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Le Maroc à l’épreuve du rapprochement entre l’Arabie saoudite et l’Iran  

L’accord entre Téhéran et Riyad pourrait déstabiliser la diplomatie marocaine malgré le soutien d’Israël
Le président iranien Ebrahim Raïssi lors de la 77e session de l’Assemblée générale des Nations unies, le 21 septembre 2022, à New York (AFP/Anna Moneymaker)
Le président iranien Ebrahim Raïssi lors de la 77e session de l’Assemblée générale des Nations unies, le 21 septembre 2022, à New York (AFP/Anna Moneymaker)

Alors que les tensions entre Riyad et Téhéran étaient exacerbées par la rivalité historique sunnite-chiite, les conflits en Syrie et au Yémen ainsi que des ambitions concurrentes de leadership régional, un changement majeur est survenu le 10 mars.

Par l’entremise de la Chine, l’Iran et l’Arabie saoudite ont signé un accord rétablissant leurs relations diplomatiques rompues en 2016. Le mardi 6 juin, l’Iran a rouvert son ambassade en Arabie saoudite, au moment où le secrétaire d’État américain, Antony Blinken, se rendait en visite à Riyad.

La réconciliation entre Téhéran et Riyad inquiète les Américains et les Israéliens, qui appréhendent le projet de l’Iran de développer ses activités atomiques.

Asphyxié par les sanctions, Téhéran aspire à un leadership régional qui emprunte la voie d’un multilatéralisme élargi aux pays d’Afrique du Nord et du Maghreb

Classée comme une priorité dans l’agenda de l’administration Biden, la normalisation entre l’Arabie saoudite et Israël semble de plus en plus probable, malgré une certaine inflexibilité de Riyad à vouloir négocier le développement de son propre programme nucléaire civil et son attachement à une solution à la question palestinienne.

Depuis 2020, les accords d’Abraham, traités de paix signés avec Israël sur l’impulsion des États-Unis, ont normalisé les relations entre Israël et les Émirats arabes unis, Bahreïn, le Soudan et le Maroc.

Les Américains ont toujours présenté ces accords comme un « plan de paix ». Dans les faits, la solution à deux États est abandonnée, et Jérusalem reconnue par les signataires comme la capitale d’Israël.  

La diplomatie marocaine grippée par la normalisation 

Asphyxié par les sanctions, Téhéran aspire à un leadership régional qui emprunte la voie d’un multilatéralisme élargi aux pays d’Afrique du Nord et du Maghreb en particulier.

La région est instable en raison, notamment, du conflit armé en Libye, du retour de l’autoritarisme en Tunisie et, surtout, de la crise endémique entre le Maroc et l’Algérie au sujet du Sahara occidental, territoire disputé sur lequel les États-Unis ont reconnu la souveraineté marocaine en échange d’une normalisation avec Israël.  

À ce jour, Israël n’a toutefois pas encore reconnu la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental.

Avec le rapprochement entre Riyad et Téhéran, Rabat se trouve acculé à recalibrer sa politique étrangère dans le but de préserver ses intérêts stratégiques, placés sous l’égide de l’alliance israélo-américaine.

La diplomatie marocaine devrait s’inquiéter de l’influence que pourrait exercer l’Iran sur les rapports de force dans la région, d’autant que si les relations entre Téhéran et Alger restent cordiales, elles sont carrément hostiles entre Téhéran et Rabat.

Le monarque alaouite pourrait aussi douter de la « loyauté » de l’homme fort d’Arabie saoudite, le prince héritier Mohammed ben Salmane (MBS), et, surtout, de la capacité de Riyad de contenir incessamment les ambitions géopolitiques de Téhéran comme puissance régionale.

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La diplomatie agressive de MBS pourrait rendre les prises de position de Riyad imprévisibles, à un moment où les relations entre l’Arabie saoudite et le Maroc ne sont pas à leur apogée.

La montée en puissance de MBS réduit les ambitions de Mohammed VI d’exercer un leadership régional. En Afrique du Nord, l’Arabie saoudite se déploie, sous les auspices des Américains, pour endiguer le conflit armé au Soudan.

Au Proche-Orient, Riyad est considéré par les Américains comme un acteur incontournable pour la régulation du conflit israélo-palestinien. Avec le soutien de Téhéran, MBS est parvenu à réintégrer la Syrie, qui fait partie de l’« arc chiite », dans la Ligue arabe. Ce faisant, le prince héritier d’Arabie saoudite tente d’asseoir un leadership sunnite qui rallie, désormais, le soutien de l’Iran et de ses alliés, à savoir la Syrie et le Hezbollah, ainsi que les factions armées de la résistance palestinienne.

La diplomatie de Mohammed VI, qui avait tourné le dos à la Ligue arabe, risque ainsi un isolement de la part de nombreux pays arabes et d’Afrique du Nord. La puissance de MBS adossée à l’influence grandissante de Téhéran pourrait affaiblir le rôle du Maroc en tant qu’interlocuteur « privilégié » des puissances occidentales dans la région.

D’autant que le président du Comité al-Qods n’arrive pas à jouer la carte de la normalisation avec Israël pour essayer de peser sur la politique étrangère des ultranationalistes, ouvertement hostiles à la constitution d’un État palestinien.

Enfin, avec le rapprochement ente l’Arabie saoudite et l’Iran, le royaume chérifien serait moins disposé à s’attaquer frontalement à l’Iran au risque de froisser l’Arabie saoudite, qui a toujours soutenu le plan d’autonomie marocain pour le Sahara occidental.     

Dans ce contexte, le Maroc pourrait au mieux espérer qu’une coopération entre l’Arabie saoudite et l’Iran n’entraîne pas une escalade de la violence entre Rabat et Alger.

La normalisation entre le Maroc et l’Algérie demeure un objectif lointain, surtout au vu des ramifications de l’alliance militaire entre le royaume alaouite et Israël.

Pour Alger, qui soutient les indépendantistes sahraouis du Polisario, la menace proviendrait de l’avantage qualitatif apporté par Israël à l’armée marocaine, à en juger par les accords signés entre les deux nouveaux partenaires dans les domaines militaire et sécuritaire.

L’adhésion du Maroc aux accords d’Abraham  a en fait réduit la marge de manœuvre de la diplomatie royale dans la gestion du conflit saharien.

De fait, Téhéran et Ryad pourraient jouer un rôle notable dans la stabilisation de la région, à l’instar de la Turquie

Alors que le Palais prêche une rhétorique du «  dialogue et de la coopération  » avec l’Algérie, le ministre israélien des Affaires étrangères, Yaïr Lapid, lors de sa visite en août 2021 à Rabat, s’est attaqué publiquement à l’Algérie, en exprimant «  son inquiétude du rôle joué par Alger dans la région  ».

Ce fut justement l’une des raisons qui auraient poussé Alger à rompre ses relations avec Rabat.

Le Maroc et l’Algérie ont tout intérêt à s’engager dans la voie d’une pacification, à un moment où les Saoudiens tentent de proposer leur médiation entre les deux protagonistes – Alger dément toutefois que ce soit le cas –, comme ils l’ont d’ailleurs déjà fait avec succès en 1988. Pour rappel, Rabat avait rompu ses relations diplomatiques avec l’Algérie en 1976 après la reconnaissance par Alger du Polisario comme entité étatique. 

Allié stratégique de la Russie et de la Chine, l’Iran pourrait, lui aussi, intervenir grâce à ses liens privilégiés avec le régime algérien afin de juguler les dissensions avec le Maroc.

De fait, le rapprochement entre Téhéran et Ryad pourrait contribuer à une stabilisation de la région. À l’instar de la Turquie, les deux puissances régionales pourraient, elles aussi, accéder à d’autres sphères d’influence tous azimuts en Afrique.

Iran-Maroc : une réconciliation improbable ?

La discorde entre Téhéran et Rabat en revanche ne laisse entrevoir aucune réconciliation en vue. La normalisation entre les deux pays date seulement de la fin des années 1990.

Dans la lignée de la position d’Israël, qui associe l’Iran à «  l’axe du mal  », Mohammed VI a décidé, à deux reprises, de rompre ses relations avec Téhéran. En 2009, lorsque Rabat a reproché aux Gardiens de la révolution le «  prosélytisme chiite au sein de la communauté sunnite marocaine  ». Puis, en 2018, quand le Maroc a accusé Téhéran de «  fournir un soutien financier, logistique et militaire au mouvement sécessionniste du Polisario par le biais du Hezbollah [libanais] ».

À l’époque, le ministre marocain des Affaires étrangères avait même déclaré qu’«  il disposait de preuves irréfutables [jamais révélées] attestant de la coopération entre l’Iran et le Polisario  ».

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Après l’adhésion du Maroc aux accords d’Abraham, Téhéran n’a pas manqué de critiquer la décision de Rabat de reconnaître Israël.

Depuis, la diplomatie marocaine n’a ménagé aucun effort pour accuser l’Iran d’être derrière l’amplification des tensions au Sahara occidental. Des lobbyistes pro-marocains sont montés au créneau pour s’en prendre à Téhéran.

En avril 2021, par exemple, Emanuele Ottolenghi, politologue américain affilié à la Fondation pour la défense des démocraties (FDD) à Washington, a évoqué «  une tentative d’infiltration d’un membre du mouvement chiite [Hezbollah] avortée par le royaume en janvier 2020  ».

En mars 2023, le journaliste israélien Ehud Yaari a avancé l’« existence de relations militaires suspectes entre l’Iran et l’Algérie visant la déstabilisation du Maroc, à travers l’achat par Alger des drones iraniens Shahed, destinés au Polisario  ».

Le Maroc avait pourtant amorcé un semblant d’apaisement avec Téhéran.

L’enjeu principal pour un acteur mineur comme le Maroc est de rallier le plus de soutiens possibles à son plan d’autonomie du Sahara occidental, tout en restant loyal envers ses alliés historiques

En 2019, la diplomatie marocaine a évité de participer à la Conférence de Varsovie qui avait pour but de renforcer l’« isolement » de l’Iran sur la scène internationale. En octobre 2021, Téhéran a de son côté exprimé «  la volonté d’avoir des relations amicales avec Rabat  ».

Le 29 juin, lors d’une réunion avec des ambassadeurs de pays musulmans à Téhéran, le ministre des Affaires étrangères, Hossein Amir Abdollahian, a déclaré : « Nous nous félicitons du développement des relations et de la normalisation avec d’autres pays régionaux et musulmans, y compris la République arabe d’Égypte et l’État musulman et frère du Maroc ».

Toutefois, la normalisation avec Israël contraint le royaume à s’aligner sur les positions d’Israël sous les auspices des États-Unis.  

L’enjeu principal pour un acteur mineur comme le Maroc est de rallier le plus de soutiens possibles à son plan d’autonomie du Sahara occidental, tout en restant loyal envers ses alliés historiques.

L’entrisme des mollahs chiites au Maghreb, avec l’appui de l’impitoyable prince héritier d’Arabie saoudite, risque de mettre la diplomatie de Mohammed VI à rude épreuve, malgré le soutien considérable d’Israël.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Aziz Chahir is an associate researcher at the Jacques-Berque Center in Rabat, and the secretary general of the Moroccan Center for Refugee Studies (CMER). He is the author of Who governs Morocco: a sociological study on political leadership (L'Harmattan, 2015). Aziz Chahir est docteur en sciences politiques et enseignant-chercheur à Salé, au Maroc. Il travaille notamment sur les questions relatives au leadership, à la formation des élites politiques et à la gouvernabilité. Il s’intéresse aussi aux processus de démocratisation et de sécularisation dans les sociétés arabo-islamiques, aux conflits identitaires (le mouvement culturel amazigh) et aux questions liées aux migrations forcées. Consultant international et chercheur associé au Centre Jacques-Berque à Rabat, et secrétaire général du Centre marocain des études sur les réfugiés (CMER), il est l’auteur de Qui gouverne le Maroc : étude sociologique sur le leadership politique (L’Harmattan, 2015).
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