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Les Palestiniens d’Israël seuls face aux violences des groupes d’extrême droite soutenues par l’État

Les manifestations des citoyens palestiniens en Israël sont accueillies par un mélange de violences policières et d’attaques de fascistes juifs se comportant en miliciens
Le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou s’exprime lors d’une rencontre avec la police des frontières israélienne à Lod, le 13 mai 2021 (AFP)

Avec Jérusalem qui s’embrase et Gaza aux prises à une nouvelle offensive israélienne majeure, il a été facile d’ignorer l’escalade rapide de la violence ethnique en Israël, où un habitant sur cinq est Palestinien.

Ces 1,8 million de Palestiniens – citoyens israéliens qui n’en ont guère que le nom –expriment depuis plusieurs jours leur frustration et leur colère face à des décennies d’oppression israélienne contre leur communauté au sein d’Israël ainsi que contre les Palestiniens sous occupation plus visible en Cisjordanie.

Les manifestations qui ont balayé les communautés palestiniennes en Israël ont rencontré une réaction brutale : combinaison de violences officielles de la police israélienne et de violences de gangs juifs d’extrême droite agissant tels des milices.

Plus la minorité palestinienne proteste contre la discrimination structurelle à laquelle elle est confrontée, plus elle risque d’attiser les passions de l’extrême droite juive

Les politiciens israéliens ont mis en garde à cor et à cri contre les « pogroms arabes » contre la population juive. Mais vu l’influence croissante de l’extrême droite ouvertement fasciste en Israël – dont de nombreux colons armés, certains ayant des liens avec des unités militaires –, il y a un risque bien plus grand de pogroms contre la minorité palestinienne.

Les citoyens palestiniens d’Israël ont été au cœur de la vague de protestations à Jérusalem-Est occupée qui a commencé il y a un mois, au début du Ramadan. Avec l’aide de leurs cartes d’identité israéliennes et une relative liberté de mouvement, beaucoup se sont rendus à Jérusalem-Est en convois de bus organisés. Ils ont renforcé les manifestations à Sheikh Jarrah, où de nombreuses familles palestiniennes risquent l’expulsion au profit de colons juifs, soutenus par l’État israélien. Ils ont également participé à la défense de la mosquée al-Aqsa.

Mais le weekend dernier, alors que les images de policiers prenant d’assaut al-Aqsa et d’extrémistes juifs se réjouissant d’un incendie près de la mosquée inondaient les réseaux sociaux, des manifestations ont également éclaté en Israël. Il y a eu des manifestations nocturnes dans les grandes villes palestiniennes, y compris Nazareth, Kafr Kanna, Kafr Manda, Umm al-Fahm, Shefa-Amr et Beer-Sheva. La police a réagi comme d’habitude, tirant des grenades assourdissantes sur la foule et l’étouffant sous les gaz lacrymogènes. De nombreuses arrestations ont eu lieu.

Point d’ébullition

Certains des affrontements les plus violents ont cependant eu lieu ailleurs, dans des collectivités décrites à tort par Israël comme des « villes mixtes ». Israël présente généralement ces villes – Lod (Lydd), Ramla, Jaffa, Haïfa et Acre (Akka) – comme des exemples de « coexistence judéo-arabe ». La réalité est très différente.

Dans chacune d’elle, les citoyens palestiniens vivent en périphérie d’une ancienne ville palestinienne ayant fait l’objet d’un nettoyage ethnique lors de la fondation d’Israël en 1948 et qui a été agressivement « judaïsée » depuis.

Les résidents palestiniens de ces villes doivent faire face quotidiennement au racisme de beaucoup de leurs voisins juifs, et ils sont confrontés à une discrimination institutionnelle flagrante dans la planification de règles conçues pour les repousser et aider les juifs – souvent issus du mouvement des colons ou des étudiants religieux extrémistes – à prendre leur place. Dans le même temps, ils font l’objet d’un contrôle étroit par la police pour protéger les droits des résidents juifs à leurs dépens.

Les forces israéliennes arrêtent un groupe de citoyens palestiniens d’Israël à Lod, le 13 mai, lors d’un saccage par des extrémistes israéliens et des manifestations de Palestiniens (AFP)
Les forces israéliennes arrêtent un groupe de citoyens palestiniens d’Israël à Lod, le 13 mai, lors d’un saccage par des extrémistes israéliens et des manifestations de Palestiniens (AFP)

Le ressentiment et la colère ne cessent de croître depuis des années, et semblent maintenant avoir atteint un point d’ébullition. Et parce que les « villes mixtes » sont parmi les rares endroits en Israël où citoyens juifs et palestiniens vivent dans une relative proximité – la plupart des autres collectivités sont strictement séparées par Israël –, le potentiel de violences intercommunautaires est particulièrement élevé.

Les racines de ce que certains considèrent encore comme une nouvelle intifada potentielle risquent d’être étouffées dans certaines régions d’Israël. Plus la minorité palestinienne proteste contre la discrimination structurelle à laquelle elle est confrontée, plus elle risque d’attiser les passions de l’extrême droite juive.

Ces fascistes juifs ont le vent en poupe depuis que leurs partis ont remporté six sièges aux élections législatives du mois de mars. Ils sont considérés comme faisant partie intégrante de tout gouvernement de coalition que le Premier ministre par intérim Benyamin Netanyahou est susceptible de former.

Chasser les Palestiniens

Depuis des années, la droite des colons tente de chasser les familles palestiniennes restantes des « villes mixtes », en particulier celles du centre du pays, à côté de Tel Aviv. Elle a reçu l’aide de l’État pour mettre en place des séminaires religieux extrémistes au cœur des quartiers palestiniens.

Aujourd’hui, sous couvert de manifestations, l’extrême droite a la chance de monter les enjeux. Son tout nouveau député, Itamar Ben Gvir, a affirmé, de façon tout à fait fantaisiste, qu’on empêchait la police de gérer avec suffisamment de fermeté les manifestations. Le message est à peine codé : l’extrême droite doit prendre la loi en main. 

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Plus surprenant encore, le ministre de l’Intérieur Amir Ohana a fait écho aux propos de Ben Gvir et a appelé les « citoyens détenteurs d’armes » à travailler au nom des autorités en « neutralisant immédiatement les menaces et les dangers ». Les réseaux sociaux regorgent eux aussi d’appels de militants à s’armer et à attaquer les communautés palestiniennes en Israël.

Mercredi, les résultats de cette incitation à la violence n’étaient que trop évidents. Des gangs juifs, dont beaucoup étaient masqués, ont détruit et pillé des magasins et des étals de nourriture appartenant à des Palestiniens au sud de Tel Aviv. Une équipe de télévision israélienne a filmé des centaines de témoins regarder un conducteur palestinien être traîné hors de sa voiture et roué de coups. Bien que le saccage ait duré une grande partie de la soirée, la police n’était nulle part en vue.

Les Palestiniens des villes mixtes organisent à la hâte des patrouilles de défense dans leurs quartiers. Mais étant donné que de nombreux membres de l’extrême droite juive sont autorisés à porter des armes, le fait est que les Palestiniens ont peu de moyens de se protéger efficacement. 

Certaines des pires scènes ont été constatées à Lod, où les Palestiniens vivent dans quelques quartiers ghettoïsés bloqués au milieu de ce qui est maintenant de fait une ville juive à côté de Tel Aviv.

« Main de fer »

Des affrontements lundi dernier se sont soldés par la mort d’un Palestinien père de trois enfants, Moussa Hassouna, abattu par un juif armé. Le lendemain, après que la police a tenté de bloquer l’itinéraire des personnes en deuil, ses funérailles ont dégénéré en émeute avec l’incendie de voitures et de symboles visibles de la prise de contrôle juive du centre de Lod, notamment une synagogue. 

En visite dans la ville, Netanyahou a dénoncé « l’anarchie » et a averti qu’Israël aurait une « main de fer si nécessaire ».

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Mercredi soir, un couvre-feu a été imposé à Lod, et en vertu de l’état d’urgence, le conseil local a cédé la main à la police. Netanyahou a assuré avoir travaillé à surmonter les obstacles juridiques pour donner à la police des pouvoirs encore plus grands.

Comme Netanyahou et les partis fascistes juifs, le préfet de police israélien Yaakov Shabtai a fait valoir que l’explosion des troubles palestiniens avait été causée par une « trop grande mollesse » de la police.

Ces derniers jours, de violentes attaques de représailles ont été menées contre des citoyens juifs et palestiniens : des passages à tabac, des coups de couteau et des coups de feu ont fait plusieurs dizaines de blessés. Mais les allégations de « guerre civile » imminente dans des endroits comme Lod, comme son maire juif décrivait la situation récemment, déforment fondamentalement la dynamique en jeu et l’équilibre des pouvoirs.

Même si elles le voulaient, les communautés palestiniennes n’auraient pas la moindre chance face aux forces de sécurité et aux milices juives lourdement armées.

Éruption de colère

Ce que l’État fait à Lod et ailleurs – par l’intermédiaire de la police et, par procuration, des colons alliés – donne une leçon à une nouvelle génération de citoyens palestiniens en matière d’éducation civique dans « l’État juif » : vous paierez un prix très douloureux à exiger les droits dont nous prétendons face au monde que vous avez déjà.

Certes, Netanyahou ne semble pas très désireux de calmer le jeu, d’autant plus que son procès pour corruption ne fait plus les unes, lesquelles sont consacrées aux violences entre les citoyens juifs et palestiniens. Il alimente également un discours de droite qui est susceptible de bien le servir si, comme prévu, Israël se dirige vers de nouvelles élections législatives dans quelques mois.

Mais d’autres responsables israéliens attisent les flammes – y compris le président Reuven Rivlin, qui, contrairement à Netanyahou, est censé être une figure unificatrice. Il a qualifié les citoyens palestiniens de « foule arabe sanguinaire » et, inversant la réalité qui émerge rapidement, les a accusés de mener ce qu’il a appelé un « pogrom » à Lod.

Des Palestiniens en deuil assistent aux funérailles de Moussa Hassouna, le 11 mai 2021 (AFP)
Des Palestiniens en deuil assistent aux funérailles de Moussa Hassouna, le 11 mai 2021 (AFP)

Pendant des décennies, Israël a essayé de cultiver l’idée improbable pour le public occidental que ses citoyens palestiniens – rebaptisés « Arabes israéliens » – vivent heureux et égaux avec les juifs dans « la seule démocratie du Moyen-Orient ».

Israël a soigneusement occulté l’histoire de la minorité – les Palestiniens qui se sont accrochés à leurs terres lors des opérations de nettoyage ethnique de masse commises par Israël en 1948 –, tout comme la discrimination systématique à laquelle elle est confrontée dans un État autoproclamé juif.

En conséquence, Israël a toujours du mal à gérer les discours sur les éruptions de colère au sein des communautés palestiniennes d’Israël.

Considérés comme des « ennemis »

Depuis que l’emprise du gouvernement militaire s’est relâchée à la fin des années 1960, la minorité palestinienne n’a cessé de manifester. Mais des manifestations massives dans tout le pays n’ont éclaté qu’une fois par génération – et elles sont toujours brutalement réprimées par les forces israéliennes.

Cruellement ensanglantés, les citoyens palestiniens ont été contraints de se replier dans un calme malheureux et temporaire. 

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Dans les années 1970, lors de la journée de la Terre, lorsque les Palestiniens ont lancé leur première grève générale pour protester contre le vol massif de leurs terres agricoles historiques par l’État afin que des communautés exclusivement juives puissent s’y établir, les responsables israéliens, dont le Premier ministre de l’époque, Yitzhak Rabin, étaient tellement furieux qu’ils envoyèrent des chars. Six citoyens palestiniens furent tués.

Les manifestations sont revenues en octobre 2000, au début de la seconde Intifada, lorsque la minorité palestinienne est descendue dans la rue en solidarité avec les Palestiniens sous occupation qui se faisaient tuer en grand nombre en Cisjordanie, à Jérusalem-Est et à Gaza.

En quelques jours, treize manifestants avaient été abattus et des centaines d’autres grièvement blessés alors que la police israélienne utilisait des balles réelles et des balles en métal recouvertes de caoutchouc comme principal moyen de contrôle des foules.

Une enquête judiciaire ultérieure, la Commission Or, a conclu que la police avait considéré la minorité comme un « ennemi ».

Double discrimination

La nouvelle génération qui manifeste cette fois-ci connaît les manifestations d’octobre 2000 surtout en tant qu’histoires racontées par leurs parents. Ils savent de première main à quel point les services de police racistes d’Israël ont changé au cours des deux décennies qui ont suivi.

En fait, les questions sur le rôle de la police israélienne et ses relations avec les Palestiniens d’Israël ont été au premier plan des débats politiques qui font rage dans la communauté depuis deux ans.

Ils n’ont pas le moindre espoir de sortir de l’ombre d’un paradigme de sécurité israélien qui les considère volontiers comme une cinquième colonne

La minorité palestinienne a longtemps souffert d’une approche doublement discriminatoire de la part des forces de l’ordre israéliennes. D’une part, la police a esquivé son rôle normal de police civile dans les communautés palestiniennes. Cela a permis aux éléments criminels de s’épanouir dans le vide créé par cette négligence. Les meurtres et les fusillades atteignent un niveau record

D’autre part, la police n’hésite pas à sévir lorsque les citoyens palestiniens s’engagent dans la dissidence politique. Les arrestations et les violences policières actuelles s’inscrivent dans un schéma familier.

Bon nombre des facteurs qui ont fait sortir les Palestiniens dans la rue en 2000 n’ont pas disparu. Le maintien de l’ordre violent et répressif sur le plan politique s’est poursuivi. Les démolitions de maisons et les politiques d’urbanisation racistes signifient encore que les communautés palestiniennes sont chroniquement surpeuplées et asphyxiées. L’incitation à la haine des politiciens juifs est toujours la norme. Et les dirigeants palestiniens en Israël continuent d’être exclus du gouvernement et des principales institutions israéliennes.

Sous-classe permanente

Mais ces dernières années, les choses se sont encore détériorées. L’adoption en 2018 de la loi sur l’État-nation du peuple juif signifie que la position juridique de la minorité a officiellement empiré. Cette loi a explicitement relégué les citoyens palestiniens dans une sous-classe permanente – pas vraiment citoyens, mais des travailleurs invités indésirables dans un État juif.

Si cela arrivait chez nous, cela ferait scandale. En Israël, c’est la norme
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En outre, l’extrême droite juive en plein essor a un grief croissant contre la minorité palestinienne qui l’a empêchée d’obtenir une majorité électorale solide lors des multiples élections de ces deux dernières années. Le succès des partis palestiniens est perçu comme ce qui empêche dans les faits Netanyahou de diriger une coalition stable de la droite ultranationaliste.

Et, puisque la solution à deux États est hors de question pour tous les partis juifs d’Israël, les citoyens palestiniens sont face à un cul-de-sac politique et diplomatique. Ils n’ont pas le moindre espoir de sortir de l’ombre d’un paradigme de sécurité israélien qui les considère volontiers comme une cinquième colonne ou un cheval de Troie palestinien à l’intérieur d’un État juif.

C’est ce paradigme même qui est actuellement utilisé contre eux – et qui justifie la violence policière et des colons dans des endroits comme Lod, Jaffa et Acre.

- Jonathan Cook est un journaliste britannique basé à Nazareth depuis 2001. Il a écrit trois ouvrages sur le conflit israélo-palestinien. Il a remporté le prix spécial de journalisme Martha Gellhorn. Son site Web et son blog sont disponibles à l’adresse : www.jonathan-cook.net

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

Jonathan Cook
Jonathan Cook, a British journalist based in Nazareth since 2001, is the the author of three books on the Israeli-Palestinian conflict. He is a past winner of the Martha Gellhorn Special Prize for Journalism. His website and blog can be found at: www.jonathan-cook.net