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La victoire du satiriste marocain « Crabman » au Danemark

Abdelali Achahbi, à qui les autorités danoises avaient demandé de quitter le pays avant le 24 mars sous peine d’être expulsé vers le Maroc, pourra rester au Danemark
Ali Achahbi et son épouse danoise (Twitter/@salta3oon01)
Ali Achahbi et son épouse danoise (Twitter/@salta3oon01)

En dépit de l’habituelle campagne de dénigrement de la presse marocaine proche des services de renseignement et d’une plus que probable complicité d’un segment sécuritaire de l’État danois, le satiriste marocain Abdelali Achahbi, alias « Crabman », vient d’obtenir gain de cause et pourra rester au Danemark.

Le jeune homme, à l’origine de plusieurs vidéos d’animation hilarantes et très critiques envers le régime du roi Mohammed VI, était menacé d’expulsion.

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Il y a quelques semaines, la Commission de l’immigration, l’organisme chargé d’étudier son cas, lui avait signifié qu’il devait quitter impérativement le Danemark au plus tard le 24 mars.

Sinon, et même si elle reconnaissait avoir été informée que M. Achahbi risquait d’être « arrêté et torturé » à son retour au Maroc, cette commission menaçait de l’expulser vers le Maroc s’il ne quittait pas volontairement le pays.  

Abdelali Achahbi, époux et père de deux citoyennes danoises, qui n’a jamais bénéficié d’aucune aide matérielle de l’État danois, se préparait à cette échéance après avoir vendu une partie de sa société et mit fin au bail de location de son appartement quand la décision de l’Immigration Appeals Board, la plus haute juridiction en matière d’immigration, est tombée. Celle-ci a annulé la décision d’expulsion.

Une victoire inespérée

Dans ses attendus, cette instance juridique dont les arrêts ne sont pas susceptibles d’appel considère qu’Ali Achahbi doit bénéficier de la protection de l’État danois et que sa demande d’asile politique doit être revue, voire acceptée.

C’est une victoire pour ce jeune satiriste dont les films d’animation rencontrent un vif succès sur les réseaux sociaux et qui a souffert de plusieurs campagnes de presse.

Il a même été menacé, sur les réseaux sociaux, de viol « avec une bouteille », l’une des tortures favorites de la police politique marocaine.

Traduction : « Des alternatives pour la crise du gazoduc maghrébin [GME]. ‘’Si l’Algérie ne veut pas ouvrir le gazoduc, on leur ouvrira le tuyau du cannabis’.’ »

Contacté par Middle East Eye, M. Achahbi n’en revient toujours pas de cette victoire inespérée dans un pays devenu trop insensible aux souffrances d’autrui.

Il croit que le Parti social-libéral danois (Radikale Venstre), qui s’est solidarisé avec lui au Parlement, et la presse internationale, qui a informé de son cas, ont joué un rôle primordial dans la conclusion de son affaire.

En même temps, il ne peut s’empêcher de pester contre les médias danois qui, à la notable exception du Herning Folkeblad, semblent, selon lui, s’être donné pour consigne de ne pas évoquer son cas.

Tous ont été informés de son histoire, affirme-t-il, tous l’ont étudiée et ont été convaincus dans un premier temps de la grande injustice qui lui était faite, avant de faire une virevolte et de justifier leur refus d’informer leurs lecteurs par le « peu d’intérêt » que représente son affaire « au niveau national ». Comme si l’épouse de M. Achahbi et sa fille n’étaient pas des citoyennes danoises …

« Crabman » croit que l’Immigration Appeals Board a pris son temps pour se pencher sur la grave situation des droits humains au Maroc et qu’elle est arrivée à la conclusion que plus personne n’est à l’abri dans le royaume chérifien, où les incarcérations et les procès pour des faits aussi futiles que des commentaires peu amènes envers le régime sur les réseaux sociaux sont passibles de plusieurs années de prison.

La chasse à toute personne qui émettrait la moindre critique envers le roi ou les « institutions du pays », c’est-à-dire les services de renseignement et leurs chefs, est devenue la triste norme.

Il y a quelques jours, une activiste connue des droits humains, Saïda El Alami, a été appréhendée et incarcérée pour avoir critiqué les forces de l’ordre dans un post Facebook. Les charges retenues contre elle sont nombreuses, vagues et imprécises, afin que sa condamnation soit quasiment acquise.

Aucun juge marocain n’oserait acquitter un journaliste ou un activiste montré du doigt par les différentes polices politiques du royaume de peur de s’attirer des représailles.

Mme El Alami n’est que la énième victime de cette campagne de terreur. Il y a quelques jours, lors de la présentation du rapport 2021 d’Amnesty International sur le royaume, la porte-parole de l’antenne marocaine de cette ONG internationale de défense des droits humains a dénoncé les « restrictions contre la liberté d’expression » au Maroc en comptabilisant sept journalistes et activistes ayant été jugés et lourdement condamnés en raison de « leurs opinions ».

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Ali Lmrabet est un journaliste marocain, ancien grand reporter au quotidien espagnol El Mundo, pour lequel il travaille toujours comme correspondant au Maghreb. Interdit d’exercer sa profession de journaliste par le pouvoir marocain, il collabore actuellement avec des médias espagnols. Vous pouvez le suivre sur Twitter : @alilmrabet.