Aller au contenu principal

La plus grande menace pour la démocratie ? Le mythe du caractère immuable de la démocratie

Dans un monde de plus en plus connecté, chaque nouvel échec pour défendre la démocratie quelque part dans le monde affaiblit la démocratie à l’échelle planétaire

Jusqu’à récemment, dénoncer le caractère vulnérable de la démocratie même dans les pays où elle est établie depuis longtemps aurait été accueilli avec dérision. Mais en quelques mois, la situation a bien changé.

Aux États-Unis, nous assistons à l’émergence d’un courant véritablement faciste en pleines élections présidentielles. Après avoir refusé pendant des mois d’envisager la candidature de Donald Trump à la présidence des États-Unis, le parti d’Abraham Lincoln et de Dwight D. Eisenhower a nommé comme candidat à la présidence un homme qui a promis avec audace pendant sa campagne de porter atteinte et d’ignorer la Constitution des États-Unis d’Amérique. À un moment donné, le site internet de sondages de Nate Silver fivethirtyeight.com plaçait le candidat au coude-à-coude avec Hillary Clinton. 

En Autriche, un candidat avéré d’un courant d’extrême droite a été battu de peu, après quoi les tribunaux ont invalidé les résultats et convoqué de toutes nouvelles élections. Dans toute l’Europe, notamment dans les pays comme la France et le Royaume-Uni, on peut observer l’émergence de partis d’extrême-droite, à tel point que les partis traditionnels dominants sont obligés de prendre en compte leur popularité et leur influence éventuelle. La campagne en faveur du Brexit a permis de généraliser les discours politiques d’extrême-droite en Grande-Bretagne, et le résultat du scrutin a valorisé, à son tour, ces partis dans d’autres pays européens.

Comment en est-on arrivé là ? Les raisons qui ont poussé les nations à s’enfoncer dans le fascisme sont complexes, mais, je dirais qu’il y a deux facteurs fondamentaux qui sont au cœur du phénomène qui nous intéresse.

« La plus grande victoire du diable »

Tout d’abord, la démocratie ne peut survivre que si elle est entourée d’autres démocraties : les démocraties isolées ne résistent pas longtemps. D’autre part, la démocratie est finalement mise à mal par des discours qui tendent à faire croire qu’elle est immuable, que le régime démocratique est ancré si profondément dans la société qu’il ne peut pas être bafoué.

On a du mal à réaliser que l’Allemagne et l’Italie ne connaissent la démocratie que depuis une génération et que l’Espagne n’a pas encore célébré le 40e anniversaire d’un régime démocratique stable

En fin de compte, la démocratie est également décrédibilisée par des discours qui affirment que ce mode de gouvernance n’est viable qu’en raison de facteurs intrinsèques à une culture ou à une société spécifique. Ces discours font référence à des mythomoteurs, c’est-à-dire des mythes « liés aux origines, au caractère particulier et au destin d’une nation ».

L’un des mythomoteurs qui présente le plus de danger pour les « démocraties occidentales » est le sacrosaint argument selon lequel la démocratie n’est viable qu’en raison de facteurs inhérents aux sociétés occidentales. Ce mythe repose notamment sur le fait que, dans la tradition judéo-chrétienne hellénique, la démocratie s’impose pratiquement sans effort comme le seul mode de gouvernance possible.

« Les droits de l’homme font partie de notre ADN », selon Bernardino León, alors représentant spécial de l’Union européenne (UE) pour la Méditerranée qui s’adressait aux membres de l’administration de Mohamed Morsi (AFP)

Selon ces mêmes arguments, les sociétés « non occidentales », en revanche, doivent se battre pour instaurer la démocratie. Dans son discours polémique de Regensburg, le Pape Benoît XVI semblait affirmer que la civilisation européenne puisait ses racines dans la rationalité, qui trouve son origine dans l’idéal chrétien déterminé à élever la rationalité au niveau du divin.

Il semblait également prétendre que l’Islam, au contraire, n’était pas compatible avec l’Europe puisqu’il affirmait que le divin existait au-delà de la rationalité et d’autres conceptions humaines. Bernardino León, à l’époque représentant spécial de l’Union européenne pour la Méditerranée, se faisait un plaisir de sermonner les membres de l’administration du président Morsi, en affirmant que « les droits de l’homme font partie de notre ADN ». 

Keyser Söze faisait remarquer de façon très perspicace que « la plus grande victoire du diable a été de convaincre le monde qu’il n’existait pas »

Ce discours contribue à créer un sentiment de sécurité illusoire, de sentiment « que tout vous est dû » et participe à une conception fondamentalement erronée des menaces réelles qui pèsent sur la démocratie. Une population qui a atteint un tel niveau de sociabilisation a tendance à progressivement intervenir de moins en moins pour faire les choix nécessaires en vue de la pérennisation ou de la défense de la démocratie.

Keyser Söze faisait remarquer de façon très perspicace que « la plus grande victoire du diable a été de convaincre le monde qu’il n’existait pas ». De la même façon, le mythe national qui consiste à croire que la démocratie est immuable et incontestable, quel que soit le pays où elle est installée, est certainement la plus grande menace susceptible de remettre en cause ce type de régime.

Un autre aspect de ce discours est de faire croire que l’histoire « occidentale » contemporaine s’inscrit dans une évolution longue et radicale amenant au pouvoir des gouvernements de plus en plus sages et bienveillants, et nous promettant ainsi un avenir toujours plus démocratique et tourné vers le progrès.

Ces deux argumentaires comportent quelques détails gênants : la démocratie en Grèce et à Rome n’a été que de courte durée. Au cours de la majeure partie de son histoire, la tradition judéo-chrétienne a toléré, voire même défendu l’autoritarisme. Ce n’était qu’une fois que la religion fut évincée de la sphère publique à « l’Ouest », que l’installation d’un gouvernement démocratique a été possible.

Ce discours a été si puissant et insidieux qu’on a du mal à réaliser que l’Allemagne et l’Italie ne connaissent la démocratie que depuis une génération et que l’Espagne n’a pas encore célébré le 40e anniversaire d’un régime démocratique stable.

D’où qu’elle vienne, la menace est mondiale

Un autre facteur qui contribue au recul de la démocratie dans le monde est l’échec de ce modèle politique où que ce soit sur la planète. Dans un monde de plus en plus petit, où les distances sont réduites de jour en jour en raison de l’essor des technologies de communication et la facilité de se déplacer, lorsque la démocratie est mise à mal quelque part dans le monde, c’est toute la planète qui est menacée.

Malcolm X, interrogé sur l’assassinat de John F. Kennedy, avait répondu qu’il fallait s’attendre à récolter ce que l'on avait semé

Malcolm X, interrogé sur l’assassinat de John F. Kennedy, avait répondu qu’il fallait s’attendre à récolter ce que l'on avait semé. Il a ensuite expliqué qu’aucune société ne pouvait tolérer la haine ou la violence à l’encontre d’un segment de sa population tout en espérant que cette violence reste totalement contenue et dirigée uniquement contre cette cible. Il a ensuite conclu que « laisser la haine se propager sans contrôle avait fini par frapper le chef de l’État des États-Unis. »

Tolérer - voire soutenir - des régimes anti-démocratiques quelque part dans le monde, revient à accepter cette théorie « du retour de bâton » à l’échelle internationale. Nous ne pouvons pas tolérer, encore moins encourager, la violence, la répression et la dictature comme des moyens efficaces et utiles de gouverner des peuples dans des régions comme le Moyen-Orient sans prendre le risquer de voir ces comportements rejaillir dans les sociétés occidentales.

Le cas de l’Égypte est révélateur. Les dirigeants du Sénat, plusieurs candidats aux élections présidentielles, le secrétaire d'État, et, dans une certaine mesure, le président des États-Unis ont tous vanté les mérites des méthodes dictatoriales du président égyptien Abdel Fattah al-Sissi qu’ils jugeaient nécessaires et visionnaires. Est-ce si différent de voir un candidat républicain à l’élection présidentielle des États-Unis vanter les mérites du mode de gouvernance de Vladimir Poutine ? Est-il si surprenant de découvrir, qu’ils sont un certain nombre, voire un grand nombre, dans les sociétés « occidentales » à admirer de telles qualités et à penser que ces dirigeants seraient bénéfiques à nos sociétés ?

Ces deux facteurs sont liés. Cette tendance des nations à se considérer comme exceptionnelles est directement liée à un intérêt limité qu’elles portent à la défense de la démocratie dans les autres parties du monde, alors qu’une population qui a moins conscience des risques pour sa propre démocratie de tomber dans la dictature pourra être plus sensible à la montée en puissance des régimes autoritaires en dehors des frontières de son pays.

Définir la démocratie, c’est la défendre

Mais si les nations démocratiques ont un intérêt personnel à promouvoir la démocratie dans le monde, quel est le meilleur moyen d’y parvenir ? Après tout, l’invasion censée libérer l’Irak de l’emprise de l’autorité et la transformer en une démocratie florissante a largement contribué à plonger cette nation dans une situation tragique qui continue à perdurer encore aujourd’hui. 

Nous devrions nous mettre d’accord sur le sens du terme « démocratie », en indiquant en premier lieu qu’il n’implique pas l’imposition systématique de valeurs et de lois

Quinze ans après, seuls le sectarisme et l’extrémisme virulent ont prospéré en Irak de manière florissante. L’intervention en Lybie, encore plus limitée, ne semble pas avoir rencontré plus de succès. Certains ont expliqué cet échec apparent de manière éloquente. Mais en substance, la promotion de la démocratie ne devrait pas consister à créer des sociétés ou des États à l’image des nôtres.

Au moment où Bagdad fait l’objet de bombardements massifs menés par les États-Unis en mars 2003, un missile frappe le ministère irakien de l’Aménagement (AFP)

Comment promouvoir la démocratie est une question épineuse, mais peut-être devrions-nous d’abord nous mettre d’accord sur ce que revêt le terme « démocratie ». Tout d’abord, la démocratie n’implique pas l’imposition systématique de valeurs et de lois. 

Toutefois, pour qu’un pays puisse revendiquer en quelque sorte son caractère démocratique, trois facteurs au minimum doivent être réunis : le droit d’un peuple à choisir son propre gouvernement, l’existence d’un État de droit renforcé par un pouvoir judiciaire résolument indépendant et des protections anti-majoritaires, et enfin la primauté de la non-violence pour résoudre les conflits.

Encourager la diffusion de ces valeurs n’est pas une tâche facile, mais si nous poursuivons cet objectif, tout en défendant la cause de la démocratie dans le monde entier, nous devrions être plus à même de comprendre que, dans un monde de plus en plus petit, tout échec de promotion de la démocratie où que ce soit dans le monde se traduira par un recul de la démocratie à l’échelle planétaire.

- Le Dr Wael Haddara est professeur de médecine associé à l’Université Western à London, dans l’Ontario (Canada). Il est marié, père de famille, pharmacien, médecin, maître de conférences, bibliophile, militant local, analyste politique canadien et leader d’opinion au Moyen-Orient. Entre 2012 et 2013, il a été conseiller principal auprès du président Mohamed Morsi.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : Alors que les électeurs viennent de se livrer à leur première expérience de démocratie à l’occasion d’un référendum visant à faire passer une série de changements constitutionnels, un Égyptien brandit son doigt recouvert d’encre après avoir voté au bureau de vote de Mansourah, situé à 120 km au nord du Caire, le 19 mars 2011. Ce référendum intervient après que le président Hosni Moubarak a été contraint d’abandonner son pouvoir qu’il exerçait depuis trente ans, au cours du dernier mois de son mandat, face à une vague de manifestations de rue (AFP).

Traduction de l’anglais (original) par Julie Ghibaudo.