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Tunisie : les laïcs peuvent-ils tolérer une candidature islamiste ?

La candidature d’Abdelfattah Mourou constitue un tournant qui révélera à quel point les élites tunisiennes adhéreront aux règles du jeu démocratique sans se laisser entraîner dans un scénario de diabolisation et d’obstruction
Abdelfattah Mourou (Ennahdha) salue ses partisans à Tunis, le 9 août (AFP)

La décision du plus grand parti politique tunisien de nommer son leader à l’Assemblée des représentants du peuple (ARP), Abdelfattah Mourou, en tant que candidat à l’élection présidentielle du 15 septembre représente un changement de paradigme qui aura des conséquences majeures sur le mouvement Ennahdha, quelle que soit l’issue du scrutin.

Il convient de noter que la décision a été approuvée unanimement par 98 membres du Conseil de la Choura d’Ennahdha ayant assisté à la réunion de nomination (le conseil compte 150 membres au total).

Bien que certains dirigeants d’Ennahdha n’approuvent pas la décision de présenter un candidat à la présidence, ils la respectent conformément au principe de consultation du parti. 

Mourou, un avocat de 71 ans faisant partie des pères fondateurs d’Ennahdha, est considéré comme l’un des dirigeants les plus modérés du parti. Il est également président par intérim du Parlement depuis le décès du président Béji Caïd Essebsi en juillet.

L’incertitude règne

Depuis l’annonce de la candidature de Mourou, les réactions ont varié entre accueil prudent, peur et désapprobation. Ces sentiments contradictoires reflètent l’incertitude de l’expérience tunisienne, un élément clé de la transition démocratique en elle-même. 

Interrogé par Middle East Eye, l’analyste politique Mokhtar Khalfaoui estime que Mourou pourrait facilement atteindre le second tour, même s’il a peu de chances de remporter le scrutin présidentiel. « Pour le grand public, l’image du “cheikh” et de l’homme religieux l’emporte sur celle de l’avocat et de l’homme politique. Mais apparemment, il est le meilleur candidat du mouvement au poste », résume-t-il.

La transition démocratique est un processus dont les résultats sont incertains. Alors que certains observateurs affirment qu’Ennahdha a franchi sa propre « ligne rouge » consistant à ne pas entrer dans la course pour le pouvoir en nommant l’un de ses dirigeants à la présidence, d’autres y voient une occasion de juger les islamistes et leur efficacité en matière de gouvernance. 

Les expériences négatives des prises de pouvoir islamistes au Soudan, en Algérie, en Égypte, en Palestine, au Maroc et en Turquie ne sont pas encourageantes pour les islamistes

Certains martèlent que Mourou serait incapable de gouverner le pays avant même le début de la course à la présidence. De telles réactions reflètent la crainte que la Tunisie ne tombe dans le piège de la polarisation et des divisions politiques et idéologiques qui ont affecté d’autres transitions dans le monde arabe. 

Compte tenu des revers qui ont affecté le mouvement du Printemps arabe ces dernières années, ces craintes sont justifiées. Il y a encore un espoir – désormais plus mince – que ces obstacles puissent être surmontés pour que la Tunisie progresse vers une consolidation de la démocratie.

Des divisions entre les islamistes

Dans le même temps, les islamistes arabes sont divisés sur la décision d’Ennahdha de présenter un candidat à la présidence. Certains saluent cette décision, décrivant un pas en avant dans la normalisation des relations entre les islamistes et la politique et percevant une rupture avec le cycle de peur et de réticence historique à briguer le pouvoir. 

D’autres y voient cependant un risque – un geste mal calculé qui pourrait engendrer de nombreux problèmes – non seulement pour Ennahdha, mais aussi pour l’expérience démocratique naissante en Tunisie dans son ensemble. Ils estiment que si Mourou remportait les élections, il pourrait y avoir un retour de bâton aux niveaux national et régional, en particulier à la lumière de la confrontation féroce qui se poursuit entre l’axe contre-révolutionnaire (Égypte, Émirats arabes unis et Arabie saoudite) et les forces politiques islamiques. 

Des Tunisiens agitent leur drapeau national et celui d’Ennahdha à Tunis, le 14 janvier 2018 (AFP)

Les expériences négatives des prises de pouvoir islamistes au Soudan, en Algérie, en Égypte, en Palestine, au Maroc et en Turquie ne sont pas encourageantes pour les islamistes : la lutte pour le pouvoir pourrait leur coûter plus cher que ce qu’elle pourrait leur rapporter.

Les islamistes pourraient s’inquiéter du spectre de l’expérience égyptienne qui plane toujours. En Égypte, les élites de l’État profond et « civiles » ont contrecarré l’ascension au pouvoir des Frères musulmans.

Un test pour les forces laïques et démocratiques

La nomination de Mourou est également un test pour les forces laïques et démocratiques et les élites en Tunisie comme à l’étranger.

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Dans la mesure où sa nomination pourrait compromettre la popularité et l’attrait d’Ennahdha, elle représente également un défi politique et moral pour les élites et les partis laïcs, invités à accepter un candidat islamique et à ne pas tomber dans le piège de l’intimidation, de la distorsion et de l’exclusion, qu’il gagne ou non. 

La candidature de Mourou constitue un tournant qui révélera à quel point les élites tunisiennes adhéreront aux règles du jeu démocratique sans se laisser entraîner dans un scénario de diabolisation et d’obstruction. Ce tournant révélera la solidité de l’expérience démocratique et de la transition de la Tunisie.

À l’heure actuelle, la question clé n’est pas de savoir si Mourou remportera la présidence, mais si les non-islamistes seront capables de tolérer un candidat – et éventuellement un président – islamiste et de surmonter leur peur héréditaire des islamistes afin d’éviter les erreurs désastreuses de leurs homologues égyptiens. 

- Khalil al-Anani est professeur associé de sciences politiques et président du programme de politique et de relations internationales de l’Institut d’études supérieures de Doha. Il est également chercheur non résident au Center for Global Policy. Vous pouvez le suivre sur Twitter : @Khalilalanani.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

Khalil al-Anani
Khalil al-Anani is associate professor of political science and chair of the Policy and International Relations Programme at the Doha Institute for Graduate Studies and a Non-Resident Fellow at Center for Global Policy. You can follow him on Twitter: @Khalilalanani.