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Après les festivités, comment les Iraniens réagiront-ils à l’accord ?

Le président Rohani a misé son avenir politique sur les dividendes économiques de l’accord, mais les critiques ne resteront pas silencieuses pour longtemps

Ainsi, après douze ans de lutte acharnée au sujet du programme nucléaire iranien entre l'Iran et l'Occident, enfin un accord historique entre l'Iran et le P5 + 1 a été atteint. Beaucoup d'analystes identifient l'accord comme une percée diplomatique historique qui n'a pas été vue depuis l'effondrement du bloc communiste à la fin des années quatre-vingt.

L'accord est en attente d'approbation finale dans les assemblées législatives de l'Iran et des Etats-Unis.

Les observateurs estiment que l'accord pourrait modifier sensiblement le paysage politique et économique en Iran, dans la région du Moyen-Orient et internationalement.

Dans la foulée de l'accord de Vienne, Il y aura sans doute de nouvelles trajectoires dans la politique intérieure de l'Iran méritant d'être examinées.

Mardi soir, après l'iftar (rupture du jeûne), les Iraniens sont descendus dans les rues pour célébrer la conclusion de l'accord nucléaire. Beaucoup ont crié de joie et les automobilistes en liesse klaxonnaient.

Dans une déclaration télévisée, le président iranien Hassan Rohani a souligné : « Aujourd'hui marque à la fois une fin et un commencement. La fin de la cruauté et des accusations fausses et non fondées contre la grande nation iranienne et le début d'un mouvement marquant le commencement d'une nouvelle coopération dans le monde ».

Entekhab, un journal populaire proche du camp des modérés, a désigné la concrétisation de l'accord sur le nucléaire comme « la victoire de la prudence et de l'interaction sur la rigidité et la confrontation ». Cette déclaration a été considérée comme une allusion aux différentes approches politiques entre l'administration Rohani et les jusqu'au-boutistes, dirigés par l'ancien président Mahmoud Ahmadinejad.

Asr'e Iran, une autre agence de presse à tendance modérée, a comparé le ministre iranien des Affaires étrangères Javad Zarif et les efforts de son équipe au djihad. L'agence a appelé Rohani à accorder à l'équipe la médaille d'honneur pour avoir obtenu l’une des « plus grandes victoires dans l'histoire diplomatique contemporaine de l'Iran ».

Les conservateurs cessent le feu

Bien qu'une analyse complète soit prématurée, les médias conservateurs ont étonnamment choisi de rester relativement silencieux et ont seulement présenté les informations sans opinion ou analyse.

Parmi les très rares qui ont pris une position, Kayhan, le journal porte-parole des conservateurs, a remis les allégations de Rohani en question en comparant ses déclarations contre le président Obama. Il peut y avoir deux raisons à leur silence.

La première pourrait résulter d'une réunion entre l'administration Rohani et l'ayatollah Ali Khamenei. Mardi soir, selon plusieurs agences de presse iraniennes, Khamenei a rencontré l'administration et a exprimé sa gratitude à l'équipe de négociation iranienne pour ses efforts dans les négociations nucléaires avec les diplomates du P5 + 1. Ce qui a, au moins temporairement, protégé l'équipe de négociation et Rohani - et par association l'accord lui-même - des assauts de la ligne dure.

La seconde raison du silence de la ligne dure pourrait être leur confusion totale. L'accord sur le nucléaire a franchi plusieurs lignes rouges du guide suprême, laissant peut-être les extrémistes perplexes.

Dans ses remarques enflammées du 23 juin, Khamenei a établi plusieurs lignes rouges, dont le refus de l'accès des inspecteurs de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) à des sites suspects, en particulier ceux de nature militaire, et le refus de la vérification de l'AIEA comme pré- condition à la suspension des sanctions. L'accord passe clairement outre sur ces deux points.

Il est vrai que la suspension des sanctions est subordonnée à la vérification de l'AIEA. Mais l'inspection des sites militaires est soumise à une procédure différente. En l'absence d'un accord entre l'Iran et l'AIEA, une commission mixte doit décider par au moins cinq voix sur huit quelles mesures devraient être prises. La décision pourrait être pour l'Iran d'accepter l'inspection par l'AIEA.

Les membres de la commission sont les représentants des six puissances, y compris quatre pays occidentaux, l'UE et l'Iran. Cela signifie que l'Occident possède toujours cinq voix dans tout processus de règlement, y compris en ce qui concerne les désaccords sur l'inspection des sites militaires.

La réaction arrive

Sans aucun doute, le silence de la ligne dure va bientôt prendre fin car ils se préparent pour commencer leurs attaques au sujet de l'équipe de négociation et des modérés dans leur ensemble.

Cette fracture ne se trouve pas seulement au sein de l'establishment politique. En plus des désaccords entre les modérés et les extrémistes au sein du Nezam, la société iranienne est fragmentée entre les modernistes et les traditionalistes religieux. Les modernistes considèrent l'accord nucléaire comme un coup sérieux porté à l'extrême droite. Ce qu’on retrouve dans un slogan scandé mardi soir : « Kayhan [le quotidien d'extrême droite], Israël, condoléances, condoléances ».

La bataille entre ces deux camps porte sur les valeurs et le pouvoir. L'épine dorsale des partisans modérés est soit des laïcs soit ceux qui adhèrent à l'islam libéral. Leur vision du monde et leurs valeurs sont en contraste frappant avec celles des conservateurs. Par exemple, les conservateurs considèrent le hijab (le voile des femmes) comme un symbole de la caractéristique islamique de l'Etat et doit par conséquent être obligatoire. Leurs adversaires, musulmans libéraux et laïcs, s’opposent à ce code strict.

La lutte de pouvoir est aussi une autre dimension de ce conflit. Le début de cette lutte a été marqué par la victoire inattendue et écrasante du président réformateur Mohammad Khatami en 1997.

Curieusement, aucun des camps n’est intéressé par la lutte contre les inégalités sociales et économiques. Dans la première décennie de la révolution, la gauche, dans l'action et la parole, est morte en Iran. La défense de kookh'neshinan contre kakh'neshinan - l'ancien terme désignant ceux qui vivent dans des logements très pauvres par opposition à ceux qui vivent dans des palais - qui était au centre des discours de la première décennie de la révolution, n’existe plus maintenant.

Attentes massives

Rohani est arrivé au pouvoir avec le but de résoudre les problèmes économiques de l'Iran et de fournir les libertés sociales à ses partisans. Rohani et son équipe considèrent la croissance économique comme un remède aux grandes questions sociales et économiques, le chômage en particulier. Pour poursuivre ces objectifs, Rohani a cherché à mettre fin aux sanctions. Les investisseurs nationaux et étrangers se préparent déjà à un boom économique dès que les sanctions seront levées et les grandes entreprises occidentales se battent déjà sur les contrats lucratifs qui seront à gagner.

Rohani doit aller vite. Selon la Banque mondiale, « l'incidence du sous-emploi est également devenue très répandue. La faiblesse observée sur le marché du travail arrive dans un contexte où seulement 36,7 % de la population est économiquement active. 750 000 jeunes environ entrent sur le marché du travail chaque année, beaucoup deviennent chômeurs et abandonnent leur recherche d'emploi pour rejoindre les rangs de la population économiquement inactive ».

Bien qu'il soit simpliste de penser que les problèmes économiques de l'Iran seront résolus une fois les sanctions levées, Rohani lui-même porte la responsabilité des plus grandes espérances en reliant la solution de tous les problèmes économiques et même non-économiques à la levée des sanctions. « Les sanctions oppressives doivent être levées afin que l'investissement puisse venir et que les problèmes de l'environnement, de l'emploi, de l'industrie et de l'eau potable soient résolus », a déclaré Rohani en juin.

Alors que Rohani tente de miser sur l'accord nucléaire et de resserrer son emprise sur le pouvoir, les partisans de la ligne dure le contreront en essayant de lui porter atteinte. Leur objectif est de prévenir l'émergence d'un héros national du camp modéré. Ils vont utiliser tous les moyens à leur disposition pour lui nuire.

Des lignes rouges franchies

Il y a des exemples clairs où l'accord nucléaire franchit plusieurs des lignes rouges de l'ayatollah Khamenei. Les extrémistes vont les amplifier dans leurs médias, dans des rassemblements, et peut-être même organiser des manifestations de rue aux côtés de la milice Basij (force de volontaires des loyalistes du système) et des étudiants radicaux pour protester contre l'accord sur le nucléaire.

En ayant le contrôle sur les forces de police et de la justice, ils vont probablement renforcer les restrictions sur les libertés sociales pour provoquer la déception parmi les partisans de Rohani, scénario auquel nous avons assisté au cours de la présidence du réformateur Mohammad Khatami.

Cette compétition mettrait l'ayatollah Khamenei dans une situation délicate. Son silence sur le franchissement des lignes rouges de l’accord rappelle la décision de l'ayatollah Khomeiny pour mettre fin à la guerre en Irak, qu'il avait assimilé à boire du poison. Ce silence montre combien la levée des sanctions a de l’importance pour la sécurité du système. En tant que tel, il serait peu probable que Khamenei prenne position contre Rohani, l'équipe de négociation et l'accord.

D'autre part, il ne peut pas abandonner ses adeptes et les partisans de la base et les laisser déconcertés par sa détermination et son autorité dans la lutte contre « l'arrogance mondiale » menée par les États-Unis. Ce ne fut que le 12 juillet qu'il a critiqué les Etats-Unis comme étant la « parfaite incarnation de l'arrogance », tout en soulignant que la lutte contre l'arrogance mondiale n’aura jamais de fin.

Il sera intéressant de voir comment il navigue dans ce tournant historique et périlleux. Dans les mois à venir, sa position est décisive dans la détermination de l'orientation de l'évolution future.

Photo : Iraniens en train de brandir le drapeau national au cours de la célébration dans le nord de Téhéran le 14 Juillet, 2015, après que l'équipe de négociation nucléaire de l'Iran ait conclu un accord avec les puissances mondiales à Vienne (AFP)

- Shahir Shahidsaless est un analyste politique et journaliste freelance qui écrit principalement sur la politique nationale et étrangère de l’Iran. Il est également le coauteur de l’ouvrage Iran and the United States: An Insider’s View on the Failed Past and the Road to Peace, publié en mai 2014.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.


Traduction de l’anglais (original) par Emmanuelle Boulangé.