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Visite de Biden au Moyen-Orient : pourquoi le monde arabe a besoin d’un nouveau leader

Alors que le président américain promet une nouvelle aube avec un nouveau dirigeant saoudien, les Arabes ont besoin d’un leader capable de tenir tête à Israël et d’unir un peuple malmené par l’hégémonie occidentale
Le président américain Joe Biden lors d’une réunion à la Maison-Blanche, le 23 juin 2022 (AFP)
Le président américain Joe Biden lors d’une réunion à la Maison-Blanche, le 23 juin 2022 (AFP)

Si on y réfléchit, le moment est idéal pour voir émerger un jeune leader arabe ambitieux. 

L’Amérique n’est pas « de retour », contrairement à ce qu’a proclamé le président Joe Biden il y a seulement dix-huit mois. Épuisés et désemparés après deux décennies d’échecs en série en matière de politique étrangère, les États-Unis viennent de débourser plus de 50 milliards de dollars pour l’Ukraine et pourraient s’apprêter à entrer en récession.

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Biden doit faire face à des élections de mi-mandat au cours desquelles il est certain de perdre le contrôle d’au moins une chambre du Congrès.

Bien avant cela, il a abandonné sa politique emblématique au Moyen-Orient – la paix avec l’Iran – et s’est remis à marcher mollement aux ordres du sergent instructeur israélien.

Mais lui aussi est sur le point de manquer à l’appel. 

Quelles que soient la forme et la portée de l’accord de sécurité régionale que Biden espère annoncer à Riyad lors de sa visite prévue en juillet, les Saoudiens signeraient pour leur part un accord avec une chaise vide.

L’actuel Premier ministre israélien Naftali Bennett et Benny Gantz ne seront bientôt plus au pouvoir. En revanche, des hommes tels que Bezalel Smotrich ou Itamar Ben-Gvir peuvent raisonnablement espérer remporter suffisamment de sièges à la Knesset pour exiger des ministères importants dans le prochain gouvernement, qui s’orientera certainement encore un peu plus vers la droite radicale

Les outils de dissuasion iraniens

Quel dirigeant arabe voudrait signer un morceau de papier avec un futur gouvernement israélien comprenant des fanatiques dont les partisans scandent régulièrement « Mort aux Arabes ! » en le pensant vraiment ?

Un pacte de sécurité tel que l’Alliance de défense aérienne du Moyen-Orient actuellement évoquée reviendrait à dessiner une grande cible à la peinture rouge sur toutes leurs infrastructures pétrolières et gazières et inviterait l’Iran à envoyer des vagues de drones et de missiles de croisière réputés pour leur précision.

L’Iran est le seul pays du Golfe capable de se défendre sans équipements fournis par une superpuissance

Dans un tel cas, ils devraient avoir l’absolue certitude de ne pas pouvoir être privés de leur défense aérienne. L’Iran est le seul pays du Golfe capable de se défendre sans équipements fournis par une superpuissance.

Si l’Iran a érigé un système de dissuasion contre toute attaque à grande échelle visant sa production nucléaire, celui-ci sera dirigé contre ses voisins immédiats, pas contre Israël. Il serait intéressant de voir si des voisins de l’Iran, a fortiori l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, se laisseraient tenter.  

La dernière fois que leurs terminaux pétroliers ont été touchés, les Émirats ont refusé de pointer du doigt l’Iran pour les attaques de mines sur des pétroliers présents dans leur port, en dépit des preuves accablantes d’une intervention iranienne. 

Et à ma connaissance, les États-Unis n’ont toujours pas été en mesure d’identifier le pays dont provenaient les drones qui ont temporairement mis hors service la moitié de la production quotidienne d’Aramco. Une chose est certaine : les drones sont entrés dans l’espace aérien saoudien par le nord et non par le sud. Ils n’ont pas été lancés par les Houthis.

Répétition générale pour MBS

Le rôle de la Russie au Moyen-Orient est également en suspens. Vladimir Poutine a eu les yeux plus gros que le ventre en envahissant l’Ukraine. Il a dû retirer des unités de Syrie et redéployer des mercenaires Wagner postés en Libye. La projection de la Russie en tant que puissance régionale au Moyen-Orient en a pâti.

Le président turc Recep Tayyip Erdoğan (à droite) accueille le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane (à gauche) à son arrivée à Ankara, le 22 juin 2022 (AFP)
Le président turc Recep Tayyip Erdoğan (à droite) accueille le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane (à gauche) à son arrivée à Ankara, le 22 juin 2022 (AFP)

La Turquie se replie elle aussi sur elle-même. Tout ce que fait aujourd’hui le président Recep Tayyip Erdoğan se rapporte à un scrutin périlleux qui l’attend l’an prochain, et si cela signifie une détente avec l’Égypte, Israël, l’Arabie saoudite et les Émirats, qu’il en soit ainsi.

Erdoğan doit prouver deux choses à un peuple meurtri par l’hyperinflation : que la Turquie n’est plus en guerre contre les grandes puissances arabes et qu’il est capable de faire rentrer l’argent.

On a donc un dirigeant russe coincé dans un profond bourbier dans l’est de l’Ukraine et des dirigeants américain, turc et israélien en pleine panique électorale.

Tout cela laisse la voie libre à un leader arabe sunnite doté d’une « vision » et de fonds.

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Ses visites régionales étaient une répétition générale avant le grand jour où Biden et lui se retrouveront « dans la même pièce », pour reprendre la dernière périphrase utilisée pour décrire le rétropédalage du président par rapport à son engagement à traiter l’assassin de Jamal Khashoggi comme « un paria ».

La semaine dernière, le prince héritier Mohammed ben Salmane a tenté de jouer ce rôle lors de visites en Égypte, en Jordanie et en Turquie. 

C’est un grand moment pour le futur roi. Après avoir connu une ascension fulgurante à Washington sous l’administration de l’ancien président Donald Trump, MBS a détruit son image en ordonnant l’assassinat de Khashoggi.

Pour la rétablir, il doit montrer non seulement qu’il est un leader, mais aussi qu’il est perçu comme tel dans la région.

Qu’a-t-il fait ? Il a levé l’interdiction pour les touristes saoudiens de se rendre en Turquie et annoncé un accord pour 7,7 milliards de dollars d’investissements en Égypte.

Le mirage a triomphé de la réalité

On ne sait pas très bien comment cet argent profitera aux Égyptiens. Un accord signé portait sur le stockage de produits pétroliers saoudiens, un autre sur la production d’énergie éolienne à un moment où l’Égypte présente un excédent énergétique. Un troisième concernait un investissement égyptien en Arabie saoudite.

Une fois de plus avec ce prince, le mirage a triomphé de la réalité. 

Il en va de même pour une déclaration conjointe de MBS et du président égyptien Abdel Fattah al-Sissi concernant la Libye. Les deux pays, qui présentent un grave passif en matière d’interventions ratées en Libye, « ont souligné l’importance de commencer immédiatement la mise en œuvre de la sortie des forces étrangères et des mercenaires de Libye ».

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Le même jour, la Turquie a prolongé de dix-huit mois le déploiement de ses troupes en Libye.

Le manque de leadership dans le monde arabe a son importance à un moment comme celui-ci. Regardez où l'Égypte est tombée.

Elle était autrefois considérée comme le pays leader du monde arabe. Le Caire était autrefois la première escale pour un président américain en visite dans la région.

Les relations entre les États-Unis et le royaume saoudien ont débuté dans les eaux égyptiennes en 1945, lorsque Franklin D. Roosevelt a rencontré le roi Abdelaziz ben Saoud sur un croiseur américain, l’USS Quincy, dans le canal de Suez.

Nixon, Carter et Obama ont tous profité de voyages au Caire pour s’ouvrir au monde arabe.

Aujourd’hui, l’Égypte est un pays qui ne cesse de demander l’aumône. Alors que le prince héritier saoudien était sur le point de s’envoler pour Le Caire, un échange bien plus glacial a eu lieu entre les deux pays.

La sonnette d’alarme a été tirée par un journaliste égyptien, Imad al-Din Adeeb, qui a des liens étroits avec le régime. Il a évoqué une hausse de 25 milliards de dollars du budget égyptien engendrée par l’augmentation des coûts de l’énergie, des céréales, des cultures et des denrées alimentaires de base consécutive à la guerre en Ukraine.

Si l’Égypte n’obtient pas ces 25 milliards de dollars supplémentaires au plus tard au début de l’année prochaine, elle pourrait être confrontée à des troubles civils plus dramatiques que ceux du Printemps arabe de 2011

Pour le premier importateur mondial de blé – 12 millions de tonnes par an –, le coût de la tonne de blé a augmenté de 80 %. Selon le journaliste, si l’Égypte n’obtient pas ces 25 milliards de dollars supplémentaires au plus tard au début de l’année prochaine, elle pourrait être confrontée à des troubles civils plus dramatiques que ceux du Printemps arabe de 2011.

Dans ce cas, selon l’auteur, « le cauchemar du grand exode terrestre à travers les frontières avec la Libye, la Palestine et le Soudan commencera. Le scénario cauchemardesque de l’émigration de millions de personnes vers l’Europe par la Méditerranée et vers les États du Golfe par la mer Rouge commencera. »

Son frère, un célèbre présentateur de télévision, a relayé le même message à l’antenne. Il ne fait donc aucun doute que la menace d’un afflux de millions d’Égyptiens vers la mer Rouge et la Méditerranée a été officiellement sanctionnée.

L’Égypte, un pays « brisé »

Le ministre égyptien des finances, Mohamed Maait, a été encore plus explicite. Il a révélé que plus de 90 % des investissements étrangers dans les titres de la dette intérieure avaient en réalité quitté l’Égypte au cours des derniers mois après l’irruption de la crise ukrainienne et le lancement d’une politique monétaire plus stricte aux États-Unis.

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Il a ajouté que chaque augmentation d’1 % des taux d’intérêt sur la dette coûtait à l’Égypte 3 milliards de livres égyptiennes (150 millions d’euros). Si la crise actuelle se poursuit, a-t-il prévenu, elle donnera lieu à des famines compte tenu de l’incapacité à fournir à la population de quoi se nourrir et boire. Il a appelé les pays à œuvrer à la résolution de la situation actuelle avant qu’il ne soit trop tard.

Lorsque Yehia Hamed, ancien ministre égyptien de l’Investissement sous le gouvernement de Mohamed Morsi, a averti il y a trois ans dans un article pour Foreign Policy que l’économie égyptienne était en train de s’effondrer, l’establishment égyptien s’est emporté.

Désormais, tous disent la même chose.

Ces menaces se heurtent à l’attitude détachée des Saoudiens. Un auteur laïc, Turki al-Hamad, a déclaré dans un tweet : « Cet auteur aurait dû se poser cette question : pourquoi son pays [l’Égypte] n’est-il pas capable de résoudre ses crises chroniques par lui-même au lieu de devenir dépendant de ceci et de cela ? C’est un fait qu’il insulte l’Égypte lorsqu’il lui fait chercher un “sponsor” du Golfe, iranien ou turc, au lieu d’être elle-même le sponsor comme autrefois, puisqu’elle ne manque de rien par rapport à ce que possèdent la Turquie, l’Iran et les pays du Golfe. »

Pourquoi l’Arabie saoudite devrait-elle venir à la rescousse de cet homme qui a mis en garde contre une famine de masse alors qu’il a dépensé 12,4 milliards de dollars en achats d’armes ?

Turki al-Hamad marque un point. Selon Sissi lui-même, l’Égypte a consommé plus de 500 milliards de dollars d’argent du Golfe et le pays est désormais confronté « à une famine de masse » – toujours selon ses dires.Dans un autre tweet, il a décrit l’Égypte comme un pays « brisé ».

Pourquoi les Saoudiens devraient-ils verser littéralement de l’argent dans les poches de l’armée égyptienne ou dans les projets vaniteux de Sissi, tels que l’élargissement du canal de Suez ou la nouvelle capitale ?

Et pourquoi, en effet, l’Arabie saoudite devrait-elle venir à la rescousse de cet homme qui a mis en garde contre une famine de masse alors qu’il a dépensé 12,4 milliards de dollars en achats d’armes auprès de pays de l’Union européenne entre 2013 et 2020, selon Campaign Against Arms Trade (CAAT) ?

Au cours de cette période, l’Égypte est devenue le deuxième plus grand importateur d’armement français, signant des contrats pour 24 Rafale, une frégate et des missiles. L’an dernier, l’Égypte a signé pour 30 autres avions de combat, tous ces contrats étant financés par des prêts du gouvernement français et de banques françaises.

Sissi mène l’Égypte à sa perte

La flambée des prix des denrées alimentaires n’a pas non plus empêché l’Égypte d’acheter des armes. L’Égypte est sur le point de verser à l’Italie une avance de 500 millions de dollars pour 24 chasseurs Typhoon d’une valeur de 3 milliards de dollars.

Pourquoi, en effet, l’Égypte est-elle aujourd’hui un pays incapable de nourrir son propre peuple ? Accessoirement, l’UE vient d’offrir à l’Égypte 100 millions d’euros en réponse à la crise alimentaire. Cela équivaut à un euro par Égyptien.

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Si l’invasion russe de l’Ukraine peut effectivement avoir fait basculer les finances égyptiennes, cette situation est le fruit d’une gestion économique désastreuse et d’une corruption à une échelle grotesque qui durent depuis plus d’une décennie.

Sissi mène l’Égypte à sa perte.

Pendant tout ce temps, il a estimé que l’argent qu’il recevait du Golfe lui revenait de droit. « Ils ont de l’argent comme du riz », a-t-il déclaré un jour à son chef de cabinet Abbas Kamel, dans des enregistrements divulgués dont l’authenticité a été certifiée par la suite. 

« Ce n’est pas comme avant », indique une source chevronnée du Golfe. « Les Émiratis ne sont pas contents, les Saoudiens ne sont pas intéressés. Les Égyptiens ont ce sentiment irréaliste d’avoir droit à l’argent et au soutien du Golfe. Ils considèrent cet argent comme leur droit. »

Une décennie plus tard, la situation critique des Égyptiens est bien plus dangereuse pour la stabilité de la région qu’elle ne l’était en 2011, lorsque les difficultés économiques ont déclenché un soulèvement régional. 

Depuis lors, des pays entiers ont été détruits par la guerre civile : le Yémen, la Syrie et la Libye n’existent plus en tant que nations unies. 

Les Arabes doivent créer un lobby suffisamment puissant pour faire des décisions clés de politique étrangère affectant la région une question de survie intérieure pour de nombreux membres du Congrès américain, tout comme Israël l’a fait

Sur le plan économique, la Jordanie est à genoux. Biden se rendra au Moyen-Orient dans quelques semaines et promettra, consciemment ou non, une nouvelle aube avec un nouveau dirigeant saoudien qui a déjà fait l’étalage de son irresponsabilité, de sa cruauté et de ses projets vaniteux.

En peu de temps, il est devenu le pire dirigeant de l’histoire du royaume. En tant que leader régional, il est synonyme de désastre pour les Palestiniens en particulier et les Arabes en général.

Les Arabes ont besoin d’un leader capable de tenir tête à Israël et d’unir un peuple meurtri par l’hégémonie occidentale. Ils doivent cesser de chercher des solutions à l’ouest et au nord. Une Europe en déclin ne leur en donnera aucune. 

Mais pour leurs relations avec les États-Unis, ils doivent créer un lobby suffisamment puissant pour faire des décisions clés de politique étrangère affectant la région une question de survie intérieure pour de nombreux membres du Congrès américain, tout comme Israël l’a fait.

Les nations arabes ont l’argent, la population et le talent pour le faire. Ce qui manque, c'est la volonté et la confiance en soi. Au fond, l’élite arabe actuelle méprise et craint son peuple. Elle a importé et absorbé le profond courant de racisme colonial dont l’Occident a fait preuve à l’égard du Moyen-Orient au cours du siècle dernier.

Un leader digne de ce nom serait fier de son peuple au lieu de le craindre. Et si le seul moyen pour qu’un tel leader émerge est la révolte, qu’il en soit ainsi. C’est la seule chose que les despotes comprennent. 

Lorsque la région leur explosera une fois de plus au visage, comme elle le fera certainement, aucun d’entre nous ne devra être surpris.

David Hearst est cofondateur et rédacteur en chef de Middle East Eye. Commentateur et conférencier sur des sujets liés à la région, il se concentre également sur l’Arabie saoudite en tant qu’analyste. Ancien éditorialiste en chef de la rubrique Étranger du journal The Guardian, il en a été le correspondant en Russie, en Europe et à Belfast. Avant de rejoindre The Guardian, il était correspondant pour l’éducation au sein du journal The Scotsman.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

David Hearst is co-founder and editor-in-chief of Middle East Eye. He is a commentator and speaker on the region and analyst on Saudi Arabia. He was The Guardian's foreign leader writer, and was correspondent in Russia, Europe, and Belfast. He joined the Guardian from The Scotsman, where he was education correspondent.