Je ne dirais pas la même chose pour TRT et TRT World, mais je suis sûr qu’ils le diraient. »

La source turque entrevoit un avenir sombre.

« Nous pourrions voir des chroniqueurs turcs écrire sur tout cela demain ou cette semaine. Il pourrait y avoir des appels publics au président Recep Tayyip Erdoğan pour qu’il retire nos troupes du Qatar. » 

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.