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Pourquoi l’Allemagne a condamné le BDS

La résolution allemande n’est pas une première : elle s’inscrit dans la lignée de résolutions antérieures similaires adoptées par la France et le Royaume-Uni
Des manifestants pro-palestiniens défilent lors d’une manifestation à Berlin, en Allemagne, le 15 décembre 2017 (Reuters)

Le 17 mai, le Bundestag, le Parlement allemand, a adopté une motion qui condamne le BDS, le qualifiant d’« antisémite ».  

Cette résolution non contraignante, proposée par les chrétiens démocrates et les sociaux-démocrates de centre-gauche qui composent la coalition au pouvoir, a recueilli l’appui de divers partis allemands, dont le Parti libéral-démocrate et les Verts.

Le parti d’extrême droite AfD (Alternative pour l’Allemagne) a présenté sa propre motion appelant à une interdiction complète du mouvement BDS, tandis que le parti d’extrême gauche allemand, Die Linke, n’a pas soutenu la motion du gouvernement, mais a présenté sa propre motion à la place, appelant à la condamnation de toute déclaration antisémite du BDS.

Une explication convaincante

Des articles alarmistes ont commencé à circuler peu après, certains affirmant que l’Allemagne était « le premier pays au monde à rendre illégal le BDS ».

Par exemple, une interview avec l’économiste politique basé à Berlin, Shir Hever, s’ouvre ainsi : « Le Parlement allemand, le Bundestag, vient d’adopter un texte législatif sans précédent condamnant le mouvement Boycott, Désinvestissement, Sanctions, connu sous l’acronyme BDS. Il a jugé le BDS antisémite et illégal. Cela fait de l’Allemagne le premier et le seul pays au monde à rendre illégal le mouvement BDS ».  

Selon l’économiste allemand Shir Hever, l’élan visant à rendre illégal le BDS découle de la volonté de surmonter sa culpabilité à l’égard de l’Holocauste

Hever offre une explication intéressante (sinon assez convaincante) de la condamnation du BDS par l’Allemagne. Rappelant que le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou a affirmé à deux reprises que c’était Hadj Amin al-Husseini, le grand mufti de Jérusalem, et non Adolf Hitler, qui le premier avait eu l’idée d’exterminer les Juifs, Hever suggère que Netanyahou offre aux Allemands une porte de sortie à leur culpabilité concernant l’Holocauste.

« Au lieu de vous sentir coupable pour l’Holocauste et de ressentir le besoin de présenter des excuses et de porter la responsabilité des crimes qui ont été commis il y a tant d’années, vous pouvez en réalité transférer la culpabilité aux Palestiniens », explique Hever.

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« Et c’est un message codé adressé à la droite allemande », poursuit-il en ajoutant : « Apparemment, la gauche, certaines parties de la gauche, ont exprimé le désir de se débarrasser de leur culpabilité pour l’Holocauste en assimilant le mouvement BDS, un appel palestinien, avec l’antisémitisme. Bien sûr, il n’est pas antisémite.

« Mais en faisant cela, ils disent : ‘’Oh, nous luttons contre l’antisémitisme en choisissant de soutenir Israël, l’État d’Israël, plutôt qu’en étant responsables de la protection du peuple juif’’. »

Selon l’économiste allemand Shir Hever, l’élan visant à rendre illégal le BDS découle alors de la volonté de surmonter sa culpabilité à l’égard de l’Holocauste.  

La gauche allemande

Un autre militant basé à Berlin, Ronnie Barkan, dissident israélien et partisan du BDS, offre une explication plus convaincante de la raison pour laquelle certaines parties de la gauche allemande ont soutenu la législation anti-BDS : elle est raciste.

Nous devons comprendre que, comme le mouvement BDS l’a récemment rappelé aux gens, « le BDS cible la complicité et non l’identité »

Barkan compare la résolution allemande contre le BDS à la loi israélienne sur l’État-nation. Alors que la loi sur l’État-nation ne faisait que codifier le racisme latent du pays, écrit Barkan, sans rien y changer, le fait qu’il a finalement été formulé en termes simples, dépourvus de son « langage sioniste-libéral orwellien », a réveillé tous les spectateurs délirants ayant jusqu’alors cru à la « démocratie israélienne ». 

De la même manière, soutient Barkan, la motion allemande anti-BDS ne fait que révéler la vraie nature du peuple allemand, qui reste profondément raciste. La colère de Barkan est toutefois dirigée contre la gauche allemande, qui se rend selon lui fortement complice des actions visant à faire taire la dissidence et le militantisme pour les droits des Palestiniens.

En effet, cet abandon par un groupe de gauche européen du soutien à la Palestine avait été signalé quelques années auparavant dans un article du magazine Jacobin intitulé « Le problème palestinien de la gauche allemande », soulignant qu’entre autres trahisons majeures, le président de Die Linke à Berlin, Klaus Lederer, s’était exprimé lors d’un rassemblement pro-israélien lors de la guerre contre Gaza de 2008-2009.

Un manifestant tient une pancarte faisant la promotion de BDS, le 9 juin 2018 à Berlin (AFP)

Ce n’était pas un événement isolé. En tant que « sénateur pour la culture », Lederer a également cherché à annuler d’autres manifestations pro-palestiniennes, telles que la « conversation avec Manal Tamimi » de l’année dernière, organisée par le groupe « Femmes sous occupation ».  

Avec Stavit Sinai et Majed Abusalama, Barkan est membre du « Humboldt 3 », qui a récemment été inculpé pour avoir interrompu la conférence donnée par un membre de la Knesset israélienne qui avait soutenu l’attaque israélienne contre Gaza en 2014, à l’Université de Humboldt.  

Dans sa déclaration au tribunal, Abusalama a expliqué : « Les milliers de musulmans et de Palestiniens en Allemagne ne se sentent pas libres de s’exprimer en toute sécurité. Ils ont le sentiment qu’ils peuvent être persécutés à tout moment, simplement pour avoir crié ‘’Libérez la Palestine’’ ou pour rêver de retourner librement chez eux, conformément au droit de retour imposé par l’ONU. Ils redoutent les persécutions pour avoir appelé à l’égalité, à la dignité, à la liberté et à la justice à Gaza. »

S’attaquer aux mensonges

Quelles que soient les raisons complexes expliquant l’abandon par la gauche allemande du soutien populaire aux droits des Palestiniens, il convient de remédier à certains mensonges autour de cette dernière résolution. Premièrement, comme le souligne Middle East Eye, cette initiative est non contraignante, strictement symbolique.  

En d’autres termes, l’Allemagne n’a pas « rendu illégal » le BDS, elle a adopté une résolution le condamnant (à tort) comme étant antisémite. Deuxièmement, la résolution allemande n’est pas une première, elle s’inscrit dans la lignée de résolutions antérieures similaires prises par la France et l’Angleterre.  

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En 2015, la France avait condamné un collectif d’activistes du BDS à une amende de 14 000 euros, plus les frais de justice pour avoir fait la promotion du BDS dans un supermarché, faisant valoir que c’est un crime de promouvoir le boycott du fait que le BDS est intrinsèquement « discriminatoire » sur la base de l’origine nationale.  

Et en 2016, la Grande-Bretagne a légiféré pour interdire aux entités publiques de boycotter les produits israéliens. Ainsi, à ce jour, seule la France a « rendu illégal » le BDS, en infligeant une amende à des militants.

Cependant, malgré la déclaration du système judiciaire français selon laquelle le BDS est intrinsèquement discriminatoire, il nous faut comprendre que, comme le mouvement BDS l’a rappelé récemment : « le BDS cible la complicité et non l’identité ».

En effet, de nombreuses entreprises ciblées, telles que Caterpillar, Hewlett-Packard et G4S, ne sont pas israéliennes.  

Aux États-Unis, chaque tentative de mise en œuvre de résolutions étatiques interdisant le BDS a été contestée avec succès devant les tribunaux, comme le montre un récent article du Washington Post intitulé judicieusement « Les lois anti-BDS sont populaires. Cela ne veut pas dire qu’elles sont constitutionnelles ».

La plus récente contestation judiciaire réussie d’une interdiction imposée par l’État à l’encontre de BDS s’est déroulée à Pflugerville, au Texas, où une enseignante, Bahia Amawi, a poursuivi le district scolaire pour ne pas avoir renouvelé son contrat lorsqu’elle a refusé de signer une clause déclarant qu’elle ne s’engagerait pas auprès du mouvement BDS.

En avril 2019, Amawi a remporté une victoire importante lorsque le juge a imposé une injonction contre la loi anti-BDS qui la priverait de ses droits civils et de son emploi.  

Objectifs du BDS

Néanmoins, comme on peut s’attendre à ce que des législations anti-BDS soient discutées et votées dans divers pays d’Europe et d’Amérique du Nord (le gouvernement canadien a également condamné le BDS), certains points méritent d’être répétés et clarifiés.

Plus précisément, les objectifs du mouvement BDS sont les suivants : mettre fin à l’occupation illégale de la terre palestinienne et démanteler le mur d’apartheid illégal, accorder aux citoyens palestiniens d’Israël l’égalité des droits et reconnaître le droit de retour des réfugiés palestiniens.

Il s’ensuit que prétendre que le mouvement BDS est « antisémite » revient à prétendre que le « sémitisme » (famille linguistique partagée techniquement par de nombreux groupes nationaux et ethniques, mais à toutes fins utiles ici, une ethnie) est en soi un sous-groupe racial colonialiste suprémaciste qui viole le droit international.

Lorsque la loi se range aux côtés de l’oppresseur, ceux qui y résistent et cherchent à le changer ont la morale pour eux

De toute évidence, la logique même d’une telle revendication est erronée à plusieurs niveaux.  

Deuxièmement, s’agissant de l’affirmation selon laquelle BDS cherche à « délégitimer » Israël, alors qu’il fait pression sur lui pour qu’il respecte la justice internationale, il faut se demander pourquoi un pays se sent menacé lorsqu’on lui demande de respecter les droits de l’homme.

La justice n’est qu’une menace pour l’injustice. Si Israël, en tant que pays, est menacé, se sent « délégitimé » par les demandes à ce qu’il se conforme au droit international – ce que BDS cherche à accomplir – alors clairement, ce pays est en violation flagrante du droit international.  

En définitive, que le boycott d’Israël soit illégal ou non, la « légalité » d’un mouvement, d’une idéologie, d’une politique ou d’une pratique n’est pas un indicateur de son intégrité morale. L’apartheid était la loi jusqu’à son abolition.  

De même que l’esclavage. Et pour revenir au contexte allemand, il en a été de même pour l’Holocauste. Même si le BDS devenait illégal, un crime, ce ne serait pas immoral. Lorsque la loi se range aux côtés de l’oppresseur, ceux qui y résistent et cherchent à le changer ont la morale pour eux.  

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

Nada Elia teaches in the American Cultural Studies Programme at Western Washington University, and is currently completing a book on Palestinian diaspora activism.
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