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Omar Shakir : « En m’expulsant, Israël a fait un mauvais calcul »

Le directeur de Human Rights Watch pour Israël et la Palestine déclare à MEE que son expulsion ne l’empêchera pas d’exposer les violations des droits de l’homme commises par les autorités israéliennes
Omar Shakir, le directeur de HRW pour Israël et les Territoires palestiniens occupés, à l’aéroport Ben-Gourion, le 25 novembre (AFP)
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LONDRES, Royaume-Uni

En décollant de l’aéroport Ben-Gourion le 25 novembre dernier, Omar Shakir, directeur pour Israël et les Territoires palestiniens occupés de l’ONG américaine de défense des droits de l’homme Human Rights Watch (HRW), a ajouté un pays de plus à la liste des États qui l’ont banni en raison de son travail.

Cependant, l’apogée de ses dix-huit mois de bataille juridique contre son expulsion a rendu Omar Shakir plus déterminé que jamais.

« Si Israël pensait pouvoir cacher ses violations des droits de l’homme en m’expulsant, il a fait un mauvais calcul », a-t-il déclaré à Middle East Eye lundi 2 décembre, lors de son étape à Londres au cours d’une semaine de visites en Europe pour aborder les violations des droits de l’homme par Israël et sa répression à l’encontre des organisations de la société civile qui cherchent à les documenter.

Le 5 novembre, la Cour suprême israélienne a confirmé la décision du gouvernement israélien d’expulser Shakir, accusé par les autorités de soutenir le mouvement Boycott, Désinvestissement, Sanctions (BDS) – une allégation que lui et son organisation démentent.

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Créé en 2005, le mouvement BDS vise à exercer une pression financière sur Israël en réponse à ses violations des droits des Palestiniens, une tactique que le gouvernement israélien cherche activement à discréditer.

« Le boycott, que vous soyez d’accord avec ou non, est une forme légitime de plaidoyer. C’est une tactique utilisée par les groupes de la société civile à travers le monde pour combattre des systèmes qui pratiquent la discrimination, l’injustice, et violent les droits de l’homme », a déclaré Omar Shakir.

« Je pense que ces politiques se sont retournées contre le gouvernement israélien de manière spectaculaire », a-t-il ajouté.

« Il a cherché à museler Human Rights Watch, mais le monde n’a pas cru à ses justifications. Depuis deux ans et demi, il s’agit de museler le plaidoyer pour les droits de l’homme, il ne s’agissait pas du BDS – même si le gouvernement israélien espère véhiculer le message [contraire]. »

Répression israélienne sur la société civile

Si la situation d’Omar Shakir a attiré l’attention du monde entier, celui-ci a souligné que son expulsion était le signe d’une répression bien plus générale à l’encontre de la société civile à la fois en Israël et dans les Territoires palestiniens occupés.

Dénonçant l’interdiction de voyager imposée à un membre palestinien d’Amnesty International, la récente détention d’un membre de l’organisation israélienne de défense des droits de l’homme B’Tselem et une loi de 2016 visant à entraver le travail des organisations israéliennes qui s’opposent à l’occupation, Shakir a déclaré que le fait que HRW ait été visé par Israël était la « manifestation d’un climat général de répression de la société civile ».

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« Si ce sont-là les obstacles que rencontrent Human Rights Watch, vous pouvez aisément imaginer ce que les sociétés civiles palestinienne et israélienne – sans parler des citoyens lambda – traversent », a-t-il déclaré.

« Nous ne sommes pas repoussés simplement parce que nous voulions conserver notre propre accès […] mais parce que nous voulions tenter de sauvegarder un espace pour les défenseurs des droits de l’homme et souligner ce que cela signifie quand un gouvernement prend toutes ces mesures pour bloquer notre accès. »

Ce n’est pas la première fois qu’Omar Shakir se heurte à des gouvernements répressifs. Après la Syrie en 2008, l’Égypte en 2014 et Bahreïn en 2017, Israël est le 4e pays à lui refuser l’entrée sur son territoire en raison de son plaidoyer pour les droits de l’homme.

Toutefois, selon Shakir, qui est citoyen américain, le moment de son expulsion ne doit rien au hasard.

Il est persuadé qu’Israël pourrait avoir misé sur le fait que l’administration du président américain Donald Trump – fervent supporter du gouvernement israélien – garde le silence dans cette affaire.

Le silence de l’administration Trump sur le sujet contraste d’ailleurs avec la posture de l’ancien président Barack Obama, dont le gouvernement avait protesté lorsqu’Israël avait tenté de refuser un permis de travail à Shakir en 2017.

Le gouvernement israélien est enhardi par une communauté internationale qui n’a pas su lui demander des comptes

« Il est difficile d’imaginer un scénario dans lequel une précédente administration américaine aurait gardé le silence au plus haut niveau, laissant cela arriver à un représentant de Human Rights Watch », a déclaré Shakir à MEE.

« [En 2017,] le département d’État avait publié un communiqué qui non seulement soulignait l’indépendance de HRW et l’importance de notre travail, mais avait fait passer un message assez fort au gouvernement israélien – et celui-ci était revenu sur sa décision. »

Pour Omar Shakir, « le gouvernement israélien est enhardi par une communauté internationale qui n’a pas su lui demander des comptes pour ses abus et ses violations continus des droits de l’homme ».

Il reste néanmoins optimiste, exprimant sa foi dans les organisations israéliennes et palestiniennes de défense des droits de l’homme sur le terrain.

« Depuis que je surveille les violations des droits de l’homme en Palestine, je n’ai jamais vu la société civile aussi unifiée, aussi collaborative, aussi lucide en ce qui concerne la nature de la menace à laquelle nous sommes confrontés », a-t-il affirmé.

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« Je pense que cela est dû en partie aux attaques auxquelles nous avons tous été confrontés – mais je pense également que cela démontre notre sentiment partagé d’urgence concernant la situation sur le terrain. Cela me donne de l’espoir. »

Malgré son expulsion, Omar Shakir conservera son poste de directeur de HRW pour Israël et les Territoires palestiniens occupés, travaillant depuis la Jordanie voisine.

« J’ai eu le privilège d’y vivre pendant deux ans et demi et cela a été une expérience incroyable, et je sais que je reviendrai […] Dorénavant, je vais redoubler d’efforts dans mon travail et sur les sujets sur lesquels nous nous penchons habituellement. »

« Nous n’allons pas changer notre approche en raison de ma délocalisation physique du terrain, car cela reviendrait à récompenser un gouvernement pour son expulsion des observateurs des droits de l’homme », a-t-il ajouté.

« Ainsi, avec un peu de chance, ce sera un message adressé au gouvernement israélien. S’ils veulent vraiment qu’on cesse de rapporter les violations des droits de l’homme, ils doivent cesser de violer ces droits. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.