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À Béjaïa, le cinéma maghrébin assume son romantisme

Pour les 16e Rencontres cinématographiques de Béjaïa, il n’est pas rare de constater un relent de romantisme parmi les 25 films sélectionnés. Aujourd’hui, dans le Maghreb, le cinéma raconte la grande Histoire par le prisme de la romance

C’est un fait. Les années défilent, les générations se chevauchent et les déclarations d’amour ne se ressemblent plus. En parcourant la sélection des Rencontres cinématographiques de Béjaïa (RCB, à l'est d'Alger, du 1er au 6 septembre), rares sont les films qui « vouvoient » le spectateur.

Que cela soit dans le très réussi La Bataille d’Alger, un film dans l’histoire de Malek Bensmaïl (Algérie) ou bien dans l’indispensable Pastorales électriques du Marocain Ivan Boccara, en passant par le chef d’œuvre Fragments de rêves de l'Algérienne Bahia Bencheikh El Feggoun, il y a des fulgurances qui désacralisent l’Histoire du pays filmé pour n’en conserver que la parcelle romantique.

Cette sensation donne une consistance importante aux films, car formellement, le spectateur ne se retrouve plus coincé dans un discours politisé où l’émotion agirait en dictatrice. 

Affiche des 16e Rencontres cinématographiques de Béjaïa (Facebook)

Dans Jusqu’à la fin des temps, la cinéaste algérienne Yasmine Chouikh narre les pérégrinations comico-tragiques de deux septuagénaires, Ali et Joher, qui se croisent par hasard dans un village imaginaire situé en Algérie, Sidi Boulekbour, font un bout de chemin ensemble, s’attirent mutuellement jusqu’à ce que le destin s’en mêle. 

Adorablement violent

Sur fond de romance, Chouikh, qui sait exactement ce qu’elle dit, écrit et capte, distille des bouts d’indices qui en disent long sur la société dans laquelle elle vit, pense et crée. Cette Algérie un brin fantasmée devient une plateforme qui lui permet de poser les bases de sa réflexion sur l’histoire de son pays, d’en cerner les zones d’ombre, de partager sa voix et de comparer ce qui lui semble adorablement violent. 

Extrait de Jusqu’à la fin des temps de Yasmine Chouikh (Algérie) 

Une séquence parmi tant d’autre vient épouser la structure narrative poétique de Chouikh. Ali, fossoyeur de son état, assiste à un enterrement organisé par une dizaine d’hommes arborant le drapeau algérien. Quelque chose ne tourne pas rond. Un ami d’Ali nous le dit. C’est un enfant qu’ils enterrent. Alors l’imam du village rejoint les deux compagnons et leur demande l’identité de la personne qui est enterrée. Ali, sans le regarder, affirme : « C’est la raison qui est morte ». Tout est dit de ce film en deux plans, sans mouvement de caméra, et en un dialogue épuré. 

Chouikh sait pertinemment que « l’œuvre à message » cache en son sein une attirance pour l’inertie réflective. Elle n’oublie pas au passage que l’histoire du cinéma algérien en regorge, d’où cette manière de concilier le romantisme d’un geste au mouvement de l’histoire d’un pays. 

Cette raison évoquée en filigrane rappelle des années noires, une période qui ne veut pas disparaître et une guerre sans nom. Car cette génération qui a perdu son adolescence dans les années 1990, porte en elle les traces silencieuses de cette douleur muette. Pas besoin de discours, ses films offrent une romance mystérieuse, telle cette raison subtilement glissée dans l’image.

Ivan Boccara filme des gens qui parlent autrement, qui rient autrement, qui aiment autrement, mais qui souhaiteraient aussi vivre autrement

Près de Chouikh, on peut trouver Ivan Boccara et ses Pastorales électriques. Le cinéaste marocain regarde le monde en se gardant bien de le recadrer. Il faut voir ces voix, ces hommes qui traînent des ombres et des figures, il faut écouter ces vieillards répéter inlassablement leurs gestes devant la caméra de Boccara pour palper de nouveau le burlesque de leur enfance perdue. 

Colères discrètes

Ce documentaire situé en zone libre dans un Maroc qui affiche encore des problèmes de liberté, a cette particularité de ne montrer que des faits indicibles, des gestes du quotidien, des errances et parfois des colères, mais discrètes, ces colères. Car ce qui intéresse Boccara ne réside pas uniquement dans l’histoire officielle, les livres scolaires, ou les fiches Wikipédia : c’est comment le souffle, le lyrisme, la vitalité, comment tous ces aspects se sont emparés de l’Histoire pour la ramener à hauteur d’hommes. 

Boccara filme des gens qui parlent autrement, qui rient autrement, qui aiment autrement, mais qui souhaiteraient aussi vivre autrement. Le Maroc devient dès lors un laboratoire où se cognent le passé à un présent qui voudrait bien aller rejoindre l’avenir. Juste un bémol, il n’y a pas d’électricité dans le village que filme Boccara. Cela devient urgent. Mais ça prendra le temps qu’il faudra. Et au bout, le cinéma aura réussi à se faire voir. 

Extrait de Pastorales électriques d'Ivan Boccara (Maroc)

Du côté de la Tunisie, des visages qui affichent la trentaine voire la quarantaine, prennent la caméra pour – enfin – saisir les résonnances de 2011, de cette « révolution du jasmin » et montrer que trop souvent, la réalité n’a pas su être captée, enregistrée, que les images n’ont pas su cohabiter avec le son, que les films se sont ramassés à la pelle et qu’il aurait fallu prendre plus de distance pour mieux comprendre les contours de cette Histoire. 

Romantisme sans noirceur

Quand on voit, par exemple, Et Roméo épousa Juliette de Hinde Boudjemaa, déjà venue aux RCB édition 2013, avec le documentaire C’était mieux demain, il est évident que cette conjugaison du temps avec la maturité lui offre une vision de sismographe du présent avec un contour romantique largement assumé. 

Filmant la désagrégation d’un couple, Boudjemaa dessine deux cœurs sans se perdre dans le discours, juste une raison qui assaisonne une flopée de visages, de doutes, de cris, de beautés emmêlées dans un micmac de sentiments. Il n’y jamais de noirceur dans son traitement du romantisme. Contrairement, par exemple, à la littérature allemande, britannique ou italienne, on ne trouve pas dans son film, de sentiments liés à la mort, ni une certaine tendance au morbide ou à des gestes qui montreraient le cœur et ses affects dépressifs.

Bande annonce de Et Roméo épousa Juliette de Hinde Boudjemaa (Tunisie)

La romance est une question relative qui sous-tend des respirations. Ces deux romantiques à l’âge avancé redeviennent malgré eux des enfants qui essaient tant bien que mal de s’intégrer dans ce monde qu’ils ne veulent plus comprendre. 

Cette douceur cinématographique donne plus d’informations sur la crise que vivent les pays du Maghreb sous toutes ses formes que ce qu'on peut lire dans les médias

Cette année, regarder un de ces films sélectionnés aux RCB, équivaut à lire une forme de carnet intime où sont jetés en vrac des mots, des lignes de fuite et des images qui prennent le temps d’écouter celles et ceux qui sont enregistrés. 

In fine, cette douceur cinématographique donne plus d’informations sur la crise que vivent les pays du Maghreb sous toutes ses formes que ce qu'on peut lire dans les médias. En cela, les RCB ont réussi à se réapproprier cette belle trouvaille du cinéaste syrien, Mohamed Malas, que l’on trouve dans le magnifique Timelife de Hamid Benamra : « Le cinéma, c’est juste la vie ».

- Samir Ardjoum est critique de cinéma. Ancien rédacteur en chef du service cinéma de Fluctuat.net et rédacteur en chef adjoint du site Il était une fois le cinéma, il a également fait partie de l'équipe éditoriale cinéma d'Africultures. Il a produit et animé « Microciné, revue de cinéma » sur la radio nationale algérienne. Il fut aussi directeur artistique des Rencontres cinématographiques de Béjaïa (2011/2014). Aujourd’hui, il collabore au podcast EastAsia et à la webradio 201-info, plateforme des cultures d’Afrique. Il prépare un livre d’entretiens avec le cinéaste algérien Merzak Allouache et des films. Vous pouvez le suivre sur Twitter : Ethan366.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : scène du film algérien Jusqu’à la fin des temps de la cinéaste Yasmine Chouikh (capture d’écran).