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Face à la montée en puissance des protestations, Mohammed VI aurait confié la sécurité royale à l’armée

Le roi du Maroc aurait écarté la gendarmerie royale et la Sûreté nationale de la gestion de la sécurité des palais et de la cité royale pour la confier à un « organisme militaire spécial »
Le roi Mohammed VI passe en revue un régiment de la gendarmerie royale, à Rabat, le 14 mai 2006, pour célébrer le 50e anniversaire des Forces armées royales marocaines (AFP)

Alors que l’opinion publique était préoccupée par la vague d’arrestations parmi les voix opposantes (le rappeur Gnawi, le lycéen Ayoub Mahfoud, le journaliste Omar Radi, etc.), le régime marocain aurait opéré un revirement stratégique dans sa politique sécuritaire.

Le roi aurait écarté la gendarmerie royale et les services de la Sûreté nationale de la gestion des affaires de la sécurité des palais. Le monarque aurait ainsi jugé opportun de s’adosser aux militaires pour préserver la pérennité de son régime, qui dépend des enjeux géostratégiques dans la région. 

Sous le règne de Hassan II, le « tout sécuritaire » a été érigé en mode de gouvernement diligenté, par une main de fer, par le puissant ministre de l’Intérieur, Driss Basri. Sous Mohammed VI, Basri a subi la disgrâce royale et choisi l’exil en France où il est décédé, dans l’impunité, d’un cancer à Paris.

Le roi Hassan II, suivi du prince héritier, examine les troupes marocaines avant leur départ pour la Syrie, le 14 mai 1973 à Rabat (AFP)

À la place, Hassan II a misé sur le renforcement du dispositif sécuritaire, notamment les services de police et de renseignement. Entouré de militaires chevronnés, Hassan II a fait l’objet de deux coups d’État militaires qui l’ont amené à neutraliser les Forces armées royales (FAR).

Après vingt ans de règne, Mohamed VI est rattrapé par l’histoire de son père, dont le pouvoir est à jamais associé aux « années de plomb ».

La confiance du roi dans les sécuritaires s’est concrétisée par la nomination en 2005 de son ami, Mohamed Yassine Mansouri, un civil, à la tête de la Direction générale des études et de la documentation (DGED). 

Avec le Printemps arabe, le régime marocain a été acculé à opérer une ouverture politique, qui a abouti à une révision de la Constitution en 2011. Mais c’était sans compter le pouvoir des sécuritaires, qui allaient s’imposer progressivement comme les fossoyeurs du mythe de l’« exception marocaine ».

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Avec le « hirak du Rif », l’appareil sécuritaire a imposé une chape de plomb sur la vie politique.

Le ministre de l’Intérieur de l’époque et le patron de la Direction générale de la Sûreté nationale (DGSN) et de la Direction générale de la surveillance du territoire (DST), Abdellatif Hammouchi, ont eu les coudées franches pour endiguer violemment les protestations populaires.

Soutenus par le conseiller du roi, Fouad Ali El Himma, les sécuritaires seraient parvenus à évincer le puissant général Hosni Benslimane, ex-patron de la gendarmerie royale, pour s’être opposé à la répression violente des manifestations dans la région du Rif. 

Restrictions des libertés : retour aux « fondamentaux »

Ces derniers temps, le Maroc est frappé par une vague d’oppression des libertés individuelles, notamment parmi les jeunes défenseurs des droits de l’homme.

Pourquoi un tel acharnement de l’appareil sécuritaire, comme ce fut le cas dans l’affaire de la journaliste Hajar Raissouni, condamnée à un an de prison pour avortement illégal, avant d’être graciée par le roi ? Ou encore, tout récemment, avec l’arrestation du journaliste Omar Radi, poursuivi en liberté provisoire pour « outrage à magistrat » ? 

En obligeant les services de police à restreindre les libertés individuelles, Mohammed VI tente implicitement de discréditer l’appareil sécuritaire, notamment à travers l’implication de la police dans des détentions d’« opinion ». Pendant ce temps-là, la propagande officielle présente le monarque comme un « père protecteur » qui use de la grâce royale pour pardonner à ses sujets.

Le monarque semble persuadé que l’appareil sécuritaire pourrait flancher à tout moment, surtout avec la montée en puissance des protestations

La gendarmerie royale et les dispositifs policiers écartés de la gestion de la sécurité royale des palais, les militaires sont désormais considérés comme le dernier rempart contre une exacerbation des manifestations populaires.

Avec la création d’un « organisme militaire spécial », le monarque semble persuadé que l’appareil sécuritaire composé des services de police et de renseignement pourrait flancher à tout moment, surtout face à la montée en puissance des protestations. Mohammed VI essaie ainsi de se dédouaner des agissements de l’appareil sécuritaire, qui demeure le premier rempart contre les risques d’escalade de la violence. 

Les policiers marocains face aux manifestants, à Al Hoceima, dans le Rif, le 10 juin 2017 (AFP)

De plus, le régime essaie d’utiliser l’appareil sécuritaire pour baliser le terrain à l’action politique.

En resserrant l’étau sur les libertés individuelles, les sécuritaires se dressent ainsi en « conservateurs de service » face aux tentatives sporadiques de libéralisation des mœurs.

Ils rejoignent dans ce rôle de « gardien du temple » le Parti de la justice et du développement (PJD) qui prône un « retour aux sources », à en juger notamment par les réactions des leaders islamistes aux orientations idéologiques « libérales » de la Commission spéciale sur le modèle de développement (CSMD).  

La sécurité du trône entre les mains des militaires

Par ailleurs, le roi semble convaincu que la sécurité du trône passe par une réhabilitation du rôle de l’institution militaire, dont il est le chef suprême.

À cet effet, il n’a eu de cesse d’augmenter le budget consacré aux FAR et de multiplier les achats d’armement, comme en témoigne le dernier contrat de 4,25 milliards de dollars conclu avec les États-Unis.

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Enfin, le roi a même décidé de rétablir le service militaire obligatoire pour les jeunes de 19 à 25 ans. 

Alors que la monarchie s’est toujours arrangée pour contenir les FAR loin de toute implication dans la vie publique, les États-Unis semblent avoir réussi à replacer les généraux au cœur du pouvoir. L’administration Trump semble persuadée que l’armée marocaine pourrait jouer un rôle stratégique aux niveaux national et régional. 

D’ailleurs, les Américains ont toujours misé sur les militaires pour préserver leurs intérêts dans la région. Le déploiement des FAR aux premières loges, à proximité du roi et de la famille royale, répondrait à une double logique : la première relève de l’incapacité à terme de l’appareil sécuritaire marocain à contenir des soulèvements populaires massifs, notamment dans les régions provinciales.

La deuxième logique pourrait se rapporter aux intérêts géostratégiques liés principalement à la gestion internationale du terrorisme dans la région du Sahel, notamment par la France, qui a perdu treize soldats au Mali en 2019.

Emmanuel Macron, attendu au Maroc au cours du premier trimestre 2020 selon des médias locaux, chercherait, selon une source diplomatique, à relancer un accord militaire de 1950 signé entre Mohammed VI et la Marine française qui lui permettrait de rouvrir des bases militaires au Maroc et d’en faire profiter les Américains.

Le choix pragmatique de Mohammed VI de confier la sécurité royale aux FAR est aussi un affront aux ambitions légitimes d’une libéralisation politique

Le choix pragmatique de Mohammed VI de confier la sécurité royale aux FAR peut être lu à la fois comme un signe de loyalisme envers ses alliés occidentaux et comme un acte de défiance à l’encontre des généraux algériens au pouvoir.

Mais c’est aussi un affront aux ambitions légitimes d’une libéralisation politique.

À la place d’une démocratisation du système, Mohammed VI opte désormais pour la pérennisation (succession) de son pouvoir autour d’un roi providentiel placé, dorénavant, sous l’œil vigilant des militaires. 

MEE a tenté de joindre les Forces armées royales sur l’attribution des nouvelles prérogatives de sécurité pour obtenir un commentaire mais n’a obtenu aucune réponse.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Aziz Chahir
Aziz Chahir est docteur en sciences politiques et enseignant-chercheur à Salé, au Maroc. Il travaille notamment sur les questions relatives au leadership, à la formation des élites politiques et à la gouvernabilité. Il s’intéresse aussi aux processus de démocratisation et de sécularisation dans les sociétés arabo-islamiques, aux conflits identitaires (le mouvement culturel amazigh) et aux questions liées aux migrations forcées. Consultant international et chercheur associé au Centre Jacques-Berque à Rabat, et secrétaire général du Centre marocain des études sur les réfugiés (CMER), il est l’auteur de Qui gouverne le Maroc : étude sociologique sur le leadership politique (L’Harmattan, 2015).