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Alors que la faim menace des millions de Soudanais, un sombre jeu politique se met en place

Pendant que Burhan et Hemetti se disputent le pouvoir après le coup d’État d’octobre et que l’ONU publie un énième rapport vide de sens, les civils ont toutes les peines du monde à se nourrir
Mohamed Hamdan Dagalo, vice-chef du gouvernement soudanais, prend la parole à Khartoum, le 2 mars 2022 (AFP)
Mohamed Hamdan Dagalo, vice-chef du gouvernement soudanais, prend la parole à Khartoum, le 2 mars 2022 (AFP)

Le général Mohamed Hamdan Dagalo, numéro deux du gouvernement soudanais et, en pratique, dirigeant effectif du pays, a récemment déclaré aux médias que les ambassades du Soudan à l’étranger n’avaient reçu aucun financement au cours des dix-huit derniers mois. 

Vêtu d’un beau costume et lisant un texte préparé, celui que l’on nomme plus communément Hemetti s’est dit exaspéré par la situation terrible dans le pays : « Le peuple est fatigué, le peuple souffre, le peuple a atteint un stade critique. Nous nous couvrons de honte partout dans le monde ; nos étudiants sont bloqués, nos ambassades ont cessé de fonctionner. »

Près de cinq mois se sont écoulés depuis le coup d’État militaire du 25 octobre qui a mis un terme à la période de transition du Soudan, autrefois louée par l’ancien Premier ministre Abdallah Hamdok comme un partenariat unique entre civils et militaires.

Après avoir été évincé par le coup d’État, Hamdok a d’abord été placé en résidence surveillée, puis réintégré au poste de Premier ministre dans le cadre d’un accord éphémère avec les dirigeants militaires, avant de démissionner en janvier. Il se trouverait actuellement à Dubaï

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L’avenir du Soudan est désormais entre les mains d’un assortiment d’officiers militaires, de forces de sécurité et d’anciens rebelles, sans structure unificatrice ni processus décisionnel publiquement identifiable pour arbitrer leurs intérêts contradictoires.

En février, alors qu’Hemetti avait quitté Khartoum pour une visite à Moscou, le général Abdel Fattah al-Burhan, chef d’État officiel du Soudan, se serait plaint des manœuvres de son adjoint auprès de responsables égyptiens, craignant qu’Hemetti ne complote pour le renverser avec l’aide d’acteurs étrangers. Quelques jours auparavant, le chef de milice avait reçu un accueil chaleureux de la part du prince héritier d’Abou Dabi, Mohammed ben Zayed.

Le jour où son adjoint s’est envolé pour Moscou, Burhan s’est rendu dans un camp militaire au sud de Khartoum et a souligné que l’armée ne céderait le pouvoir qu’à un gouvernement formé par « consensus national » ou à l’issue d’élections transparentes.

Un nouveau rôle

Parvenir à un tel consensus est une tâche à laquelle s’attelle Volker Perthes, chef de la Mission intégrée des Nations unies pour l’assistance à la transition au Soudan (MINUATS). Créée en juin 2020, cette mission spéciale avait initialement pour but de soutenir le Soudan pendant sa transition politique vers un régime démocratique, notamment par la promotion des droits de l’homme et la mobilisation de l’aide économique.

Pendant la courte durée du partenariat « modèle » entre civils et militaires, la mission a surtout opéré en arrière-plan, même si Perthes a souligné publiquement la nécessité d’accélérer le rythme des réformes. Cependant, à la suite du coup d’État d’octobre dernier, la MINUATS a perdu sa raison d’être effective.

Depuis lors, Perthes assume un rôle de médiateur au sens large et devient rapidement l’une des voix politiques les plus engagées du pays. Après avoir lancé une série de consultations sur le processus politique soudanais, il a publié en février un document de synthèse présenté comme le fruit de plus de 110 réunions auxquelles ont participé 800 personnes, ainsi que de plus de 80 contributions écrites.

Le représentant de l’ONU Volker Perthes s’exprime à Khartoum, le 10 janvier 2022 (AFP)
Le représentant de l’ONU Volker Perthes s’exprime à Khartoum, le 10 janvier 2022 (AFP)

L’une des premières choses à retenir est la portée étroite de ces réunions, sachant que la population totale du Soudan dépasse les 45 millions d’habitants. 

Sans surprise, le rapport se lit finalement comme une liste de vœux. Les résultats des consultations, mis en évidence tout au long du texte, se résument à des exigences prononcées pour la forme, telles que l’arrêt du massacre de manifestants, la levée de l’état d’urgence, une garantie du principe de responsabilité quant aux violations des droits de l’homme, une modification du document constitutionnel de 2019 caduc dans les faits, ainsi que la formation en urgence d’un conseil législatif de transition et d’une armée unifiée et non partisane.

Sur cette base, le rapport suggère que les prochaines étapes devraient comprendre « (i) une hiérarchisation des étapes critiques ; (ii) l’inclusion et l’appropriation nationale ; (iii) des solutions globales ; (iv) une facilitation et un accompagnement efficaces ». Personne ne saurait deviner ce que ces points signifient réellement, mais ils paraissent plus cliniques que politiques et semblent tout droit sortis d’un manuel de management.

Des mois difficiles à venir

Le rapport de la MINUATS passe à côté de la reconnaissance des faits bruts liés au pouvoir sur le terrain. Depuis le coup d’État, plus de 80 manifestants soudanais ont été tués et des dizaines d’autres ont été arrêtés dans le cadre des manifestations régulières contre le régime militaire. 

Hemetti, toujours aussi commerçant, pense apparemment qu’il pourra supporter les mois difficiles à venir en vendant aux enchères le littoral soudanais à ses hôtes russes ou à des enchérisseurs plus offrants. Tandis que Perthes, qui a bouclé son rapport, pourrait attendre une promotion

Dans le même temps, plus de 18 millions de personnes, soit plus de 40 % de la population soudanaise, devraient souffrir gravement de la faim d’ici septembre, selon le Programme alimentaire mondial (PAM). Dans un rapport récent, le PAM cite les conflits armés, la crise économique et une mauvaise récolte pour appuyer ses prédictions. 

Le rapport indique ce qui suit : « Dans tout le pays, en moyenne 13,6 % des enfants de moins de 5 ans souffrent de malnutrition. Dans certaines régions, la prévalence de la malnutrition aiguë globale atteint 30 % ou plus, soit des niveaux catastrophiques. »

Dans le même temps, le coût des denrées alimentaires augmente et le gouvernement, dans l’incapacité de financer ses propres ambassades, s’est résolu à augmenter les impôts et à réduire les subventions pour le carburant, l’électricité et le pain. Le budget 2022 viserait une augmentation de 145 % des recettes fiscales et une hausse de 140 % des recettes provenant des produits de base et des services. 

Pour compliquer les choses, le Soudan dépend fortement du blé russe pour nourrir sa population. En janvier dernier, le Soudan, l’Égypte et l’Iran ont reçu les deux tiers des exportations de blé de la Russie. Cependant, l’invasion de l’Ukraine par la Russie – à eux deux, ces pays représentent 29 % des exportations mondiales de blé – menace de provoquer des ruptures d’approvisionnement, une hausse des prix du blé et une aggravation de la situation alimentaire dans les bidonvilles de Khartoum.

Hemetti, toujours aussi commerçant, pense apparemment qu’il pourra supporter les mois difficiles à venir en vendant aux enchères le littoral soudanais à ses hôtes russes ou à des enchérisseurs plus offrants. Tandis que Perthes, qui a bouclé son rapport, pourrait attendre une promotion.  

- Magdi El Gizouli est un universitaire soudanais et chercheur au sein du Rift Valley Institute. Il écrit au sujet du Soudan sur son blog : stillsudan.blogspot.com.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

Magdi El Gizouli is a Sudanese academic and a fellow of the Rift Valley Institute. He writes on Sudanese affairs on his blog: stillsudan.blogspot.com