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INTERVIEW : Israël a-t-il armé le Rwanda pendant le génocide de 1994 ?

Un chercheur a découvert des preuves qu'Israël a fourni des armes au Rwanda via l'Albanie après l'embargo imposé par l'ONU
Consolata, une survivante du génocide rwandais, tient dans ses bras l'un des enfants de ses voisins, le 26 février 2004 (AFP)

Selon les responsables de l'ONU, 800 000 hommes, femmes et enfants ont été massacrés au Rwanda en l'espace de cent jours en 1994, le génocide le plus rapide dans l'histoire de l'humanité. Plusieurs pays, dont l'Albanie et l'Ouganda, ont fourni des armes aux Forces armées rwandaises qui ont perpétré des crimes contre l'humanité durant le génocide, en dépit d'un embargo de l'ONU sur la vente d'armes à cette nation d'Afrique centrale.

En 2004, Yair Auron, un historien israélien de l'université ouverte d'Israël, a demandé l'ouverture d'une enquête sur les ventes d'armes d'Israël au Rwanda en avril 1994. Auron, qui a passé plus de vingt ans à faire des recherches sur les réactions israéliennes face au génocide des autres peuples, a affirmé avoir en sa possession des photographies et des documents montrant que les marchands d'armes israéliens ont fourni aux forces rwandaises des munitions, des fusils et des grenades pris à l'Egypte lors de la guerre de 1973. Israël a nié ces allégations.

En 2014, Yair Auron et Eitay Mack, avocat des droits de l'homme, ont demandé à ce que le ministère de la Défense israélien rende public les dossiers relatifs aux exportations d'armes au Rwanda en 1994. Cette demande a été rejetée au motif que la divulgation de ces informations pourrait « nuire à la sécurité nationale d'Israël et à ses relations internationales. »

La semaine dernière, Yair Auron a déclaré à un tribunal de Tel-Aviv : « Envoyer des armes dans un pays où se déroule un génocide, c'est comme envoyer des armes à l'Allemagne nazie pendant la Seconde Guerre mondiale. Nous avons fourni des armes à la Serbie pendant l'embargo et nous avons fourni des armes au gouvernement rwandais, lequel commettait des meurtres. »

Middle East Eye s’est entretenu avec le professeur Auron au sujet de son enquête en cours et de la réaction des autorités israéliennes.

Quand avez-vous commencé à soupçonner qu'Israël avait vendu des armes au Rwanda pendant le génocide de 1994 ?

J'en ai d'abord entendu parler par un photographe israélien. Il s'est rendu huit fois au Rwanda et a vu les armes. Quand je lui ai demandé si de hauts dirigeants étaient impliqués dans la vente des armes, il m'a répondu oui. Lorsque j'ai mentionné [Yitzhak] Rabin et [Shimon] Peres, il a rétorqué : « C'est vous qui le dites, pas moi. Et si vous le publiez quelque part, je dirai que je ne vous connais pas. » J'ai commencé à chercher davantage de preuves. Dans notre requête, nous nous reposons, entre autres sources, sur un rapport publié par Amnesty International en 1995.

Le rapport précise les armes qui ont été embarquées à l'aéroport Ben Gourion. La liste comprenait essentiellement des armes légères dont Israël s'était emparé lors la guerre israélo-arabe de 1973, ainsi que des armes soviétiques et chinoises ayant été embarquées à Tirana (Albanie). Les armes ont été chargées en Israël et en Albanie sous la supervision d'officiers israéliens. Plus tard, quand Maître Mack et moi avons préparé la requête, nous sommes tombés sur des informations supplémentaires qui ont étayé nos soupçons.

A votre connaissance, le gouvernement israélien savait-il qu'il vendait des armes susceptibles d'être utilisées pour perpétrer le génocide ?

Des tensions sont apparues au Rwanda dès janvier 1994. Plusieurs des Etats parmi les plus puissants au monde ont imposé des règlements internationaux de contrôle des armements et un embargo de l'ONU est entré en vigueur le 17 mai 1994. Israël a violé l'embargo, tout comme la Russie, la Belgique, l'Afrique du Sud, la France, l'Espagne et d'autres encore. Bon nombre des avions transportant les cargaisons étaient britanniques. Le ministère israélien de la Défense a délivré la dernière licence d'exportation pour les armes en octobre 1993, soit six mois environ avant le début des massacres.

Mais certaines cargaisons ont été envoyées entre mai et juillet [pendant les massacres]. Selon les documents du ministère rwandais de la Défense, sept cargaisons de munitions pour des armes légères sont arrivées d'Israël via l'Albanie entre avril et juillet 1994 à l’usage des milices qui ont commis les massacres.

Je dois préciser que les Israéliens ont également été les premiers à envoyer un hôpital militaire au Rwanda en juillet 1994. Le personnel médical a fait un travail remarquable. Cependant, même si le gouvernement est responsable de cette importante aide humanitaire, il est également responsable de l'approvisionnement en armes des forces gouvernementales hutues.

Que pensiez-vous qu’il se passerait si vous médiatisiez l'implication d'Israël dans le génocide ?

En 2004, j'ai été interviewé dans les journaux de la télévision israélienne à propos de la commémoration des dix ans du génocide rwandais. Le présentateur a présenté ce sujet en utilisant la terminologie spécifique à l'Holocauste, qui, en Israël, est rarement utilisée pour décrire autre chose que l'Holocauste. Il a dit que lorsque le génocide a eu lieu au Rwanda, le « monde était resté silencieux. » J'ai ajouté qu'Israël était au nombre des muets et que selon certaines allégations nous aurions même fourni des armes. J'ai conclu l'entrevue en déclarant que si ces allégations étaient vraies, il s'agissait de crimes de génocide.

J'étais persuadé que le temps de rentrer chez moi, j'aurais été inondé d'appels et de méls de personnalités politiques et d'autres personnes inquiètes, furieuses ou sceptiques quant à cette révélation. Pourtant ce fut le silence. Personne n'a réagi. Je fais face à ce genre de déni, encore et encore, de la part de personnes parmi les plus responsables et morales, notamment des universitaires, des politiciens et des amis qui me disent : « C'est impossible... ces ventes d'armes n'ont pas pu avoir lieu. » Ou on me dit que je suis « allé trop loin en accusant Rabin et Peres. »

Qu'est-ce qui vous motive – quel est votre objectif ?

Nous voulons dénoncer les personnes liées à ces ventes car la vente d'armes pendant un embargo constitue un crime contre l'humanité. Si la Cour pénale internationale faisait son travail, il aurait été possible de poursuivre Israël, la France et d'autres pays. Nous avons choisi de déposer une requête auprès des tribunaux israéliens sur la base de la loi relative à la liberté d'information, qui donne à chaque citoyen israélien et chaque résident le droit d'obtenir des informations auprès des pouvoirs publics. Notre motivation est d'ordre moral. Ces actions sont contraires au droit international et il est important de dénoncer ce qu'il s'est passé. Nous ne sommes pas naïfs au point de croire que nous pouvons mettre un terme aux ventes d'armes.

Maître Mack est déterminé à obtenir davantage de transparence et de contrôle public des ventes d'armes ce qui, cela va sans dire, serait mauvais pour les affaires, portant atteinte aux intérêts économiques d'Israël et expliquant sans doute la résistance de l'Etat. Il ajoute que si nous voulons prévenir ces maux à l'avenir, nous devons révéler les chapitres sombres de notre passé et y faire face. Son objectif est de s'assurer que la loi relative au contrôle des ventes d'armes est mise en œuvre. La loi interdit les ventes d'armes aux pays soumis à un embargo sur les armes. En outre, il préconise une nouvelle loi qui interdirait à Israël de vendre des armes à des pays violant massivement les droits de l'homme.

Pouvez-vous nous en dire plus sur la participation d'Israël en Serbie ?

Israël a vendu des armes à la Serbie pendant la guerre civile (1991-1995), après l'embargo de l'ONU imposé en 1991. En 1992, alors que Slobodan Milosevic était décrit par beaucoup comme le nouvel Hitler de l'Europe, Israël a ouvert une ambassade en Serbie. Les actes commis par les Serbes pendant la guerre ont ensuite été qualifiés de génocide et de nettoyage ethnique. Lorsque le Premier ministre serbe s'est rendu en Israël en 2014, les dirigeants serbes et israéliens ont omis de mentionner ce sombre chapitre de leurs relations, comme si rien ne s'était passé. Nous déposons également une requête auprès de l'Etat à ce sujet. Nous voulons connaître les dates, les détails, les documents et les noms des personnes impliquées. Nous savons que des hauts fonctionnaires étaient impliqués.

Pensez-vous que vous exprimer maintenant peut diminuer le nombre de massacres à l'avenir ?

Depuis 2012, Israël a vendu des milliards de dollars d'armes à l'Azerbaïdjan, bien que le pays soit soumis à un embargo de l'UE et, de facto, des Etats-Unis. Les deux pays entretiennent des relations étroites. L'Azerbaïdjan fournit 40 % du pétrole d'Israël et il est désireux d'acheter ses technologies militaires. Israël justifie l'armement de l'Azerbaïdjan par le fait que le pays borde l'Iran et que la « logique » militaire est d'avoir un allié fort à la frontière avec l'Iran.

Toutefois, dans le même temps, les officiels azéris affirment ouvertement que ces armes sont nécessaires à une utilisation potentielle contre l'Arménie dans leurs efforts pour récupérer les « territoires occupés » pris par l'Arménie lors la guerre du Haut-Karabakh. En 2014, le président azéri a tweeté que les Arméniens sont barbares, que les Azéris doivent reprendre tous les territoires et sont prêts à se battre puisqu'ils ont acquis les armes pour ce faire. Ainsi, le vrai danger réside dans le fait que ces armes peuvent encourager le gouvernement azéri à déclencher un conflit avec l'Arménie. En raison de cette incitation, Yair Auron et Eitay Mack demandent au ministère de la Défense israélien de geler les licences d'exportation vers l'Azerbaïdjan.

Il n'est pas facile de poursuivre en justice son propre pays. Pouvez-vous préciser pourquoi vous essayez ?

Depuis plus de vingt-cinq ans, je fais des recherches sur l'attitude d'Israël envers le génocide d'autres peuples. Selon moi, il est crucial d’enseigner les autres génocides et j'espère qu'Israël reconnaîtra le génocide arménien malgré la pression diplomatique de la Turquie. Il me tient à cœur de contester le discours académique et populaire qui différencie l'Holocauste d'autres génocides et je suis consterné par l'utilisation cynique de l'Holocauste. Pour revenir au Rwanda par exemple, lorsque le génocide a commencé en 1994, le gouvernement israélien a publié une déclaration indiquant que le peuple juif, ayant été victime lui-même, ne pouvait rester indifférent face à de telles atrocités. Cette déclaration a été publiée alors que la cargaison d'armes était déjà en chemin ! Je considère ce combat comme ma mission. Ma motivation est l'Holocauste, mais mon engagement est envers la vérité. Nous ne devons jamais manipuler la mémoire des victimes de l'Holocauste. Il m'est difficile de le dire, mais je crois que ce que je viens de décrire est une profanation de cette mémoire. 

Traduction de l'anglais (original).