Aller au contenu principal

Shurooq Amin, l’artiste koweïtienne qui brise les tabous sur le sexe, le péché et la censure

Sa dernière exposition a de nouveau été annulée par les autorités, mais cela n’a fait que contribuer à faire connaître une œuvre, à la fois poétique et provocante, qui tend un miroir dérangeant aux sociétés du Golfe
L’œuvre de l’écrivaine et artiste visuelle Shurooq Amin est souvent considérée comme provocatrice (avec l’aimable autorisation de Shurooq Amin)

L’artiste koweïtienne Shurooq Amin n’a guère été surprise lorsque sa dernière exposition a été annulée par les autorités une semaine seulement après son inauguration. Son travail a toujours suscité la controverse : son exposition de 2012, It’s A Man’s World, avait été fermée trois heures seulement après son lancement.

La dernière provocation de Shurooq Amin, Like Russian Dolls We Nest in Previous Selves, a été inaugurée le 8 janvier. L’exposition devait se dérouler pendant un mois à la Contemporary Art Platform (CAP), l’un des centres d’art les plus progressistes du Koweït. Mais l’exposition a été fermée de façon spectaculaire et l’ordre a été donné de démonter ses installations. 

Bien que les autorités n’aient publié aucune déclaration officielle, la CAP a indiqué qu’il lui avait été reproché de ne pas avoir obtenu l’« autorisation préalable des autorités concernées ». Elles ont également signalé des « allégations selon lesquelles l’exposition contenait des éléments violant la loi sur les publications du ministère de l’Information ».

Shurooq Amin, cependant, pense que l’annulation est due à « la représentation des femmes » et aux « scènes sexy » qui figurent dans son œuvre.

La dernière exposition de Shurooq Amin met en scène des mannequins placés de manière à donner l’impression qu’ils regardent ses œuvres d’art (avec l’aimable autorisation de Shurooq Amin)
La dernière exposition de Shurooq Amin met en scène des mannequins placés de manière à donner l’impression qu’ils regardent ses œuvres d’art (avec l’aimable autorisation de Shurooq Amin)

Dans Like Russian Dolls We Nest in Previous Selves, Shurooq Amin présente une série de portraits de femmes assises sur des trônes, certaines dans des vêtements révélateurs et des poses languissantes en compagnie de bouteilles de ce qui semble être de l’alcool.

Dans l’espace de la galerie principale, les mannequins étaient positionnés de façon à ressembler à des visiteurs en train de regarder les œuvres. Quelques bouteilles vides – symbolisant à nouveau l’alcool – étaient éparpillées aux pieds de certains mannequins. Un autre était assis sur un banc, tenant un sac à main noir sur lequel était inscrit le mot « pécheresse ».

Dans un pays où l’alcool est illégal, les bouteilles pourraient constituer un motif de controverse en soit. Mais la présence de mannequins féminins habillés de façon traditionnelle en train d’observer les portraits de femmes légèrement vêtues pourraient aussi avoir suscité le débat. 

Dans une déclaration publiée sur son site web, Shurooq Amin a expliqué que l’installation visait à représenter un dialogue symbolique avec une femme conservatrice qui, en temps normal, ne ferait jamais partie de son public. C’était sa manière de « parler à cette femme, de communiquer des idées différentes, de lui inculquer un sentiment d’émancipation ». 

Tandis que l’exposition était encore en cours, les visiteurs ont partagé leur expérience sur les réseaux sociaux, la qualifiant d’« audacieuse », « puissante » et « directe ».

Sur Instagram, Shurooq Amin a écrit que même si certaines personnes étaient « terrifiées », « d’autres se sentaient confuses mais ravies ».

« L’art m’a choisie »

Shurooq Amin a été la première artiste koweïtienne à exposer à la Biennale de Venise en 2015 et à vendre ses œuvres aux enchères chez Christie’s – à deux reprises.

Artiste visuelle, Shurooq Amin est également écrivaine, avec à son compte trois recueils de poésie et plus de 50 histoires, poèmes et articles publiés dans des revues littéraires du monde entier.

Des portraits de femmes sur des trônes présentés lors de la dernière exposition de Shurooq Amin au Koweït, Like Russian Dolls We Nest in Previous Selves (avec l’aimable autorisation de l’artiste)
Des portraits de femmes sur des trônes présentés lors de la dernière exposition de Shurooq Amin au Koweït, Like Russian Dolls We Nest in Previous Selves (avec l’aimable autorisation de l’artiste)

Titulaire d’un doctorat en ekphrasis (la relation entre l’art et la poésie), Shurooq Amin travaillait comme professeure d’anglais à l’Université du Koweït avant de prendre sa retraite il y a deux ans.

Née en 1967 d’un père koweïtien et d’une mère syrienne, elle affirme que l’art est sa passion depuis qu’elle est une toute jeune fille. « Je peins depuis que je suis enfant, depuis que je peux tenir un crayon », explique-t-elle.

« J’ai eu ma première exposition de groupe à l’âge de 9 ans. J’étais la plus jeune artiste du Koweït à exposer avec un groupe d’adultes. J’ai simplement poursuivi dans cette voie : je n’ai pas choisi de devenir artiste, c’est l’art qui m’a choisie. »

C’est à l’adolescence qu’elle a commencé à utiliser l’art comme moyen de contestation, se rebellant contre les restrictions, l’impossibilité de s’exprimer, le fait qu’on lui dise toujours quoi faire ou comment s’habiller.

« Il était difficile de grandir en tant que jeune fille rebelle au Koweït dans les années 70 et 80 », confie l’artiste. 

« À cette époque, les filles étaient censées être calmes et polies. Mais j’étais différente, je portais des jeans, je parlais aux garçons, je ne rentrais dans aucune case, je ne pouvais pas me conformer. Par conséquent, j’étais considérée comme un paria. Cela n’a toujours pas changé. »

Le talent de Shurooq Amin a été reconnu publiquement pour la première fois quand elle avait une vingtaine d’années. C’était un moment de sa vie où elle produisait de nouvelles œuvres avec voracité. Jeune mariée, elle utilisait sa cuisine comme studio, où elle stockait des centaines de ses réalisations.

En 1993, Thuraya al-Baqsami, artiste et romancière pionnière du Koweït, a décidé de lui rendre visite après avoir entendu parler d’elle. Elle a observé son travail puis a décidé de l’aider à organiser sa première exposition personnelle à la galerie al-Ghadir.

« C’est un monde d’hommes »

L’exposition a été un succès et presque toutes les œuvres ont été vendues. Shurooq Amin a commencé à comprendre ce que cela faisait de voir le public interagir avec son art. Son travail n’était pas encore provocateur, affirme-t-elle, mais « domestiqué » et « expérimental ».

Ce n’est que lorsque son mariage a commencé à s’effondrer, quatre enfants plus tard et alors qu’elle était âgée d’une quarantaine d’années, que Shurooq a commencé à utiliser l’art comme message. Pendant son divorce, elle dit avoir réalisé que la société était contre elle. 

« La stigmatisation attachée au fait d’être mère célibataire et femme divorcée au Koweït est très forte », dénonce-t-elle.

« Personne ne me voulait comme locataire en tant que femme divorcée. Je ne sais pas ce qu’ils pensaient que j’allais faire avec quatre enfants. Pensaient-ils que j’allais amener des hommes à la maison ? C’est humiliant. Personne ne voulait me prêter de l’argent, c’était très difficile financièrement... J’ai donc commencé à exprimer tout cela dans mon travail. »

La série It’s a Man’s World a été inspirée par les expériences personnelles de l’artiste (avec l’aimable autorisation de Shurooq Amin)
La série It’s a Man’s World a été inspirée par les expériences personnelles de l’artiste (avec l’aimable autorisation de Shurooq Amin)

Sa vie personnelle a commencé à inspirer son art. Sa série de 2010, Society Girls, a ainsi consisté en des œuvres provocatrices axées sur la vie des femmes derrière les portes closes du Koweït. La série explore la société moderne du Golfe à travers des images mêlant traditionnel et contemporain.

Certaines des femmes sur les tableaux sont assises, s’étreignent ou discutent sur des canapés décorés de poésie écrite en calligraphie arabe. La plupart d’entre elles portent des abayas et des niqabs avec des talons aiguilles ou des sandales, tout en exposant des parties de leur corps dans des poses révélatrices.

Sa série suivante, It’s a Man’s World (2012), explore l’autre moitié de la même société : les hommes. Elle « aborde la vie secrète des Khaliji [hommes du Golfe], l’hypocrisie dans laquelle ils vivent et le double standard qu’ils manient », commente l’artiste.

« C’était très drastique et la façon dont cela s’est produit était extrêmement agressive, [ils] ont littéralement expulsé les gens et scellé les lieux »

- Shurooq Amin

Comme dans Society Girls, dans la plupart des tableaux, les figures masculines sont dépourvues de visage, principalement vêtues de dishdashas [robes longues] blanches, noires, marron et grises et assis en train de jouer aux cartes, fumer de la chicha, boire du whisky ou même se tenir la main.

Trois heures après l’inauguration de son exposition, le 5 mars 2012 à la galerie Al M. de Koweït, l’exposition a été annulée par les autorités.

« C’était très drastique et la façon dont cela s’est produit était extrêmement agressive », rapporte Shurooq Amin. « Cinq hommes des services secrets, des ministères de l’Intérieur, de l’Information et du Commerce ont fait irruption dans la galerie ce soir-là, puis ont littéralement expulsé les gens et scellé les lieux. »

C’est à ce moment que l’artiste a commencé à se sentir ostracisée et que son travail a été interdit au Koweït et en Arabie saoudite. Mais la censure s’est révélée contreproductive, donnant à l’artiste une notoriété internationale tandis que de nombreuses galeries à l’étranger commençaient à la courtiser.

The Last Sip a été inspiré par La Cène de Léonard de Vinci (avec l’aimable autorisation de Shurooq Amin)
The Last Sip a été inspiré par La Cène de Léonard de Vinci (avec l’aimable autorisation de Shurooq Amin)

Shurooq Amin a choisi d’être représentée par la galerie Ayyam à Dubaï, la seule selon elle à vraiment comprendre son travail.

« Shurooq est une penseuse et veut que ses spectateurs aient une discussion ouverte sur les tabous ou les sujets jugés inconfortables dans les sociétés islamiques », a déclaré à Middle East Eye son propriétaire, Khaled Samawi. 

« Nous pensons que l’art, en plus d’être beau, doit être poignant et stimuler à la fois l’esprit et l’âme. »

« C’est un monde fou »

Quatre ans après la fermeture de son exposition de 2012, Shurooq Amin a été de nouveau invitée à exposer au Koweït par le propriétaire de la CAP, qui a réalisé l’énorme potentiel de l’artiste et de ses œuvres. Cette dernière a accepté, mais à une condition : pas de censure. 

Son exposition de 2016 au CAP, It’s a Mad World, comprenait une grande installation sur l’alcoolisme composée de 500 bouteilles d’alcool vides que l’artiste avait recueillies auprès de familles koweïtiennes pendant un an. Dans une pièce sombre, éclairée uniquement par des projecteurs, les bouteilles étaient placées sur une table et suspendues au plafond.

« C’est l’installation la plus puissante que j’aie jamais faite. Les gens quittaient la pièce en pleurant »

- Shurooq Amin

L’exposition comprenait également une peinture inspirée de La Cène de Léonard de Vinci. Intitulé The Last Sip (la dernière gorgée), elle représentait la même femme dans treize poses différentes, assise à une table recouverte de bouteilles de whisky et de vodka, pleurant ou encore cherchant désespérément de l’aide.

Il s’agissait en fait d’un autoportrait de l’artiste, chaque personnage affichant une émotion ressentie par celles et ceux qui ont une relation avec une personne alcoolique.

L’œuvre dénonce le fait que les personnes souffrant d’alcoolisme ne peuvent pas trouver de soutien au Koweït dans la mesure où l’alcool y est illégal – même s’il peut être acheté à des prix exorbitants sur le marché noir. Par conséquent, le problème ne peut être résolu ni même admis.

Cette fois, l’exposition a pu suivre son cours jusqu’à la fin. « [Elle] n’a pas été annulée, ce qui est surprenant car je considère que c’est l’installation la plus puissante que j’aie jamais faite. Les gens quittaient la pièce en pleurant », se souvient l’artiste.

« Le fruit interdit est le fruit le plus doux »

Son travail a néanmoins attiré les critiques de ceux qui le considèrent comme l’antithèse des valeurs et de la culture koweïtiennes. 

« L’art ne signifie pas l’indécence. L’art ne signifie pas la nudité. L’art ne signifie pas la destruction des valeurs », a écrit le journaliste, blogueur et activiste politique Dahem al-Qahtani sur Twitter, en soutien à l’annulation de la dernière exposition de Shurooq Amin.

La décision du ministère, a-t-il ajouté, « n’était pas une guerre contre la créativité », mais plutôt un « devoir […] de protéger la société contre les violations de l’ordre public et les insultes à la moralité publique ».

Dans This Way Up – Painting the Roses Red, l’artiste espère inspirer les gens à élever des enfants tolérants (avec l’aimable autorisation de Shurooq Amin)
Dans This Way Up – Painting the Roses Red, l’artiste espère inspirer les gens à élever des enfants tolérants (avec l’aimable autorisation de Shurooq Amin)

« Je peindrai tout ce que je pense devoir être dit », insiste l’artiste. « Même s’il s’agit de mariages d’enfants, de corruption, d’adultère, d’homosexualité, d’alcoolisme... et d’hypocrisie religieuse et sexuelle. »

« Je me trouve au mauvais endroit au mauvais moment. Cela dit, s’il y a quelque chose que nous apprenons de l’histoire, c’est que les gens créatifs qui ont été lynchés ou réduits au silence à leur époque sont ceux qui ont fait avancer notre culture. »

Une autre de ses œuvres les plus puissantes, This Way Up – Painting the Roses Red (2014), représente une femme voilée soulevant les paupières de son fils. Shurooq Amin explique qu’il s’agit de la métaphore du fait d’élever un garçon de façon à ce qu’il devienne un homme ouvert d’esprit. 

« Je voudrais transmettre le message selon lequel les gens peuvent toujours tenir fermement au passé, respecter les traditions et, en même temps, élever des enfants aimants qui deviennent des adultes tolérants envers la diversité », poursuit-elle.

C’est toutefois la série qui a été censurée en 2012 qu’elle considère comme la plus essentielle à sa carrière, car elle l’a projetée sur la scène internationale.

De même, ce dernier épisode de censure lui a apporté davantage de célébrité et un plus grand nombre encore de followers sur les réseaux sociaux. Ironique, vraiment, pour une artiste qui se sent toujours incomprise dans son propre pays.

« La censure a transformé les choses pour moi. Elle a juste prouvé qu’elle est ridicule, car le fruit défendu est le fruit le plus doux. Lorsque vous censurez quelque chose, vous ne faites qu’y intéresser les gens davantage. »

Traduit de l’anglais (original).