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Présidentielle en France : l’Algérie votera Macron

Les principaux concurrents d’Emmanuel Macron pour la présidentielle vont de la droite dure à l’extrême droite. Cette configuration ne laisse pas beaucoup de marge à l’Algérie, résignée à appuyer le président sortant, malgré la crise actuelle dans la relation bilatérale
Emmanuel Macron en visite officielle à Alger, le 6 décembre 2017, lors du traditionnel bain de foule (AFP/Ludovic Marin)
Emmanuel Macron en visite officielle à Alger, le 6 décembre 2017, lors du traditionnel bain de foule (AFP/Ludovic Marin)

C’est la dure loi de la realpolitik : malgré la crise qui agite les relations algéro-françaises, l’Algérie se résignera à voter Emmanuel Macron lors de la présidentielle d’avril 2022 en France.

Le coup de froid enregistré dans les relations bilatérales depuis début octobre ne peut en effet occulter cette réalité : en l’absence d’un candidat crédible de la gauche ou du centre, et face à la « lepénisation », puis la « zemmourisation » de l’opinion française, Macron reste, pour l’Algérie comme pour les Algériens de France, le candidat le moins mauvais parmi ceux qui semblent avoir une chance de remporter la présidentielle française.

De ce point de vue, Emmanuel Macron sera, pour l’Algérie, un candidat par défaut, dont la victoire sera secrètement espérée.

Car autrement, le risque est grand d’avoir un interlocuteur déplaisant, voire franchement hostile, qu’il s’agisse de Xavier Bertrand, Marine Le Pen ou Éric Zemmour.

L’Algérie se trouve donc réduite à cette option, en attendant d’aplanir les contentieux nés des déclarations choquantes d’Emmanuel Macron sur l’Algérie.

Car les propos de M. Macron ont réellement choqué les Algériens, pouvoir et opinion publique. Affirmer que l’Algérie vit d’une rente mémorielle alors que l’héritage de la période coloniale n’a pas encore été soldée, émettre un avis sur le système politique algérien, dire que la nation algérienne n’a pas existé avant la période coloniale, cela ne passe pas en Algérie.

Mettre en accusation l’armée algérienne, qui se considère comme l’héritière de l’Armée de libération nationale (ALN), libératrice du pays, relève d’une méconnaissance grave, aussi bien de l’armée algérienne que de l’opinion. C’est pourtant ce qu’a fait M. Macron fin septembre, selon des propos rapportés par le journal Le Monde et jamais démentis.

Opération de déminage

Ces déclarations ont débouché sur une crise d’une ampleur sans précédent depuis un demi-siècle.

Comme attendu, la réponse algérienne aux propos de M. Macron a été radicale, avec notamment le rappel de l’ambassadeur d’Algérie en France et l’interdiction de survol du territoire algérien par les avions militaires français.

Malgré les rapports « cordiaux » qu’il entretenait jusque-là avec Emmanuel Macron, le président Abdelmadjid Tebboune a endossé cette position extrême, affirmant qu’il ne pouvait faire moins, car l’opinion publique ne lui pardonnerait pas une éventuelle attitude conciliante face à un homme qui a voulu humilier les Algériens.

Mais face à une volonté d’apaisement clairement affichée en France, M. Tebboune a été contraint d’ouvrir une porte pour reprendre langue avec le partenaire français, à défaut de réconciliation.

Cette succession de petits pas montre toutefois qu’une option est prise pour une normalisation des relations bilatérales, qui se fera cependant selon un tempo qui reste à définir

L’opération de déminage a été entamée par le ministre français des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian, qui a affirmé, aussitôt après la publication des propos polémiques, le « profond respect » de Macron « pour le peuple algérien. Cela signifie aussi, bien sûr, le respect fondamental de la souveraineté algérienne », avait dit le chef de la diplomatie française.

Le chef de l’État français a lui-même pris le relais, pour souhaiter « l’apaisement » et une reprise du dialogue.

M. Tebboune a saisi la perche, en rappelant que le chef de l’État français avait été le seul dirigeant de ce niveau à qualifier le système colonial de « crime contre l’humanité ».

Il a attribué les déclarations controversées d’Emmanuel Macron à des soucis électoraux, ce qui en diminue la portée. Il a toutefois précisé qu’il ne ferait pas le premier pas.

À son tour, Emmanuel Macron a insisté, mardi 9 novembre, en appelant à lever les « polémiques et malentendus » nés de ses déclarations sur l’Algérie. Il a affirmé « le plus grand respect pour la nation algérienne » et « son histoire », ajoutant : « J’ai le plus grand respect pour le peuple algérien et j’entretiens des relations vraiment cordiales avec le président Tebboune. »

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Pragmatique, il a aussi mis en avant la nécessité d’une coopération accrue entre les deux pays pour faire face aux défis. Il a notamment cité la situation en Libye, et invité M. Tebboune à une réunion qui s’est tenue vendredi 12 novembre à Paris, précisément sur le dossier libyen, un sujet de grande inquiétude pour l’Algérie.

C’était trop tôt pour un déplacement de M. Tebboune à Paris, mais c’était jugé suffisant pour justifier la participation du ministre des Affaires étrangères, Ramtane Lamamra, à ce forum, où la politique de la chaise vide serait contre-productive.

Cette succession de petits pas montre toutefois qu’une option est prise pour une normalisation des relations bilatérales, qui se fera cependant selon un tempo qui reste à définir, pour respecter les impératifs qui s’imposent à chaque partie.

Emmanuel Macron ayant fait amende honorable, il s’agit de ne pas lui imposer les relations avec l’Algérie comme un boulet, alors qu’il s’apprête à officialiser sa candidature pour un second mandat.

Très peu de marge pour les Algériens de France

L’Algérie compte bien affirmer ses propres intérêts : rappeler, de manière définitive, un territoire sur lequel ne jamais s’aventurer et être reconnue comme un acteur sans l’accord duquel les solutions envisagées en Libye et au Sahel ne seraient pas viables 

La prudence est d’autant plus nécessaire que le terrain électoral en France est totalement miné, migrants et islam étant devenus les principaux thèmes imposés par Éric Zemmour et Marine Le Pen, obligeant les autres candidats à tenter de leur emboîter le pas pour essayer de s’accrocher.

Le républicain Xavier Bertrand s’est ainsi engouffré dans la brèche, confirmant comment les propos de Macron sur l’Algérie, quels qu’ils soient, seraient inévitablement exploités contre lui. « Les dirigeants algériens ne nous respectent plus », a déclaré Xavier Bertrand.

« Ils nous empêchent de survoler leur espace aérien alors que nos avions en ont besoin pour se rendre au Sahel. Si les dirigeants algériens persistent, je reviendrai sur les accords bilatéraux de 1968 », a-t-il menacé.

Même Arnaud Montebourg, un candidat de gauche qui bénéficiait d’une certaine sympathie dans les milieux politiques algériens, y est allé de sa rengaine contre les pays d’émigration, menaçant de suspendre les transferts financiers vers ces derniers s’ils refusaient d’accueillir leurs ressortissants faisant l’objet d’une décision d’expulsion en France.

L’Algérie sera donc contrainte de tenir compte du moment complexe dans lequel se trouve Emmanuel Macron, mais en contrepartie, elle compte bien affirmer ses propres intérêts : d’abord, rappeler, de manière définitive, un territoire sur lequel ne jamais s’aventurer ; ensuite, être reconnue comme un acteur sans lequel les solutions envisagées en Libye et au Sahel ne seraient pas viables sans son accord.

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Il y a, enfin, la situation des Algériens installés en France, et les binationaux, qui font face à un véritable dilemme. Traditionnellement, la sympathie va plutôt à gauche. Cette tendance est encore plus accentuée sur les réseaux sociaux, où s’affiche un radicalisme facile, pourfendant Macron et les dirigeants politiques « tièdes ».

Mais la réalité est cruelle : Anne Hidalgo, candidate socialiste, est à moins de 5 % des intentions de vote ; Jean-Luc Mélenchon, qui apparaît comme le favori des activistes des réseau sociaux, est en déclin, alors qu’Arnaud Montebourg s’est tiré une balle dans le pied avec sa déclaration sur les transferts financiers.

Cette situation offre très peu de marge aux Algériens de France, même si le vote blanc peut avoir un sens. Au risque que cela se transforme en une demi-voix pour l’extrême droite ?

Des personnes ou des petits groupes peuvent se permettre ce type de choix, mais pas l’État algérien, auquel échoit la responsabilité de défendre les intérêts de millions d’Algériens installés en France.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Abed Charef est un écrivain et chroniqueur algérien. Il a notamment dirigé l’hebdomadaire La Nation et écrit plusieurs essais, dont Algérie, le grand dérapage. Vous pouvez le suivre sur Twitter : @AbedCharef