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Les lissières harkies des tapis de l’Élysée cherchent une relève

Créé en 1964 pour employer des femmes de harkis, l’atelier de tapis de Lodève, dans le sud de la France, produit des œuvres classiques et contemporaines destinées aux palais de la République
Aïda, fille d’une des première femmes à travailler dans l’atelier, veut préserver ce métier (MEE/Margaux Mazellier)
Par Margaux Mazellier à LODÈVE, France

Dans la petite ville de Lodève, au pied du Larzac, se trouve un atelier de tissage qui a habillé les plus hauts lieux de la République, du Palais de l’Élysée, en passant par le sénat ou encore le château de Versailles. Seule annexe de tissage de tapis de la manufacture de la Savonnerie située à Paris, le lieu est aujourd’hui reconnu pour son excellence. 

Lorsqu’on entre dans l’atelier, on aperçoit un somptueux tapis à volutes de style Louis XIV. Un peu plus loin, la photo grandeur nature d’un tapis inspiré de l’œuvre « Les Javels » de l’artiste contemporain français Julien Gardair attire aussi le regard.

« Ce tapis est l’un des cinq que nous avons tissés pour le palais de l’Élysée », se félicite Jean-Marc Sauvier, responsable de la manufacture de Lodève. Ici, la vingtaine de lissiers réalise des pièces inspirées d’artistes contemporains ainsi que des classiques commandées par le Mobilier national dont il dépend, en utilisant la technique du point noué importée de Turquie au XVIIe siècle.

Une succursale de la manufacture des Gobelins

Exposé quelques mètres plus loin, un autre tapis couleur sable beaucoup plus petit et discret que les autres dénote.  

« C’est un tapis berbère », explique à Middle East Eye Jean-Marc Sauvier. « C’est l’un des premiers tapis a avoir été tissé ici au début des années 1960 ». Car ce lieu, comme aime à le raconter Jean-Marc Sauvier, a une histoire « toute particulière ». Son histoire est étroitement liée à celle des harkis. 

Dès la fin de la guerre d’Algérie en 1962, des familles de harkis sont rapatriées en France dont une centaine à Lodève

Dès la fin de la guerre d’Algérie en 1962, des familles de harkis sont rapatriées en France dont une centaine à Lodève, installées pour la plupart à la Cité de la gare, à l’entrée de ville. La plupart des hommes sont alors employés comme ouvriers par l’Office national des forêts (ONF). Pour permettre aux femmes de travailler, on décide alors de créer un petit atelier de tissage.

Une bonne opportunité également pour les élus locaux de relancer une activité industrielle drapière propre à la région en voie d’extinction.

« Au départ, c’est le chef d’atelier pied-noir d’une usine de tapis à Tlemcen [dans l’ouest algérien], Octave Vitalis, qui en prend la direction. Mais l’atelier vivotait difficilement. C’est André Malraux, alors secrétaire d’État chargé des Affaires culturelles, qui décide en 1965 de faire descendre des techniciens de Paris pour former ces femmes et créer une succursale de la manufacture des Gobelins », explique Jean-Marc Sauvier. 

L’atelier réunit à cette époque une soixantaine de femmes. Si certaines d’entre elles savent déjà tisser des tapis traditionnels berbères ou domestiques, elles ne connaissent pas la pratique du point noué.

« C’est pourquoi elles exerçaient une technique plus simple, plus mécanique, dite du point compté, où les femmes se servaient d’un papier millimétré pour compter les couleurs », explique Jean-Marc Sauvier en nous montrant un petit tableau graphique parsemé de nombres en guise d’exemple.

« Les femmes étaient de ce fait beaucoup plus rapides et surtout plus nombreuses. Parfois, une quinzaine de tapis étaient réalisés dans l’atelier en même temps », continue-t-il.

De Lodève au palais de l’Élysée 

Cette époque-là, seulement deux employées l’ont connue. Fathia et Fatima ont intégré l’atelier en 1979. « J’avais 16 ans et demi quand j’ai commencé », raconte la seconde, tout en tissant un tapis au délicat dégradé de violets commencé en octobre 2016.

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« À l’époque, c’était plutôt un travail d’usine. Nous étions là avec nos mères, nos tantes et nos sœurs et on tissait sans relâche. On nous disait tout le temps de faire ''vite et bien'', se souvient-elle.

Assise à côté d’elle, Fathia acquiesce et complète : « C’était épuisant ! À l’époque nous n’étions pas dans ces locaux mais dans des baraques, assises sur des planches inconfortables et sans chauffage ! ». Sans quitter leur métier des yeux, les deux collègues échangent un rire complice. 

Recrutées sans condition de diplôme, les deux femmes sont devenues fonctionnaires lissières, au début des années 1990. « Contrairement aux nouveaux arrivants, nous n’avons pas suivi la formation à Paris, aux Gobelins. On s’est formées au fur et à mesure », explique à MEE Fatima, qui doit bientôt partir à la retraite.

Avant d’ajouter, amusée : « Ce qui est sûr, c’est qu’à cette époque, on n’aurait jamais pu imaginer que l’atelier devienne comme ça. On pensait qu’il fermerait quand les femmes de harkis seraient parties à la retraite. Et en fait, aujourd’hui, nos tapis sont à l’Élysée ! ». 

Entre elles, leur collègue Marie-Hélène écoute attentivement et hoche parfois la tête. Après avoir travaillé comme lissière à Paris pendant vingt ans, elle a intégré l’atelier de Lodève en 1998 et a donc travaillé avec une partie de ces femmes issues de la première génération.

« Techniquement, le travail a assez peu changé puisqu’on utilise toujours la même technique traditionnelle du point noué », relève-t-elle. « En revanche, on travaille davantage le détail et l’interprétation artistique. On n’est plus des machines à faire des points, on fabrique le tapis du début jusqu’à la fin ».

Difficile relève

Aujourd’hui, seulement quatre descendants de harkis ont pris la relève.

Aïda*, fille de lissière, est arrivée à Lodève en 2011 après avoir passé 23 ans à la manufacture de Paris.

« Ma mère était parmi les premières femmes à travailler à l’atelier », raconte-elle. « Mais elle ne m’a jamais appris à tisser. J’ai dû attendre ma formation à Paris aux Gobelins pour découvrir ce métier. » 

« On pensait que l’atelier fermerait quand les femmes de harkis seraient parties à la retraite. Et en fait, aujourd’hui, nos tapis sont à l’Élysée ! »

- Fatima, lissière à Lodève

Aïda découvre le côté artistique du métier de lissière qu’elle transmet alors à sa mère. Une transmission intergénérationnelle dont elle se dit très fière. 

Pourtant, Jean-Marc Sauvier craint que cette technique se perde car très peu de lissiers sont formés. En cause ? Un mode de recrutement bien plus sélectif.

En effet, depuis 1991, il faut passer un concours de la fonction publique de catégorie A pour devenir lissier avant de suivre une formation obligatoire de quatre ans aux Gobelins.

« À la croisée des chemins entre l’artisan et l’artiste »

« Au départ, les premières femmes étaient recrutées sur le marché où elles faisaient leurs courses. On avait besoin de main-d’œuvre. Aujourd’hui, les lissiers doivent obligatoirement passer par cette filière d’excellence, notre potentiel humain a donc forcément baissé ».

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Coline, 24 ans, est arrivée il y a deux ans. La « petite dernière », qui connaît bien l’histoire de l’atelier, porte un regard neuf sur ce dernier : « J’ai adoré l’aspect artistique abordé pendant la formation aux Gobelins. On a fait de l’historie de l’art et du dessin. Et c’est ce que je préfère dans ce métier, l’idée que nous sommes à la croisée des chemins entre l’artisan et l’artiste ».

À côté d’elle, son collègue Benoît, 35 ans, est tout à fait d’accord : « Nous sommes des copistes puisque nous reproduisons une œuvre mais nous sommes aussi les interprètes de celle-ci. Notre formation nous apprend à avoir un regard artistique sur notre travail. »

Benoît et Coline travaillent actuellement sur une pièce rare. Ils tissent un tapis inspiré d’une pièce originale disparue datant de 1801 et destiné au palais de la Légion d’honneur. Un travail qui devrait durer au moins six ans. 

Loin du travail à la chaîne des débuts, l’atelier de Lodève qui n’oublie pas pour autant son histoire est aujourd’hui un haut lieu de création où l’expertise traditionnelle se mêle au jeune regard artistique. 

* Le prénom a été changé 

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