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Don’t Look Up, une satire très américaine

Le jingoïsme et le néolibéralisme l’emportent face à une comète qui menace de détruire la planète. Malgré cela, il est impossible pour Hollywood d’imaginer une mission iranienne pour sauver la Terre
Dans Don’t Look Up : Déni cosmique, Meryl Streep joue la présidente des États-Unis (capture d’écran/Hyperobject Industries et Bluegrass Films)
Dans Don’t Look Up : Déni cosmique, Meryl Streep joue la présidente des États-Unis (capture d’écran/Hyperobject Industries et Bluegrass Films)

Attention, cet article contient des spoilers.

Même si le film de Netflix Don’t Look Up : Déni cosmique ne parle pas d’impérialisme, tout s’y rapporte. 

Alors que la crise provoquée par une comète qui se dirige vers la Terre s’intensifie, un montage comique illustre l’affolement qui traverse le monde : on y voit notamment un YouTubeur indien qui reproche aux États-Unis de n’inclure « ni l’Inde, ni aucune autre nation du monde » dans leurs efforts pour détourner la comète et/ou en tirer profit.

Bien qu’il ne s’agisse pas de la scène centrale du film – ni la plus drôle –, elle nous en dit long, par sa marginalité, sur le type de monde qui rend possible ce film – et le fantasme qui le sous-tend.

La comète, la menace qu’elle représente et les avantages potentiels à tirer de la crise sont présentés comme des préoccupations relevant exclusivement de la politique américaine, que les États-Unis exploitent à des fins jingoïstes (se dit du chauvinisme patriotique inspiré d’un courant exaltant la puissance et l’impérialisme britanniques dans les deux dernières décennies du XIXe siècle).

L’exercice de chauvinisme américain exhibitionniste et présompteux se déroule devant un public mondial passif, alors que le monde entier est en danger.

Les deux pôles de la politique impérialiste

En décrivant sous des traits grotesques le refus des États-Unis d’impliquer le reste du monde, le film dresse la satire de ce chauvinisme américain – qui s’étend aux questions liées aux sciences, à la nature et à l’espace –, mais tombe parfois dans le même écueil d’américanocentrisme et de nombrilisme.

L’establishment politique, militaire et financier américain ne peut faire face à la comète qu’en recourant à la force militaire ou en contenant la menace en vue d’une exploitation capitaliste. Dans le film, comme dans la vie réelle, l’option nucléaire et l’option néolibérale forment les deux pôles de la politique impérialiste.

L’establishment politique, militaire et financier américain ne peut faire face à la comète qu’en recourant à la force militaire ou en contenant la menace en vue d’une exploitation capitaliste

L’option militaire est clairement mise en valeur dans le but de véhiculer le mythe du sauveur américain – « Washington a toujours eu besoin d’un héros », comme le fait remarquer cyniquement l’un des personnages.

La mission de destruction de la comète est donc menée par un héros de guerre américain, qui épouse et exprime des opinions nationalistes, racistes, misogynes et homophobes.

Le lancement de la mission est accompagné par The Battle Hymn of the Republic sur fond de drapeaux américains et de feux d’artifice tricolores, tandis que la présidente évoque « la Nasa et […] notre grande armée » ainsi que la « frappe préventive » qu’elle s’apprête à lancer.

Le film aborde l’option néolibérale avec un esprit tout aussi incisif. Entre BASH, une société technologique qui promet d’engranger d’immenses profits en contenant la comète au lieu de l’anéantir, et des astronomes qui remettent en question le caractère scientifique d’une opération qui n’a pas fait l’objet d’une « validation par des pairs », l’establishment politique et le grand public font confiance à l’approche capitaliste.

« Si le cours de BASH s’envole, ça veut dire que cette validation n’est pas si importante que ça », explique un présentateur de télévision à l’un des scientifiques.

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Cette attitude parodie non seulement l’apathie de l’establishment américain et d’une grande partie du public, mais aussi ce stade du capitalisme tardif, où les formes abstraites de « l’économie » (graphiques, indicateurs boursiers, etc.) prennent le pas sur toute forme de bien-être.

Dans le film, ce phénomène est poussé à l’extrême : les parties prenantes sont plus intéressées par la bourse que par leurs propres chances de survie.

Là aussi, on retrouve l’image d’une Amérique trop préoccupée par elle-même et ses intérêts projetés pour voir les dangers qui la menacent, ainsi que celle d’une civilisation occidentale qui subordonne la méthode scientifique aux aléas capitalistes. (Comble de l’ironie, quelques semaines après la sortie du film, un grand éditeur universitaire anglophone a annoncé que les auteurs pouvaient payer pour rendre leurs soumissions prioritaires et accélérer le processus d’approbation par les pairs.)

L’espace à travers le récit et le langage de la colonisation

Le film ne se veut pas une satire de l’impérialisme mais une allégorie du changement climatique, avec des allusions à la crise du COVID-19, à la montée du populisme aux États-Unis et à l’incapacité de l’establishment américain à faire face aux crises nationales et mondiales (ou si nous insistons sur le langage impérialiste, c’est une satire de la façon dont l’empire est géré plutôt qu’une critique de l’impérialisme).

Il est cependant révélateur de constater que même lorsque l’empire n’est pas le sujet, l’impérialisme définit les paramètres du fantasme qui informe le film. La nature, les crises environnementales, l’espace et une comète vouée à détruire la Terre sont imaginés comme des objets (étrangers) de la préoccupation et de l’intervention des États-Unis.

Dans Don’t Look Up : Déni cosmique, Jennifer Lawrence et Leonardo DiCaprio incarnent deux astronomes qui découvrent une comète dévastatrice (capture d’écran/Hyperobject Industries et Bluegrass Films)
Dans Don’t Look Up : Déni cosmique, Jennifer Lawrence et Leonardo DiCaprio incarnent deux astronomes qui découvrent une comète dévastatrice (capture d’écran/Hyperobject Industries et Bluegrass Films)

Cela donne aux États-Unis le droit exclusif de détruire ou d’exploiter ce terrain étranger – et même le droit exclusif d’échouer face à ce défi – tandis que le reste du monde doit se contenter d’observer et d’admirer.

Ce film s’inscrit dans une longue lignée de films satiriques qui imaginent l’espace à travers le récit et le langage de la colonisation et de la reformulation du territoire de manière à répondre aux besoins des colons.

Cette « course à l’espace » a toujours été liée à des motivations politiques, du recours à la technologie satellite à des fins d’espionnage et de propagande aux démonstrations propagandistes de domination et de prestige.

Ceci se vérifie peut-être pour n’importe quelle nation, en particulier pour l’ancien rival des États-Unis dans la course à l’espace, l’URSS. Toutefois, force est de constater qu’alors que les Soviétiques prônaient l’idéologie de l’« utopisme technologique », où l’exploration de l’espace était synonyme de maîtrise humaine de la nature et de l’univers – une idée qui s’inscrivait dans le paradigme du socialisme soviétique en tant que porte menant au progrès humain –, les États-Unis considéraient la course à l’espace à travers le paradigme impérialiste de la « destinée manifeste ».

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« De nombreuses personnes impliquées dans l’élaboration de la politique spatiale américaine soutiennent que l’exploration, l’exploitation et la colonisation de l’espace sont inévitables », écrit l’universitaire américain Karl Leib dans un essai intitulé « International Competition and Ideology in US Space Policy ».

« Les États-Unis doivent donc être les maîtres de l’espace et ne permettre à aucun autre État de le “dominer”. »

Dans les faits, les États-Unis ont transformé l’exploration de l’espace en une mission patriotique et l’alunissage en une expédition visant à planter le drapeau américain sur un territoire étranger.

Lorsque la mission de destruction de la comète est transformée en un « Dieu bénisse l’Amérique », la parodie du jingoïsme spatial américain est évidente.

Frustré par son exclusion des projets lancés pour dévier et/ou exploiter la comète, le reste du monde ambitionne d’agir, mais n’y parvient pas. L’ONU annonce qu’elle envisage sa propre mission de déviation, mais cela ne mène à rien. La Chine, la Russie et l’Inde planifient leur propre mission, mais une mystérieuse explosion de la rampe de lancement met fin à leur tentative.

Américanocentrisme

D’une certaine manière, le film participe au même américanocentrisme dont il dresse la satire : le monde entier observe tout d’abord les États-Unis avec espoir, puis celui-ci se transforme en frustration et en désespoir ; dans les deux cas, les États-Unis attirent tous les regards dans le monde.

La farce des États-Unis qui se désignent comme le sauveur mais ne parviennent pas à remplir ce rôle devient également la farce d’un monde sans sauveur, alors que la Russie et la Chine ne peuvent aller au-delà d’une tentative manquée.

Nous pouvons aussi nous montrer plus généreux et dire que le film dépeint le monopole agressif des États-Unis sur la scène mondiale, puis leur incapacité à la gérer ; en effet, la mystérieuse explosion qui a fait avorter la mission rivale peut renvoyer à une action clandestine de la CIA.

Néanmoins, le film n’a pas envisagé la possibilité d’une mission de sauvetage rebelle – une opération détachée des calculs impérialistes liées à des démonstrations militaires et/ou des intérêts néolibéraux.

Cela s’explique peut-être par le fait que les seuls pays susceptibles de posséder une telle technologie et de se soustraire à ce système de calcul – ou d’avoir un intérêt direct à subvertir l’ensemble du système plutôt que d’émerger en tant que concurrents au sein de ce système – sont l’Iran et la Corée du Nord.

Mais une mission de sauvetage de la planète par l’axe du mal, bien que possible dans le monde réel, est une issue que le cinéma américain est incapable d’envisager.

Ahmed D. Dardir est titulaire d’un doctorat en études du Moyen-Orient de l’Université Columbia. Son prochain livre s’intitule provisoirement Licentious Topographies: Global Counterrevolution and Bad Subjectivity in Modern Egypt. Il contribue régulièrement à un certain nombre de médias. Vous pouvez le retrouver sur son blog.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation

Ahmed D Dardir holds a PhD in Middle Eastern Studies from Columbia University. His forthcoming book is tentatively titled Licentious Topographies: Global Counterrevolution and Bad Subjectivity in Modern Egypt. He is a regular contributor to a number of media outlets. His personal blog can be found at https://textualtrimmings.blogspot.com.