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Les comploteurs du yacht se sont brouillés

Les dirigeants arabes qui ont déployé tant d’efforts pour réprimer la démocratie voient leur alliance s’affaiblir en raison de vives rancœurs
Montage présentant de gauche à droite : Mohammed ben Zayed (EAU), Mohammed ben Salmane (Arabie saoudite), Abdel Fattah al-Sissi (Égypte), George Nader, Tamim ben Hamad al-Thani (Qatar), Abdallah II de Jordanie (AFP)

Au cours des dix dernières années, une alliance de dirigeants a fait tout ce qui était en son pouvoir pour mettre fin à la lutte progressiste et irréversible pour les droits de l’homme dans le monde arabe.

Afin de préserver leur propre régime en déliquescence, ils ont détruit des nations autrefois fières et civilisées. Cette alliance a engendré des guerres au Yémen, en Libye et en Syrie, des pays désormais en grande partie en ruine. Elle a financé un coup d’État en Égypte et tenté de faire de même en Tunisie et en Turquie. Le sang de centaines de milliers de personnes a été versé lors de ces interventions.

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Ils ont mené ce combat au nom de la défense de la région contre l’islamisme et l’extrémisme. Ainsi, ils ont obtenu le soutien crédule – ou cynique – des anciennes puissances coloniales française et britannique. Mais en réalité, leur « djihad » n’avait rien à voir avec la défense du libéralisme ou de la laïcité.

Ces régimes n’ont eu aucun scrupule à exploiter les forces religieuses à des fins politiques. Leur quête visait l’hégémonie, ou la transmission de l’autocratie d’une génération à l’autre. Pour eux, le pouvoir faisait partie de l’argenterie familiale.

Fin 2015 – soit deux ans après le coup d’État militaire en Égypte, leur premier grand succès –, les dirigeants de cette alliance – les princes héritiers et dirigeants saoudien, émirati, bahreïni, égyptien et jordanien – se sont rencontrés secrètement sur un yacht afin d’échafauder leurs plans pour la région. Aujourd’hui, six ans après les faits, il serait plus difficile de rassembler cette même équipe sur un yacht en mer Rouge. 

Tout d’abord, parce que l’organisateur de ce sommet secret est en prison. George Nader purge actuellement une peine de dix ans d’emprisonnement pour des accusations de pédophilie. Mais aussi parce que ceux qui y ont participé entretiennent aujourd’hui de vives rancœurs les uns envers les autres.

« De l’argent comme du riz » ?

Les relations entre l’Arabie saoudite et l’Égypte sont celles qui se sont refroidies le plus rapidement. Les Saoudiens n’ont plus « de l’argent comme du riz », comme le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi s’en est un jour vanté auprès de son chef de cabinet Abbas Kamil. Et de toute façon, le roi Salmane n’est pas aussi généreux que son défunt frère Abdallah, qu’il en ait les moyens ou non – et il ne les a pas.

Sissi n’a aucun intérêt à suivre Mohammed ben Salmane dans le camp des dictateurs parias

Sissi a tenté d’obtenir une nouvelle ligne de financement de Riyad en lui offrant Tiran et Sanafir, deux îles de la mer Rouge inhabitées mais stratégiques, ce qui a suscité de nombreuses protestations dans le pays. Mais les Saoudiens ne sont plus intéressés par des babioles telles que le canal de Suez et le golfe d’Aqaba.  

Leur regard est attiré par des solutions moins chères et plus rapides pour rallier la Méditerranée – et cela passe par Israël. L’Égypte ne le dit pas, mais elle est de plus en plus irritée par les projets de contournement du canal de Suez, qu’elle a agrandi pour un montant de 8,2 milliards de dollars.

Qu’il s’agisse de l’inversion d’un pipeline désertique autrefois secret qui reliait l’Iran à Israël à l’époque des shahs, du développement de ports et de zones franches en Israël ou encore de Blue Raman, un nouveau câble à fibre optique pour le Moyen-Orient, tout va dans le même sens pour Le Caire : celui d’une énorme perte d’argent et d’influence régionale

Le prince héritier d’Arabie saoudite Mohammed ben Salmane (AFP)
Le prince héritier d’Arabie saoudite Mohammed ben Salmane (AFP)

Les divergences entre l’État banquier et son client ne sont pas nouvelles. Le refus de l’Égypte d’envoyer des troupes au Yémen, où l’Arabie saoudite mène une guerre désastreuse, en était une. Le Caire a également refusé d’afficher le même niveau d’hostilité à l’égard de l’Iran et de ses alliés au Liban. Cependant, deux nouveaux facteurs persuadent actuellement l’Égypte que ses intérêts nationaux ne sont pas toujours mieux servis par ses alliés régionaux. 

Le facteur Biden

Le premier est l’arrivée du président américain Joe Biden et son antipathie évidente pour le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane (MBS) – même s’il refuse de le sanctionner. Sissi n’a aucun intérêt à suivre MBS dans le camp des dictateurs parias. Au contraire, il a de très bonnes raisons de prendre ses distances avec ce clan.

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La réputation internationale de MBS a été ternie par la publication du rapport des services de renseignement américains sur l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi. À l’occasion de sa publication, Mohammed ben Salmane s’attendait à ce que tous les membres de son club – et même ceux qui ne le sont pas, comme le Qatar – expriment leur soutien. 

La plupart l’ont fait. Le roi Abdallah II de Jordanie et le Premier ministre soudanais Abdallah Hamdok se sont rendus à Riyad. D’autres, comme Bahreïn et les Émirats arabes unis, ont publié des communiqués. Le seul pays à avoir gardé le silence est l’Égypte.

Le deuxième facteur a été la défaite militaire du général libyen Khalifa Haftar, dont les forces ont été repoussées de Tripoli et se sont repliées vers Syrte. L’intervention de la Turquie et l’efficacité de ses drones ont été un choc pour l’Égypte, dont le programme en Libye était déterminé par les Émirats. L’Égypte avait pour sa part considérablement investi dans la formation, l’armement et l’approvisionnement des forces de Haftar.

Lorsque les Émirats arabes unis et l’Égypte ont découvert qu’ils étaient du côté des perdants – et ce, bien avant que Haftar ne fasse pression sur Sissi pour une invasion de la Libye –, certains médias égyptiens ont commencé à poser publiquement la question de savoir pourquoi l’Égypte se trouvait dans cette position.

La Libye est importante pour son pays voisin, notamment en raison des millions d’Égyptiens qui y travaillent – en temps de paix. Quand la Libye prospère, l’Égypte prospère également. La défaite de Haftar a ouvert la voie à des pourparlers directs avec le gouvernement de Tripoli et à des discussions secrètes avec les chefs des services de renseignement turcs. 

Ainsi, les candidats de la liste qui a perdu les élections pour le poste de Premier ministre avaient été convenus au préalable par la Turquie et l’Égypte. Lorsque les Libyens ont rejeté ces candidats, cela n’a pas perturbé l’accord tacite entre Ankara et Le Caire.

La deuxième vague

Les relations sont également loin d’être étroites entre Le Caire et Abou Dabi. Cette antipathie a commencé par des questions d’argent. Mais elle est rapidement allée beaucoup plus loin après la reconnaissance d’Israël par Abou Dabi

La deuxième vague de la normalisation des relations avec Israël a délogé la première. L’Égypte et la Jordanie ont perdu de leur influence en tant que gardiens du monde arabe aux yeux d’Israël, au contraire des Émirats arabes unis.

Ce n’est pas une coïncidence si deux des nations qui ont participé au sommet du yacht sont en train d’édulcorer leur hostilité à l’égard d’Ankara

Lorsqu’Abou Dabi a annoncé son intention d’investir 10 milliards de dollars dans les secteurs israéliens de l’énergie, de la fabrication, de l’eau, de l’espace, des soins de santé et de l’agrotechnologie, ce n’est pas une coïncidence si la Jordanie a tout d’abord refusé d’autoriser l’avion de Benyamin Netanyahou à utiliser son espace aérien – ce dernier a alors dû annuler le voyage qu’il avait planifié pour récupérer son chèque en personne. Le bureau de Netanyahou a déclaré que le différend avec Amman découlait de la décision d’Israël d’annuler la visite de la mosquée al-Aqsa prévue la veille par le prince héritier jordanien.  

Une grande partie de la légitimité de la dynastie hachémite repose sur son rôle de gardienne des lieux saints de Jérusalem, un rôle qui est désormais ouvertement menacé par son cousin saoudien, avec les encouragements d’Israël. MBS se livre à un jeu à somme nulle. En développant sa propre relation avec Israël, il déstabilise la frontière la plus sûre d’Israël. 

Le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi (AFP)
Le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi (AFP)

Le sommet du yacht a été convoqué pour contrer la résistance de la Turquie et de l’Iran à leurs projets. Ce n’est pas une coïncidence si deux des nations qui ont participé à ce sommet sont en train d’édulcorer leur hostilité à l’égard d’Ankara.

L’arrivée de la Turquie

La Turquie et l’Arabie saoudite sont poussées à se jeter dans les bras l’une de l’autre par un président américain hostile au prince héritier saoudien et au président turc Recep Tayyip Erdoğan. Mohammed ben Salmane a été informé par ses conseillers que si Biden gagnait, il devrait établir des relations avec la Turquie. 

Lorsque les relations extérieures reposent sur des pactes secrets entre des dirigeants qui ont chacun de bonnes raisons de craindre leur propre peuple, elles sont construites sur du sable

MBS n’est pas convaincu. Il ne parvient pas à oublier qu’Erdoğan lui en veut pour avoir ordonné l’assassinat de Khashoggi. Mais la relation entre son père le roi Salmane et Erdoğan n’a jamais été rompue, d’où ces tentatives hésitantes.

Le Qatar a proposé une médiation, ce qui relève de l’ironie quand on sait qu’au début du boycott lancé par les États du Golfe, ce sont les Turcs qui avaient proposé une médiation. Alors que la Turquie entretient des relations solides avec Oman et le Koweït, Ankara et Riyad ont le même intérêt à montrer à Washington qu’ils sont des acteurs régionaux.

Mais d’autres choses se passent-elles sous la table ? Récemment, les Houthis ont affirmé avoir abattu un drone qui « avait fait ses preuves en Azerbaïdjan » – une allusion indirecte à la Turquie. Il s’agissait d’un drone turc, mais pas d’un drone utilisé en Azerbaïdjan. L’an dernier, le gouvernement saoudien a signé un accord avec une entreprise locale pour la fourniture de drones armés après avoir obtenu un transfert de technologie d’une entreprise de défense turque, Vestel Karayel. Six drones ont été livrés. 

La Turquie soutient que ce transfert de technologie n’avait rien d’officiel. Selon une source turque proche de l’industrie de la défense, Vestel n’a pas demandé l’autorisation du gouvernement pour effectuer un tel transfert de technologie à Riyad. L’incident n’en a pas moins suscité des interrogations. Selon le portail d’information sur la défense Janes, le Karayel n’était pas connu auparavant pour être en service au sein de l’armée saoudienne.

En tout cas, le boycott saoudien des produits turcs se poursuit.

Rétablir les liens avec l’Égypte

Le Caire a minimisé le déluge de déclarations faites la semaine dernière par le ministre turc des Affaires étrangères Mevlüt Çavuşoğlu, le conseiller principal du président İbrahim Kalın et le président lui-même concernant la nécessité de tourner la page avec l’Égypte.

Confirmant des contacts avec Çavuşoğlu, le ministre égyptien des Affaires étrangères Sameh Choukri a déclaré que la Turquie devait « s’aligner sur les principes de l’Égypte » avant que les relations ne puissent revenir à la normale. Le rédacteur en chef du journal égyptien Al-Watan a également publié dix conditions préalables à un rétablissement des relations.

Cela aura le même effet sur Ankara que les treize exigences que les pays du blocus ont imposées au Qatar en 2017.

Ankara a commencé à se montrer optimiste lorsque l’Égypte a annoncé une réponse à un appel d’offres en vue d’une exploration pétrolière et gazière en Méditerranée orientale qui reconnaissait les coordonnées du plateau continental revendiqué par Ankara. Le ministre grec des affaires étrangères Níkos Déndias affirme avoir « ajusté » depuis lors ces coordonnées après s’être rendu au Caire.

Un nouveau message retentit à travers le monde arabe : à bas Ankara ! 
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Les responsables des services de renseignement turcs ont toutefois rencontré leurs homologues égyptiens à plusieurs reprises. Au-delà de la question libyenne, la Turquie propose son aide aux Égyptiens dans leur litige avec l’Éthiopie au sujet du Grand barrage de la Renaissance éthiopienne. Les Émiratis font l’inverse en offrant la leur au Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed. 

Mohammed Dahlan, l’ex-chef de la sécurité du Fatah établi à Abou Dabi, s’est rendu à Addis-Abeba dans le cadre d’une visite annoncée. Ce qui n’a pas été annoncé, c’est qu’il était accompagné par son patron, le prince héritier Mohammed ben Zayed, selon une source informée. 

L’Égypte rechigne face à l’offensive de charme turque et aucune avancée significative n’a eu lieu.

« L’Égypte souhaite qu’Ankara prenne au moins une mesure symbolique concernant la présence des Frères musulmans en Turquie », a déclaré un responsable à MEE

Si c’est ce qui est demandé, cela ne se concrétisera pas. Les Frères musulmans n’ont pas de présence physique telle qu’un bureau régional en Égypte. Il n’y a donc rien à fermer. S’en prendre à des membres individuels de l’importante communauté égyptienne expatriée à Istanbul signifierait extrader des individus, ce que la Turquie ne fera pas. Il n’y a pas non plus de pression turque perceptible sur les médias d’opposition égyptiens à Istanbul. Le Caire souhaiterait en particulier l’arrêt de la chaîne de télévision El Sharq.

« Les autorités turques n’ont rien à offrir ni à retirer en ce qui concerne la chaîne El Sharq, car nous ne sommes pas financés par la Turquie ou le Qatar », a déclaré à MEE son fondateur, Ayman Nour, homme politique égyptien d’opposition. « Nous n’avons pas senti de changement du côté turc à l’égard d’El Sharq. »

En outre, une manœuvre de ce type impliquerait un changement stratégique, non seulement en matière de politique étrangère, mais aussi en matière de politique intérieure. Alors que la Turquie est une république laïque, Erdoğan est on ne peut plus proche de la figure d’un dirigeant d’orientation islamique.

Aucune de ces tensions au sein de l’axe qui a déployé tant d’efforts pour réprimer la démocratie et les élections libres n’est définitive. Les différents acteurs utilisent peut-être ces ouvertures envers leur ennemi déclaré comme une monnaie d’échange entre eux.

Mais l’axe en lui-même s’affaiblit et les leçons pour tous les habitants de la région sont claires. Lorsque les relations extérieures reposent sur des pactes secrets entre des dirigeants qui ont chacun de bonnes raisons de craindre leur propre peuple, elles sont construites sur du sable. Lorsqu’elles sont fondées sur les intérêts stratégiques des peuples, elles sont plus durables. Plus les intérêts nationaux se fondent sur les intérêts des peuples plutôt que sur ceux de leurs dirigeants, plus la stabilité de la région est favorisée.

Jusqu’à présent, cela se résume à des accolades chaleureuses un jour suivies de coups de poignard dans le dos le lendemain.

David Hearst est cofondateur et rédacteur en chef de Middle East Eye. Commentateur et conférencier sur des sujets liés à la région, il se concentre également sur l’Arabie saoudite en tant qu’analyste. Ancien éditorialiste en chef de la rubrique Étranger du journal The Guardian, il en a été le correspondant en Russie, en Europe et à Belfast. Avant de rejoindre The Guardian, il était correspondant pour l’éducation au sein du journal The Scotsman.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

David Hearst
David Hearst is co-founder and editor-in-chief of Middle East Eye. He is a commentator and speaker on the region and analyst on Saudi Arabia. He was The Guardian's foreign leader writer, and was correspondent in Russia, Europe, and Belfast. He joined the Guardian from The Scotsman, where he was education correspondent.