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Quelle Algérie en 2020 ?

L’opposant Soufiane Djilali, président du parti Jil Jadid (Nouvelle génération), appelle dans cette tribune pour MEE à saisir le moment de crise en Algérie afin de renouveler aussi bien la gouvernance étatique que la classe politique
Manifestation le 22 mars à Alger-Centre, un mois après le déclenchement du mouvement populaire contre un cinquième mandat pour l’ex-président Bouteflika (AFP)

L’un des exercices les plus difficiles pour l’homme politique est d’imaginer une réalité future d’un pays dans une conjoncture aussi incertaine.

Le risque premier est de projeter ses propres désirs et ses propres espoirs, dans un avenir, même proche, alors que le présent renferme une multitude de voies possibles.

Dans tous les cas de figure, la construction d’une nouvelle légitimité politique sera à l’ordre du jour en 2020

L’Algérie est à un moment crucial de son histoire où elle doit négocier, un à un, les coups de pinceaux qui devraient décider de l’esquisse de son nouveau régime politique.

En effet, les rouages politiques en place et les hommes qui les ont occupés sont aujourd’hui totalement disqualifiés. Depuis la démission de l’ancien président de la République, le 2 avril 2019, et jusqu’aux élections présidentielles du 12 décembre 2019, il n’y avait plus que l’institution militaire pour incarner l’État.

En vérité, elle-même a été très largement malmenée par les événements des derniers mois, un nombre très important de ses plus hauts gradés ayant été écartés des affaires du pays et pour beaucoup d’entre eux emprisonnés et ce, depuis l’été 2018.

Aujourd’hui, il y a un système d’État mais plus de régime politique.

Tirer les vraies leçons

Dans tous les cas de figure, la construction d’une nouvelle légitimité politique sera à l’ordre du jour en 2020. Non seulement il faudra remplacer ces dizaines de décideurs gouvernementaux du régime Bouteflika, dont une bonne partie est en prison pour prévarication et corruption, mais il faudra aussi  impérativement changer les mécanismes de fonctionnement de l’État.

Pour réaliser une véritable avancée vers l’État de droit, seule voie garantissant la stabilité du pays et son développement, les deux protagonistes, en l’occurrence le pouvoir et le hirak (mouvement populaire), devront interagir dans un même sens historique bien qu’en contradiction formelle apparente.

Le pouvoir est mis en demeure de tirer les vraies leçons du désastre auquel sa gouvernance a mené le pays et accepter très consciemment et lucidement l’idée de réformes profondes de l’État.

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Pour Soufiane Djilali, « le hirak doit refuser autant le défaitisme qui le guette que la tentation du rapport de force par la ''désobéissance civile'' » (Twitter)

De son côté, le hirak doit refuser autant le défaitisme qui le guette, à la suite de l’élection présidentielle qui s’est faite malgré lui, que la tentation du rapport de force par la « désobéissance civile ».

Au contraire, il doit « aider le pouvoir à s’en aller » en faisant pacifiquement pression par la rue tout en appuyant les concessions que ce dernier pourrait accepter de faire, sans provoquer en lui la peur des lendemains vengeurs ou la déstabilisation de l’édifice étatique.

L’acceptation d’un dialogue ouvert avec le pouvoir constitue, sans le moindre doute, la seule solution raisonnable et viable pour le pays.

Une sortie de crise rapide et par le haut​​​​​​

Pour le moment, certaines franges du hirak, les plus bruyantes, semblent prisonnières de leurs propres sentiments, légitimement survoltés. Elles se sont réfugiées dans un jusqu’au-boutisme stérile et ne veulent pas entendre les craintes réelles qui animent les autres composantes du hirak.

L’acceptation d’un dialogue ouvert avec le pouvoir constitue la seule solution raisonnable et viable pour le pays

Plus grave encore, elles dénient parfois toute existence et toute légitimité citoyenne à une partie importante de la population qui désire une sortie de crise rapide et par le haut grâce à un vrai dialogue.

Pourtant, la classe moyenne, les fonctionnaires, les chefs d’entreprise, les membres des fonctions libérales commencent à souffrir durement de la panne économique du pays.

L’instabilité chronique conjuguée aux difficultés financières et à la déconfiture de l’économie rentière mènera inéluctablement à la récession, au chômage et, in fine, aux conflits sociaux.

C’est dire les risques d’une descente aux enfers si des solutions tangibles et consensuelles ne sont pas adoptées et mises en œuvre au plus tôt.

Au vu de la tradition politique en Algérie depuis l’indépendance et la forme que l’État a prise, les évolutions possibles sont balisées. Le nouveau régime devrait être semi présidentiel avec un Parlement coopératif mais fort.

Quel rôle pour l’armée ?

L’armée, qui est au cœur de l’État algérien, du fait des conditions historiques de sa genèse, continuera à jouer le rôle de sentinelle stratégique, légitimement consenti par la nouvelle Constitution.

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En retour, elle devrait accepter de ne plus interférer dans la gestion politique du pays ni recourir aux dérives autoritaires. Il ne faut pas que le bras politique de l’armée persiste à vouloir choisir, en lieu et place des électeurs, les députés, les maires et autres élus de la nation.

Malgré tous les défauts du système algérien et les erreurs d’aiguillage des pouvoirs politiques successifs, la logique interne à l’État algérien lui a donné les moyens de survivre à de graves soubresauts qui auraient pu l’entraîner dans une désagrégation centripète à différents moments de son histoire, d’autant que la nation algérienne n’était pas consolidée à l’indépendance.

L’armée, à la différence de celles d’autres pays de la région, est profondément populaire dans sa composition et, en même temps, essentiellement patriote au vu de ses origines anticoloniales.

Il ne faut pas que le bras politique de l’armée persiste à vouloir choisir en lieu et place des électeurs

Il serait vain et en même temps dangereux, au nom d’un romantisme révolutionnaire, de rechercher sa neutralisation stratégique alors que les partis politiques et la société civile sont encore embryonnaires.

L’année 2020 devrait donc être l’occasion d’une amorce de construction d’une classe politique qualitativement supérieure à la précédente et d’implication de larges pans de la nouvelle société algérienne dans les institutions tant locales que nationales par le biais d’une compétition politique ouverte.

Un quatrième pouvoir, le sécuritaire

Cependant, il serait illusoire de proposer une démocratie à l’occidentale, illico presto. Cela ne se produira pas et si cela devait arriver dans la forme, le pays entrerait très rapidement dans un désordre latent, qu’une hypothétique assemblée constituante viendrait aggraver, tant les conditions objectives de l’exercice de la démocratie ne sont pas pleinement réunies.

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Depuis la théorisation par Montesquieu, dans son Ésprit des lois, de la séparation des trois grands pouvoirs constitutionnels (exécutif, judiciaire et législatif), le monde a évolué de telle façon qu’un quatrième pouvoir, sécuritaire, s’est imposé partout, y compris et surtout d’ailleurs dans les grandes démocraties.

Jusqu’à aujourd’hui, le pouvoir politique du militaire algérien était resté largement informel, voilé par une vitrine politique. Il n’apparaissait dans le visible que lors des grandes crises (1965, 1992, 2019), puis se repliait de nouveau dans l’indicible.

Durant près de vingt ans, sous le règne du président déchu, l’armée avait été pratiquement marginalisée et cantonnée au rôle de protectrice du souverain. Elle reprit le destin du pays devant l’abîme que présentait le cinquième mandat.

Un débat de fond nécessaire

Le moment est donc venu de clarifier les rapports de l’armée avec le pouvoir politique. Constitutionnaliser une responsabilité stratégique de cette institution en relation avec la sécurité nationale peut être une voie à explorer.

En consacrant un pouvoir sécuritaire, la Constitution stabilisera l’armée

Cela permettrait, en contrepartie, de libérer de nouveaux espaces à l’action politique civile qui doit relever, elle, des choix souverains des électeurs.

La révision de la Constitution, dont le principe a été annoncé par le nouveau président de la République, doit être l’occasion d’un débat de fond sur ces questions.

Aucune pérennité de l’État ne peut être assurée sans une sécurité nationale performante alors que le monde entier a plongé dans une zone de fortes turbulences, et que l’Algérie doit relever des défis redoutables.

Les appels à l’ingérence étrangère de certains activistes sont, en ce sens, d’une inconscience et d’une irresponsabilité qui justifient largement la méfiance de l’armée vis-à-vis de politiques d’un effrayant amateurisme… pour le moins.

Libérer la société politique

En consacrant un pouvoir sécuritaire, la Constitution stabilisera l’armée. Elle lui donnera une légalité, et surtout une visibilité et des limites permettant ainsi d’installer le pays dans des normes juridiques cohérentes.

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Enfin, cela  favorisera l’émergence à terme d’une société politique libérée d’une « police politique » tatillonne et surtout encline à la corruption directe ou déguisée à travers un pouvoir immense mais informel.

En 2020, l’Algérie devrait donc entamer un processus de mutation de son système de gouvernance avec en plus, un renouvellement très large de son élite politique.

En effet, après dix mois de hirak, une conscience politique et une énergie nouvelles ont émergé. L’action politique a, désormais, un fort potentiel de mobilisation qu’elle n’avait plus eu depuis le début des années 1990.

À la différence de ces années troubles, cette fois-ci, les Algériens ne voudront pas être le carburant d’une idéologie totalitaire et passéiste, ni d’une extrême droite identitaire et sectaire, mais des citoyens intéressés par l’intérêt général et le bien public.

Si la transformation de la mobilisation de rue en engagement politique se concrétise, alors l’Algérie aura réuni les conditions pour un développement équilibré doublé d’un grand dynamisme.

- Soufiane Djilali est président de Jil Jadid (Nouvelle Génération), parti politique d’opposition. Vous pouvez le suivre sur Twitter : @SoufianeDjilali

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.