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Lettre ouverte au président français Emmanuel Macron

Le temps n’est-il pas venu pour que la France reconnaisse l’État de Palestine ?
Des Palestiniens manifestent à la frontière entre Israël et Gaza, dans le sud de la bande côtière, le 27 décembre 2019 (AFP)

Monsieur le Président de la République française,

Je vous adresse cette lettre, non pas en tant que professeur de français au département de français à l’université de Gaza – un département créé avec le concours du consulat général de France à Jérusalem et soutenu par des associations francophones – ni en tant que chercheur universitaire ou bien encore comme écrivain poète d’expression française, je vous écris en tant que simple citoyen palestinien qui vit le blocus, la souffrance et l’horreur dans cette prison à ciel ouvert qu’est Gaza.

Un Palestinien francophone qui développe l’enseignement du français dans la bande de Gaza en dépit de toutes les difficultés, et cela en coopération avec consulat général de France à Jérusalem, un consulat très actif en faveur de la francophonie dans les territoires palestiniens.

Mais un Palestinien souvent bloqué dans sa ville et empêché de sortir de sa cage pour participer à des conférences et colloques universitaires dans des pays francophones à cause du blocus impitoyable et de la fermeture des frontières qui relient la bande de Gaza à l’extérieur.

Je vous adresse cette lettre au nom des mères des enfants et jeunes palestiniens tués tous les jours soit en Cisjordanie, soit dans la bande de Gaza par les tirs de l’armée israélienne ; au nom des mères qui ne trouvent personne pour effacer leurs larmes ou clamer leur colère

Un Palestinien qui garde l’espoir d’un lendemain meilleur, un lendemain de paix et de justice, et qui a décidé de rester très attaché à son pays et à sa ville natale, aux côtés de ces jeunes et ces enfants, afin de les soutenir et leur remonter le moral dans le contexte très difficile de Gaza.

Un Palestinien qui a décidé de résister contre les mesures atroces de l’occupation par le biais de l’éducation et de l’enseignement de cette si belle langue : le français.

Un Palestinien très attaché aux principes de démocratie, de liberté et de respect des droits de l’homme, principes inspirés de la Révolution française.

Un Palestinien qui espère beaucoup en la France, le pays qui partage avec la Palestine une somme de valeurs, un pays très apprécié par les Palestiniens. La France qui essaie toujours de développer des relations politiques, économiques, culturelles et éducatives avec les Palestiniens.

Les Palestiniens comptent beaucoup sur la France et sur l’Europe pour relancer le processus de paix en plein échec, à l’agonie plus exactement. Un processus de paix commencé à Oslo en 1993, alors que 27 ans après, les Palestiniens n’ont rien obtenu, bien au contraire, et ils voient leurs terres volées et colonisées jour après jour.

Je vous écris cette lettre au nom des familles de nos 6 000 prisonniers politiques toujours détenus dans les prisons israéliennes dans des conditions très difficiles, parmi eux des personnes âgées et malades qui sont derrière les barreaux israéliens depuis plus de 30 ans, et parmi eux des enfants et des femmes.

Je vous écris cette lettre au nom des enfants de Gaza qui sont privés de leurs loisirs et de la simple joie, des enfants qui apprennent dans des écoles et des classes détruites par les différentes agressions israéliennes. Même leurs rares centres culturels sont quasiment tous détruits à la suite de bombardements israéliens.

Je vous adresse cette lettre au nom des jeunes Palestiniens qui ont entre 20 et 25 ans et qui n’ont jamais quitté leur ville ; des jeunes désespérés et qui souffrent du chômage, du blocus et de l’absence de perspectives pour l’avenir.

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Je vous envoie cette lettre au nom de ces familles palestiniennes en Cisjordanie qui souffrent de la colonisation, du mur de l’apartheid, des check-points de l’armée de l’occupation, et qui malgré tout cela envoient leurs enfants à l’école.

Je vous adresse cette lettre au nom des mères des enfants et jeunes palestiniens tués tous les jours soit en Cisjordanie, soit dans la bande de Gaza par les tirs de l’armée israélienne ; au nom des mères qui ne trouvent personne pour effacer leurs larmes ou clamer leur colère.

Soixante-douze ans après la décision de l’ONU de partition de la Palestine, nous sommes encore et toujours occupés, humiliés et privés de nos droits. Le temps n’est-il pas venu, Monsieur le Président, d’instaurer la justice dans notre région ?

Nous sommes en 2020, le temps n’est-il pas venu pour que la France prenne une décision courageuse en vue de dire non à l’injustice, à l’oppression, et de mettre fin à l’occupation.

Aidez-nous, Monsieur le Président, par une décision courageuse, qui va sans doute encourager d’autres pays européens qui bougent sur ce sujet, à reconnaître notre État afin d’aider à mettre fin à la souffrance de toute une population civile et à réaliser les espérances et les revendications de tout un peuple.

Nous demandons un geste politique fort et utile à la France : nous lui demandons la reconnaissance de l’État de la Palestine. Nous demandons de la France une décision en faveur de la justice car nous croyons qu’elle a une voix singulière à exprimer dans notre région.

Nous sommes pour une paix juste et durable, une paix qui passera avant tout par l’application des décisions internationales et par la création d’un État palestinien libre et indépendant.

Vive la France !

Vive la Palestine !

Vive les relations franco-palestiniennes !

Veillez accepter, Monsieur le Président de la République française, mes salutations distinguées de Gaza la vie.

Ziad Medoukh
Ziad Medoukh est un professeur de français, écrivain et poète palestinien d’expression française. Titulaire d’un doctorat en sciences du langage de l’Université de Paris VIII, il est responsable du département de français de l’Université al-Aqsa de Gaza et coordinateur du Centre de la paix de cette université. Il est l’auteur de nombreuses publications concernant la Palestine, et la bande de Gaza en particulier, ainsi que la non-violence comme forme de résistance. Il a notamment publié en 2012 Gaza, Terre des oubliés, Terre des vivants, un recueil de poésies sur sa ville natale et son amour de la patrie. Ziad Medoukh a été fait chevalier de l’ordre des Palmes académiques de la République française en 2011. Il est le premier citoyen palestinien à obtenir cette distinction. En 2014, Ziad Medoukh a été nommé ambassadeur par le Cercle universel des ambassadeurs de la paix. Il a remporté le premier prix du concours Europoésie en 2014 et le prix de la poésie francophone pour ses œuvres poétiques en 2015.