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Arabie saoudite : les États-Unis se retournent-ils finalement contre Mohammed ben Salmane ?

Dans une interview accordée à la chaîne CBS, l’ancien chef des services secrets saoudiens Saad al-Jabri a qualifié le prince héritier de « tueur psychopathe ». Il est possible que Washington soit derrière ces efforts visant à empêcher MBS d’accéder au trône
Le prince héritier d’Arabie saoudite Mohammed ben Salmane assiste à une session de la conférence annuelle Future Investment Initiative (FII) à Riyad, le 26 octobre 2021 (AFP)
Le prince héritier d’Arabie saoudite Mohammed ben Salmane assiste à une session de la conférence annuelle Future Investment Initiative (FII) à Riyad, le 26 octobre 2021 (AFP)

Le dimanche 24 octobre, un thriller saoudien a été diffusé dans l’émission 60 Minutes de la chaîne américaine CBS.

Au cours de l’émission, Saad al-Jabri, ancien haut responsable des services de renseignement saoudiens et ancien conseiller du ministre de l’Intérieur déchu Mohammed ben Nayef, désormais installé au Canada, a évoqué les intrigues qui entourent le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane ; il a notamment adressé des mises en garde à la communauté internationale contre le danger que représente un « tueur psychopathe au Moyen-Orient bénéficiant de ressources infinies ».

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Jabri a également déclaré que MBS avait dépêché un escadron de la mort – l’Escadron du Tigre – au Canada, où il vit en exil, afin de l’assassiner, quelques semaines seulement après le meurtre du journaliste dissident saoudien Jamal Khashoggi en octobre 2018. 

Chroniqueur pour le Washington Post et Middle East Eye, Jamal Khashoggi a été attiré au consulat d’Arabie saoudite à Istanbul, où il a été brutalement assassiné.

Dans cette émission, Jabri a affirmé qu’en 2014, Mohammed ben Salmane avait menacé de tuer son oncle, le roi Abdallah (décédé en 2015), avec une bague à poison importée de Russie, afin de libérer le trône pour son père, le roi Salmane.

N’ayant pas réussi à faire assassiner Jabri, MBS a riposté en faisant arrêter deux de ses enfants à Riyad. Ils sont toujours en prison. 

Cette saga va se poursuivre, puisque les deux antagonistes portent leur combat devant les tribunaux américains. MBS accuse Jabri d’avoir volé des milliards de dollars lorsque Mohammed ben Nayef était en charge de sommes colossales mises de côté pour aider à débarrasser l’Arabie saoudite des terroristes.

Démoralisé et inquiet

En plus d’accuser MBS d’avoir tenté de le tuer là où il vit en exil, Jabri affirme également être en possession d’enregistrements vidéo de menaces proférées par prince héritier à l’encontre du roi Abdallah.

Dans l’émission diffusée par CBS, le multimillionnaire qui vit caché s’est montré démoralisé et inquiet au sujet de sa propre vie et de l’avenir de ses enfants emprisonnés. 

Les détails de cette histoire peuvent être intéressants, mais ils sont assez courants dans les dictatures, où fantasme et réalité convergent, où trahison et intimité s’entremêlent. Mais le moment choisi pour ces révélations est crucial, car la stabilité future de l’Arabie saoudite est en jeu et MBS, dont le père vieillit, se prépare à devenir lui-même roi. 

Les révélations de Jabri ont peut-être été diffusées en raison du désir des États-Unis de voir un autre prince à la tête de l’Arabie saoudite, quelqu’un qui n’a pas terni la réputation de son pays

Jabri semble avoir délibérément choisi l’exil au Canada plutôt qu’aux États-Unis, où ses amis de la CIA continuent de le défendre publiquement. La cachette canadienne semble éloigner l’administration américaine des intrigues saoudiennes. Jabri a ainsi l’occasion de défier ses anciens maîtres à Riyad.

Toutefois, l’apparition de Jabri dans l’émission 60 Minutes est peut-être le signe que les États-Unis et leurs services de renseignement ont l’intention de jouer un rôle indirect pour briser le rêve de MBS de s’asseoir sur le trône.

Sur le plan géopolitique et celui des ressources, l’Arabie saoudite reste d’une importance vitale pour la communauté internationale et les États-Unis ne peuvent rester passifs.

Les révélations de Jabri ont peut-être été diffusées en raison du désir des États-Unis de voir un autre prince à la tête de l’Arabie saoudite, quelqu’un qui n’a pas terni la réputation de son pays, fait assassiner des journalistes à l’étranger, poussé des centaines de Saoudiens à l’exil et ordonné l’emprisonnement de milliers de personnes dans son pays.

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Ces dernières semaines, les prix du pétrole ont grimpé en flèche et l’Arabie saoudite est en partie tenue pour responsable de la crise énergétique mondiale actuelle. 

Les allégations de Jabri doivent être troublantes pour le jeune prince à Riyad. Après plusieurs années d’efforts déployés pour effacer le souvenir de l’assassinat de Jamal Khashoggi, MBS est maintenant ouvertement contesté par un initié parfaitement informé du mode opératoire de l’État profond saoudien.

Jabri est également au fait des relations intimes que l’Arabie saoudite entretenait avec la CIA et d’autres services de renseignement. Si ces derniers sont impliqués dans de futures allégations, les révélations de Jabri seront source d’embarras non seulement pour Riyad, mais aussi pour Washington.

Jabri semble prêt à fournir des preuves au tribunal contre MBS pour tenter de faire libérer ses enfants et de laver sa propre réputation. 

Pas totalement innocent

MBS veut faire revenir Jabri à Riyad, tout comme il voulait que Khashoggi rentre au pays, de peur qu’il ne révèle plus de détails sur les assassinats, les exécutions d’opposants et les conspirations contre d’autres pays dont les dirigeants saoudiens se rendent coupables. 

Lorsqu’il travaillait au ministère de l’Intérieur, Jabri était directement impliqué dans la lutte contre le terrorisme et entretenait des liens étroits avec les services de renseignement américains sous la direction de Mohamed ben Nayef.

Mohammed ben Nayef était en charge de la sécurité pendant les soulèvements arabes de 2011, lors desquels les Saoudiens ont rompu le silence et organisé des manifestations dans tout le pays pour réclamer justice.

Des centaines d’activistes pacifiques, tels que Sulaiman al-Rashoudi, Mohammed Saleh al-Bejadi, Mohammed al-Qahtani et Waleed Abu al-Khair, pour n’en citer que quelques-uns, ont été placés en détention sous couvert de lutte contre le terrorisme.

Avec le recul, il est possible de voir l’interview accordée par Jabri à 60 Minutes comme l’expression de sa colère et de sa frustration après sa chute alors qu’il occupait un poste à haute responsabilité politique, associées à sa culpabilité d’avoir laissé derrière lui ses deux enfants innocents, désormais retenus en otage à Riyad. 

Ainsi, s’il est facile de ressentir l’angoisse d’un père qui a sous-estimé la brutalité de l’actuel prince héritier, de nombreux dissidents saoudiens considèrent que Jabri n’est pas totalement innocent. Après tout, il était membre d’un régime qui continue de diriger le pays en toute impunité.

Madawi al-Rasheed est professeure invitée à l’Institut du Moyen-Orient de la London School of Economics. Elle a beaucoup écrit sur la péninsule arabique, les migrations arabes, la mondialisation, le transnationalisme religieux et les questions de genre. Vous pouvez la suivre sur Twitter : @MadawiDr

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

Madawi al-Rasheed is visiting professor at the Middle East Institute of the London School of Economics. She has written extensively on the Arabian Peninsula, Arab migration, globalisation, religious transnationalism and gender issues. You can follow her on Twitter: @MadawiDr