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Le virage économique à l’est de la Turquie

L’économie a régressé cette année pour la première fois depuis 2009 et semble se diriger vers une période de perturbations en 2017. Quel est exactement le plan de jeu de la Turquie ?

Alors que les liens qui s’effritent entre la Turquie et l’Occident, en particulier l’OTAN et l’UE, ont beaucoup attiré l’attention, le fait que des pressions économiques croissantes poussent le pays vers un appui alternatif orienté vers l’est pour son économie a moins retenu l’attention. La Turquie appartient au système économique et financier occidental depuis les années 1950 ; néanmoins, à Ankara, la recherche d’alternatives est lancée.

L’élément déclencheur de ce changement a été la période de bourrasques subies par la livre turque, en baisse de 18 % par rapport au dollar cet automne et de 8 % au cours du dernier mois. Mercredi dernier, une hausse des taux d’intérêt américains a fait reculer une nouvelle fois la livre turque. Par conséquent, il est déjà clair que 2017 sera une année très difficile pour l’économie turque.

Existe-t-il des alternatives à la dépendance vis-à-vis du dollar ? Une réponse consiste à se tourner vers l’est et à se retirer du système financier occidental. La semaine dernière, la Turquie a annoncé qu’elle envisageait de commercer avec la Russie, la Chine et l’Iran en monnaies locales plutôt que de libeller ses transactions avec ces pays en dollars. Les transactions énergétiques seront libellées en livres turques, ce qui signifie que la Russie, principal fournisseur énergétique de la Turquie, sera davantage incitée à acheter des produits turcs.

Les liens avec la Chine et la Russie

Le changement des relations économiques avec la Chine est particulièrement frappant. Par le passé, la Chine n’a jamais joui d’une présence majeure sur la scène commerciale turque, mais cela pourrait maintenant changer. Le 9 décembre, la Turquie et la Chine ont annoncé avoir effectué leur premier échange livre turque-yuan pour un montant de 450 millions de livres turques (environ 123 millions de dollars). Cela crée dans chaque pays un pool initial de la monnaie de l’autre à utiliser pour le commerce.

D’autres signes indiquent que les relations économiques entre la Chine et la Turquie sont sur le point de prendre leur essor. La Chine (qui, jusqu’à récemment, dissuadait ses touristes de visiter la Turquie cette année pour des raisons de sécurité) a signé un accord visant à envoyer un million de touristes chaque année. La Chine a déclaré qu’elle réfléchirait à l’adhésion de la Turquie à l’Organisation de coopération de Shanghai, considérée par le président Erdoğan comme une alternative à l’UE, tandis que depuis novembre, les deux pays discutent de moyens d’élargir le commerce et la coopération bilatérale.

L’ampleur de l’économie chinoise (le commerce bilatéral s’est élevé au total à environ 28 milliards de dollars au deuxième trimestre de cette année) en fait une alternative attrayante aux marchés occidentaux. L’accord touristique chinois, par exemple, conjugué à une promesse de renouveau du tourisme russe, pourrait aider un secteur durement touché à se rétablir en 2017.

L’autre volet de cette politique est d’assurer le rétablissement du commerce global turco-russe. Celui-ci s’est interrompu soudainement il y a un an après que la Turquie a abattu un avion russe. Les relations politiques se sont redressées l’été dernier, mais le commerce ne s’est pas encore rétabli.

Une pression à la performance

Outre les problèmes avec le dollar, plusieurs raisons expliquent le fait que la Turquie se détourne de l’Occident sur le plan économique.

La méfiance vis-à-vis des États-Unis sous le président Obama va croissant, en raison notamment de la position apparemment avantageuse dont y jouit encore le mouvement Gülen, la confrérie religieuse basée aux États-Unis que même les opposants politiques d’Erdoğan accusent à une écrasante majorité d’être principalement responsable de la tentative de coup d’État du 15 juillet en Turquie.

Une autre raison est l’échec définitif de la candidature de la Turquie à l’UE.

Pendant ce temps, la pression monte sur un gouvernement engagé à promouvoir une forte croissance économique. Au cours du troisième trimestre de cette année, le PIB a chuté de 1,8 % et connu ainsi son premier recul depuis plusieurs années. Les causes semblent être l’effet de choc de la tentative de coup d’État, la dislocation qui a suivi et la demande faible d’importations turques dans les pays de l’UE.

La détermination du gouvernement à appuyer sur le bouton d’avance rapide pour son volet économique est intacte. Les taux d’intérêt faibles encouragent le commerce et, en particulier, l’industrie de la construction. Les publicités à la télévision affirment aux consommateurs qu’ils peuvent acheter des maisons de luxe à des conditions ultra-avantageuses. D’autres disent aux hommes d’affaires qu’ils peuvent obtenir sans effort des prêts bancaires à moindre coût. Dans un tel climat, les épargnes souffrent et les emprunts grimpent.

Verrouiller l’armoire à pharmacie et jeter la clé

Pour couronner le tout, le gouvernement mène des campagnes militaires coûteuses et entreprend des projets d’infrastructure et de défense ambitieux. Tout cela crée un environnement commercial hautement vulnérable aux chocs à court terme des taux d’intérêt.

Sous des pressions publiques énormes, la Banque centrale a obéi aux messages fréquemment répétés par les responsables politiques appelant à maintenir des taux faibles. Les taux d’intérêt bancaires ont été augmentés brusquement au début de l’année 2014 dans le cadre d’une opération qui a permis de renforcer la lire, mais depuis lors, ceux-ci ont été réduits à intervalles réguliers.

Lors de la dernière réunion sur les taux d’intérêt, le 24 novembre, bien que la lire ait été dépréciée de 10 % au cours du mois précédent, la Banque centrale n’a annoncé qu’une hausse des taux d’intérêt de 0,25 % à 0,5 %. Cette première hausse en trois ans était toutefois évidemment insuffisante. La banque a également annoncé qu’elle se réunirait moins souvent dans l’année pour discuter des taux.

Du point de vie du monde des affaires occidental, ce serait comme verrouiller l’armoire à pharmacie et jeter la clé.

Un retour au pays ?

Ce n’est pas de cette manière qu’Ankara voit les choses. Ankara parle de spéculateurs étrangers qui essaient de faire tomber l’économie, d’un « sabotage économique » et même d’une tentative de coup d’État économique.

L’évolution vers le commerce en « monnaies locales », aussi lointains que puissent être ses effets, est une réponse à long terme. À court terme, le gouvernement a tenté des mesures populistes en encourageant par exemple les citoyens à convertir leurs avoirs de change en livres turques et a demandé aux organismes étatiques de convertir leurs avoirs en dollars en livres turques et de convertir les contrats en livres turques chaque fois que cela était possible. Aucune de ces mesures n’a sauvé la livre turque jusqu’à présent.

Le 8 décembre, le Premier ministre Binali Yıldırım a annoncé des mesures visant à stimuler davantage l’activité commerciale, notamment la création d’un fonds de crédit de 250 milliards de livres turques (environ 68 milliards de dollars) ainsi que d’autres mesures d’allégement de la dette, devant toutes apparemment être financées par des réductions des dépenses publiques – qui, cependant, n’affecteront probablement pas les grands projets d’infrastructure et de défense. Cette annonce a rapidement occasionné une nouvelle chute de la livre turque sur les marchés qui souhaitaient des taux d’intérêt plus élevés, pas une nouvelle croissance du crédit.

Quel est donc le plan de jeu de la Turquie ? Selon Murat Yetkin de Hürriyet Daily News, d’autres proches du gouvernement voient la crise comme un moyen de faire sortir la Turquie du monde occidental, en laissant s’effondrer la bourse et les liens avec l’UE pour les remplacer finalement par « une économie plus indigène » ayant des liens commerciaux beaucoup plus forts avec la Russie et la Chine, et par l’abandon de la libre circulation des capitaux. Peut-être que cette crainte est infondée, mais le langage féroce actuel ne calme personne.

David Barchard a travaillé en Turquie comme journaliste, consultant et professeur d’université. Il écrit régulièrement sur la société, la politique et l’histoire turques, et termine actuellement un livre sur l’Empire ottoman au XIXe siècle.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : des passants marchent devant un drapeau national turc au grand bazar historique d’Istanbul, en décembre 2016 (AFP).

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.