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Fin de parcours pour les Frères musulmans au Maghreb ?

Au Maghreb, les partis issus des Frères musulmans ont joué un rôle de tampon pour amortir le choc avec l’islamisme radical. Leur modération n’a cependant pas suffi pour freiner leur déclin, qui s’est fortement accéléré en 2021
De gauche à droite : le Libyen Fayez al-Sarraj, le Tunisien Rached Ghannouchi, l'Algérien Abderrezak Makri et le Marocain Saâdeddine el-Othmani (MEE/Mohamad Elaasar)
De gauche à droite : le Libyen Fayez al-Sarraj, le Tunisien Rached Ghannouchi, l'Algérien Abderrezak Makri et le Marocain Saâdeddine el-Othmani (MEE/Mohamad Elaasar)

Dans la nébuleuse islamiste, les partis issus de la mouvance des Frères musulmans semblaient les mieux placés pour accéder au pouvoir par les urnes.

Avec leur discours modéré, ils paraissaient aussi les plus aptes à gouverner en respectant un tant soi peu certaines normes modernes, comme l’accès au pouvoir par les urnes, la séparation des pouvoirs, l’indépendance de la justice, la liberté de la presse et l’alternance au pouvoir.

L’AKP, parti de Recep Tayyip Erdoğan en Turquie, et Ennahdha, parti de Rached Ghannouchi en Tunisie, se sont ainsi imposés comme la première force électorale dans ces pays, à l’issue de scrutins considérés comme réguliers.

Mohamed Morsi, candidat du Parti de la liberté et de la justice en Égypte, avait lui aussi réussi à accéder à la magistrature suprême à l’issue d’élections libres, avant d’être renversé par l’armée, pour finalement mourir en prison, laissant sa mouvance face à une répression féroce imposée par le nouveau maître du pays, le maréchal Abdel Fattah al-Sissi.

Mais les choses semblent avoir profondément changé en 2021, et seul le président turc Erdoğan continue à surfer sur une vague populiste, alors que partout ailleurs, le reflux est net.

Maroc : la chute précipitée du PJD

Conférence de presse du PJD pour annoncer la démission de son président Saâdeddine el-Othmani et des membres du secrétariat général, le 9 septembre 2021 à Rabat (AFP/Fadel Senna)
Conférence de presse du PJD pour annoncer la démission de son président Saâdeddine el-Othmani et des membres du secrétariat général, le 9 septembre 2021 à Rabat (AFP/Fadel Senna)

L’échec le plus spectaculaire a été enregistré au Maroc où, à la faveur des élections législatives du 8 septembre, le Parti de la justice et du développement (PJD), au gouvernement depuis une décennie, a subi un revers d’une ampleur inégalée.

Après avoir été le premier parti au Parlement pendant une longue période, il n’a remporté qu’un dixième des sièges obtenus lors de la précédente législature, 13 contre 125.

L’usure du pouvoir, l’échec économique, la normalisation avec Israël, une société qui change d’époque pour passer à l’ère post-islamique, un coup de force du makhzen (pouvoir royal) : difficile de dire lequel de ces facteurs a précipité la chute du PJD.

Algérie : tout paraissait sourire au MSP…

Abderrezak Makri espérait un score exceptionnel pour le MSP aux législatives de juin mais son parti n’a pas pu dépasser le FLN (AFP/Ryad Kramdi)
Abderrezak Makri espérait un score exceptionnel pour le MSP aux législatives de juin mais son parti n’a pas pu dépasser le FLN (AFP/Ryad Kramdi)

Le Mouvement de la société pour la paix (MSP), principal parti de la mouvance des Frères musulmans en Algérie, avait, de son côté, semblé limiter les dégâts lors des législatives du 12 juin, en remportant 65 sièges contre 39 pour le mouvement El Bina, une autre formation de la même tendance.

Mais ces chiffres sont trompeurs, car ils ne tiennent pas compte de trois éléments essentiels. D’une part, les deux partis au pouvoir en Algérie depuis deux décennies, le FLN et le RND, ont subi de plein fouet la vague du hirak, mouvement de contestation populaire, qui les a fortement discrédités.

L’ancien patron du RND, Ahmed Ouyahia, est en prison, après avoir subi de multiples condamnations, dont l’une à quinze ans de prison ; un ancien secrétaire général du FLN, Djamel Ould Abbès, est lui aussi en détention ; un autre secrétaire général, Abdelkader Djemaï, a retrouvé la liberté après une année en détention, et un troisième, Amar Saadani, a carrément choisi l’exil, en France puis chez l’ennemi marocain ! Cette situation était supposée offrir un boulevard au MSP. Il n’en fut rien.

D’autre part, la participation aux législatives du 12 juin 2021 n’a été que de 23 %. Une participation aussi faible devait théoriquement constituer une opportunité exceptionnelle pour des partis disposant d’un noyau électoral et d’un appareil politique relativement épargnés par les scandales.

Mais le MSP n’a même pas pu dépasser le FLN, arrivé en tête avec 98 sièges, et a fait à peine un peu mieux que le RND, qui a obtenu 59 sièges.

Enfin, le chemin paraissait d’autant plus balisé que le hirak ne présentait pas de candidats et que l’opposition laïque boycottait le scrutin.

Dans cette configuration politique, tout paraissait sourire au MSP, dont le président Abderrezak Makri espérait un score exceptionnel. À tel point qu’il avait déclaré publiquement que son parti était « prêt à diriger le gouvernement ».

Tunisie : Ennahdha ligoté

Kais Saied reçoit Rached Ghannouchi au palais présidentiel le 15 novembre 2019 (AFP)
Kais Saied reçoit Rached Ghannouchi au palais présidentiel le 15 novembre 2019 (AFP)

En Tunisie, où Ennahdha de Rached Ghannouchi a fait preuve d’une remarquable retenue, malgré ses victoires électorales, tout semblait destiner les « Frères » à phagocyter les institutions, pour devenir le pilier incontournable de la vie politique et du pouvoir. Un peu à la manière de la Turquie d’Erdoğan, dont Ennahdha avait le soutien, tout comme celui du précieux Qatar.

Mais l’avènement d’un président atypique, Kais Saied, nationaliste ombrageux non issu d’un parti traditionnel, a bouleversé la donne. Kais Saied a clairement contré l’envahissement des institutions par le parti islamiste, avant de suspendre le gouvernement dominé par le parti islamiste, ainsi que le Parlement, présidé par Ghannouchi lui-même.

Les difficultés économiques aggravées par la pandémie de COVID-19, l’usure du pouvoir, l’affairisme des hommes d’Ennahdha, le manque de perspectives pour les Tunisiens : tout a concouru à provoquer une situation où le chef de l’État tunisien s’est senti en position suffisamment forte pour engager un bras de fer contre le premier parti politique du pays.

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Face à ce revers, Ennahdha s’est retrouvé ligoté. Ghannouchi est plus préoccupé par la nécessité de calmer ses troupes que de mener bataille contre le président Kais Saied.

Ghannouchi sait que le moindre débordement pourrait mener la Tunisie dans un engrenage incontrôlable. Il sait également que son parti serait mis en accusation en cas de violence, alors qu’il veut à tout prix préserver l’expérience tunisienne, la seule où un pays arabe dirigé par un parti islamiste arrivé démocratiquement au pouvoir semblait adopter une démarche démocratique convaincante.

Enfin, Ghannouchi ne peut ignorer l’expérience égyptienne, où un président issu des Frères musulmans a été élu démocratiquement, avant d’être renversé et jeté en prison, et ses partisans pourchassés, pendant que la communauté internationale regardait ailleurs.

L’Égypte soutient d’ailleurs le président Kais Saied, tout comme elle soutient, en Libye, le maréchal Haftar, adversaire déclaré des Frères musulmans.

Libye : une légitimité insuffisante face à Haftar

Fayez al-Sarraj et Recep Tayyip Erdoğan en conférence de presse à Ankara le 4 juin 2000 (AFP/Adem Altan)
Fayez al-Sarraj et Recep Tayyip Erdoğan en conférence de presse à Ankara le 4 juin 2000 (AFP/Adem Altan)

Fayez al-Sarraj, considéré comme proche de cette mouvance, avait été désigné à la tête du conseil présidentiel libyen par une conférence assez représentative des forces politiques libyennes, alors que son successeur, Mohamed al-Menfi, a été porté au pouvoir à l’issue d’une conférence chapeautée par les Nations unies.

Cela semblait leur donner un minium de crédibilité et une certaine légitimité susceptibles de leur permettre d’organiser une transition en douceur.

Ils voulaient devenir un élément central du pouvoir, à défaut, ou avant de s’en emparer. Mais dans chacun des pays du Maghreb, ils sont restés sur le seuil du pouvoir, sans y accéder

Mais ce n’était pas suffisant pour empêcher le maréchal Haftar, appuyé par une alliance hétéroclite incluant l’Égypte, la Russie et les salafistes du Moyen-Orient, de les contester et même de tenter un coup de force, mis en échec après un déploiement en urgence d’un puissant soutien turc cautionné par les voisins tunisiens.

Dans cette alliance anti-Frères musulmans, on retrouve curieusement les salafistes (non djihadistes), mais ce n’est pas une surprise, car le conflit entre salafistes et Frères musulmans résulte de divergences doctrinales insurmontables.

Les salafistes considèrent toute forme d’activité politique introduite après les premiers temps de l’islam comme illicite. Quant aux Frères musulmans, ils admettent des formes modernes d’organisation et d’activités politiques, comme les partis, les syndicats, les élections et l’alternance au pouvoir.

Vus sous cet angle, les Frères musulmans apparaissent comme plus modernes, même s’ils s’accrochent à un conservatisme social pesant. D’ailleurs, leur électorat et leur discours politique sont parfois plus proches d’un conservatisme traditionnel que de l’islamisme. En vivant à proximité du pouvoir, ils ont fini par en goûter les délices, particulièrement quand ils ont été introduits dans le monde des affaires.

Adeptes d’un entrisme systématique, qui se transforme parfois en un opportunisme vulgaire (le MSP a fait partie du gouvernement pendant deux décennies sans interruption sous Liamine Zéroual puis sous Bouteflika), les « Frères » pensaient phagocyter le pouvoir et les institutions.

Ils voulaient devenir un élément central du pouvoir, à défaut, ou avant de s’en emparer. Mais dans chacun des pays du Maghreb, ils sont restés sur le seuil du pouvoir, sans y accéder. Ils n’ont pu accéder à la dernière marche, qui reste, pour des raisons historiques, l’apanage de l’armée en Algérie et en Libye, du fameux makhzen au Maroc, et d’une alliance de la bourgeoisie et de l’appareil sécuritaire en Tunisie.

Un projet qui ne fait plus rêver les foules

Aux yeux de la société, les Frères accusent désormais un autre handicap. La vague islamiste est en déclin. Le projet islamiste ne fait plus rêver les foules.

Aux yeux de la société, les Frères accusent désormais un autre handicap. La vague islamiste est en déclin. Le projet islamiste ne fait plus rêver les foules

De nouvelles générations ont émergé, plus éduquées, mieux formés, plus exigeantes, nourries aux réseaux sociaux et, de ce fait, ayant accès à tout ce qui se passe dans le monde. Il est difficile de leur vendre un projet aussi simpliste que le projet islamiste. Les partis islamistes n’arrivent, de fait, plus à recruter aussi massivement qu’après octobre 1988, quand l’islamisme et le Front islamique du salut (FIS) étaient à leur apogée.

Enfin, pour la filière des Frères musulmans, le déclin est aussi lié à leur rôle historique durant les trois dernières années. En s’intégrant au jeu politique, ils ont, volontairement ou non, servi de tampon pour amortir le choc avec l’islamisme radical.

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Plus tard, en développant des pratiques clientélistes, politiciennes, en s’intégrant dans les combines les plus tordues (Abderrezak Makri a servi d’émissaire à Saïd Bouteflika pour plaider en faveur de la prolongation du quatrième mandat de l’ancien président Abdelaziz Bouteflika), les « Frères » se sont banalisés.

Ils ont, d’une certaine manière, validé a posteriori la thèse de la « régression féconde » développée il y a 30 ans par le sociologue Addi Lahouari, thèse selon laquelle il fallait permettre aux islamistes d’accéder au pouvoir pour devenir des politiciens comme les autres.

Il reste à savoir si le déclin des modérés de la filière des Frères musulmans, conjugué à l’impasse politique que vivent les pays du Maghreb, ne risque pas de relancer l’islamisme radical.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteu et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Abed Charef
Abed Charef est un écrivain et chroniqueur algérien. Il a notamment dirigé l’hebdomadaire La Nation et écrit plusieurs essais, dont Algérie, le grand dérapage. Vous pouvez le suivre sur Twitter : @AbedCharef