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La Conspiration du Caire : un thriller efficace à la portée sociale et politique limitée

Thriller policier efficace, primé à de multiples reprises, La Conspiration du Caire, du réalisateur égypto-suédois Tarik Saleh, tient surtout par son scénario. Au point de sacrifier certaines complexités et de renvoyer de manière artificielle tous les protagonistes dos à dos
« La Conspiration du Caire est avant tout un film sur le pouvoir » – Rafik Chekkat (Memento Films)
« La Conspiration du Caire est avant tout un film sur le pouvoir » – Rafik Chekkat (Memento Films)

C’est une histoire vieille comme la littérature, faite de parcours initiatique et d’illusions perdues.

Fils d’un austère et modeste pêcheur, Adam (Tawfeek Barhom) est choisi pour intégrer la prestigieuse université al-Azhar au Caire. Le grand imam de l’institution est emporté par la maladie, déclenchant une bataille de succession dans laquelle se trouve happé le jeune étudiant égyptien.

Après Le Caire confidentiel, son premier long métrage, Tarik Fares a choisi de faire du haut lieu de formation au sein de l’islam sunnite le décor d’un thriller politique maîtrisé et efficace.

Prix du scénario au festival de Cannes 2022, La Conspiration du Caire tient surtout par son intrigue, qui constitue l’atout majeur du film et explique certaines de ses faiblesses.

Natif de Stockholm d’une mère suédoise et d’un père égyptien, Tarik Saleh réalise plusieurs documentaires avant de se faire connaître à l’international avec sa première fiction, Le Caire confidentiel.

Un film policier moins abouti que son dernier film, qui traduit l’intention première du réalisateur : reprendre les codes du thriller hollywoodien pour les adapter au contexte politique égyptien.

Al-Azhar confidentiel

La Conspiration du Caire nous emmène là où la caméra ne va jamais, dans l’enceinte d’al-Azhar. Faute d’avoir reçu l’accord des autorités pour tourner en Égypte (c’était aussi le cas pour le premier long métrage tourné à Casablanca), c’est le complexe de la mosquée Süleymaniye d’Istanbul qui sert de cadre au film.

Cela oblige Tarik Saleh à privilégier à nouveau les séquences de nuit et les cadrages serrés pour les scènes censées se dérouler dans les rues animées du Caire.

Cette contrainte donne l’impression d’un film étriqué, ce qui paradoxalement sert le récit d’un étudiant perdu et désorienté dans la capitale cairote.

Tarik Saleh a remporté le prix du scénario au dernier festival de Cannes, le 28 mai 2022 (AFP/Christophe Simon)
Tarik Saleh a remporté le prix du scénario au dernier festival de Cannes, le 28 mai 2022 (AFP/Christophe Simon)

Le seul lieu où Adam est à son aise, c’est au sein d’al-Azhar. Avec ses minarets, ses dédales de couloirs et d’escaliers, son immense salle de prière et sa vaste cour intérieure, la mosquée constitue un décor hautement cinématographique.

L’architecture labyrinthique du lieu est mise au service d’une intrigue politique et policière dont la progression est à la fois linéaire et cyclique : chaque évolution implique une prise de décision qui contribue à renforcer l’implacable mécanique du pouvoir d’État. L’institution d’al-Azhar aussi bien que les services de la Sûreté de l’État (les renseignements égyptiens) sont le théâtre d’intenses luttes d’influence.

La Conspiration du Caire est avant tout un film sur le pouvoir. Mais les forces qui s’affrontent sont inégales. Les services de l’État tentent de peser sur la nomination du prochain grand imam, tandis que les chouyoukh (dignitaires religieux) d’al-Azhar tentent seulement de préserver leur indépendance, qui n’est pas nécessairement synonyme de défiance ou de confrontation avec la puissance publique.

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L’immixtion de l’État dans le fonctionnement de l’institution religieuse n’a ainsi pas de réciproque. Du moins le film n’en montre aucune, ce qui est après tout assez fidèle à l’état du rapport de force en défaveur d’al-Azhar.

Bien que son nom ne soit jamais prononcé, le portrait d’Abdel Fattah al-Sissi est omniprésent dans le film. Tarik Saleh ne fait pas mystère de sa critique de celui qui s’est nommé maréchal et dirige l’Égypte d’une main de fer depuis le coup d’État de 2013 qui a renversé le président démocratiquement élu Mohamed Morsi.

La Conspiration du Caire apparaît comme une suite donnée au Caire confidentiel, dont l’action avait pour toile de fond les contestations sociales de 2011.

La critique du régime est frontale tout en exprimant une forme de pessimisme. Face à la toute-puissance de l’appareil sécuritaire, le film ne laisse entrevoir aucun motif d’espoir pour le pays.

La résolution de l’intrigue offre une issue au héros qui ne peut à aucun moment s’apparenter à une solution collective. Rien qui puisse constituer une brèche dans l’édifice imposant du régime.

L’islam comme simple instrument

Face au pouvoir quasi illimité de la Sûreté de l’État, celui dont jouit al-Azhar paraît plus flou.

La seule opposition au régime se fait sous les traits du dogmatisme ou du fanatisme, représenté dans le film sous les traits d’un groupe d’étudiants acquis aux idées des Frères musulmans et aux écrits (interdits jusqu’à ce jour en Égypte) du poète, essayiste et critique littéraire Sayyid Qutb. Les rares opposants au régime sont exaltés, ce qui affaiblit leur position.

D’autant que l’enseignement religieux au sein de l’institution semble rudimentaire et dogmatique. La seule valeur attribuée à l’islam est de nature poétique à travers notamment le concours de récitation du Coran et la superbe prestation magnifiée par le réalisateur de Raed (Ahmed Lassiaoui), étudiant lui aussi et compagnon de chambre d’Adam.

Arrivé plein de naïveté depuis son village de pêcheurs, Adam perd au fur et à mesure toute illusion (Memento Films)
Arrivé plein de naïveté depuis son village de pêcheurs, Adam perd au fur et à mesure toute illusion (Memento Films)

Le film ne reconduit certes pas les manichéismes habituels entre modernes et religieux, mais renvoie dos à dos tous les protagonistes, aussi avides de pouvoir les uns que les autres.

Arrivé plein de naïveté depuis son village de pêcheurs, Adam perd au fur et à mesure toute illusion dans les bienfaits de l’enseignement et toute confiance en la probité des chouyoukh. Dès qu’il se trouve mêlé à la lutte de succession, l’enjeu pour lui est d’abord de sauver sa peau. L’instruction islamique qu’il est venu acquérir devient accessoire pour Adam comme pour le spectateur.

La formation dispensée à al-Azhar n’a qu’une valeur ornementale et le complexe semble n’être qu’un simple décor filmé à la manière d’une prison dont les occupants vivent dans une grande promiscuité et ne s’échappent qu’à l’occasion de quelques sorties nocturnes.

L’opposition finale entre l’oppression de cet univers pénitentiaire et la liberté du grand large n’est pas des plus fines.

Tous ces éléments s’additionnent pour laisser une impression mitigée. La Conspiration du Caire est un polar grand public assurément abouti. Mais en sacrifiant tout à son scénario – y compris la complexité de ses personnages –, Tarik Saleh finit par affaiblir la portée sociale et politique de sa critique.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Avocat, Rafik Chekkat a exercé dans des cabinets d’affaires internationaux et intervient désormais en matière de discriminations et libertés publiques. Concepteur et animateur du projet Islamophobia, il codirige la rédaction de la revue Conditions. Rafik Chekkat est diplômé en droit (Université Paris 1) et en philosophie politique (Université de Paris). Vous pouvez le suivre sur Twitter : @r_chekkat Rafik Chekkat is a lawyer who works on discrimination and civil liberties issues. Chekkat holds a degree in law from University of Paris 1 and a degree in political philosophy from University of Paris. You can follow him on Twitter: @r_chekkat.
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