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Syrie : après le retrait américain d’Afghanistan, au tour de la Syrie ?

La Russie et la Turquie ont toutes deux l’impression que le retrait américain d’Afghanistan a accru leurs chances d’obtenir ce qu’elles veulent en Syrie. Les Kurdes ont raison d’être inquiets
Le président russe Vladimir Poutine (à droite) et son homologue turc Recep Tayyip Erdoğan se serrent la main à la fin d’une conférence de presse commune après des négociations au Kremlin, à Moscou, le 5 mars 2020 (AFP)
Le président russe Vladimir Poutine (à droite) et son homologue turc Recep Tayyip Erdoğan se serrent la main à la fin d’une conférence de presse commune après des négociations au Kremlin, à Moscou, le 5 mars 2020 (AFP)

Le retrait américain d’Afghanistan rend nerveux ses alliés kurdes dans l’est de la Syrie. La Maison-Blanche s’est empressée de rassurer les Forces démocratiques syriennes (FDS) menées par les Kurdes en affirmant qu’elle n’amorcerait pas de retrait similaire en Syrie. Mais peut-on faire confiance au président américain Joe Biden ?

Après tout, l’administration Trump avait fait de même avant de réduire subitement ses forces de moitié en 2019 et de donner son feu vert à une invasion turque.

Plus récemment, Washington a gardé le silence lorsque plusieurs combattants des FDS ont été tués dans des attaques turques au mois d’août.

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Le retrait de Kaboul par Biden, au cours duquel il a privilégié le sauvetage de « vies américaines » au détriment de ses alliés, ne fait que renforcer les craintes d’un abandon prochain parmi les FDS.

Dans ce contexte, le retrait de Biden suggère que la lutte contre le terrorisme « à distance » passe à la vitesse supérieure. 

Il semble accepter que le régime taliban puisse transformer l’Afghanistan en refuge pour les islamistes armés une fois encore. Pourtant, au lieu d’aborder la chose avec des troupes sur le terrain, il préfère frapper à distance – comme cela se fait déjà au Yémen, au Pakistan et ailleurs.

Donc quelles sont les probabilités que Biden décide un retrait ? Les signes n’augurent rien de bon pour les FDS.

Par le retrait d’Afghanistan et la récente alliance militaie tripartite entre l’Australie, les États-Unis et le Royaume-Uni (AUKUS), Biden a montré clairement que la rivalité entre grandes puissances, en particulier l’endiguement de la Chine, constitue son inquiétude première en matière de politique étrangère.

Plus conciliant avec Assad

Cela signifie la fin de son implication dans la « guerre sans fin », héritage de la « guerre contre le terrorisme » comme l’Afghanistan et, éventuellement, la Syrie.

En étendant cette approche à la Syrie, Biden pourrait en venir à la conclusion qu’il n’a pas besoin de soldats sur le terrain pour prévenir la résurgence du groupe État islamique (EI).

Biden ne s’est jamais vraiment intéressé à la Syrie et, s’il a donné son accord à une campagne contre l’EI, il a refusé de s’investir plus avant dans le conflit lorsqu’il était vice-président sous Barack Obama.

Des combattants des Forces démocratiques syriennes dans le gisement pétrolier d’al-Omar protégé par les États-Unis dans la province orientale de Deir ez-Zor, le 23 mars 2021 (AFP)
Des combattants des Forces démocratiques syriennes dans le gisement pétrolier d’al-Omar protégé par les États-Unis dans la province orientale de Deir Ezzor, le 23 mars 2021 (AFP)

Certains indices suggèrent qu’il pourrait se montrer plus conciliant avec Bachar al-Assad. Récemment, un accord gazier entre l’Égypte, la Jordanie, la Syrie et le Liban a été exempté des sanctions encourues en vertu de la loi César.

Garder des troupes américaines dans l’est de la Syrie pour priver Assad de pétrole pourrait ne plus être une motivation aussi forte qu’autrefois.

Cependant, les FDS ont quelques raisons d’espérer. Tout d’abord, Biden s’est défendu sur l’Afghanistan, mais il fera attention à ne pas s’attirer une nouvelle fois mauvaise presse en abandonnant un autre allié. Rien que cela suggère que même si Biden souhaitait quitter la Syrie, il pourrait attendre que les critiques autour de Kaboul retombent.

Ensuite, l’opération en Syrie est bien moins coûteuse que celle en Afghanistan. En 2018, 15 000 soldats américains étaient déployés en Afghanistan (chutant à 4 000 avant leur retrait) contre 900 déployés en soutien aux FDS.

Par ailleurs, la Syrie est un théâtre en sommeil maintenant que le califat de l’EI est largement détruit, les pertes américaines restent donc faibles et moins de pression est exercée sur Biden pour demander un retrait.

Des alliés clés dans la région (en particulier Israël et l’Arabie saoudite) veulent que les États-Unis restent dans l’est de la Syrie pour empêcher l’Iran d’intervenir

Et puis, il y a la dimension internationale. Des alliés clés dans la région (en particulier Israël et l’Arabie saoudite) veulent que les États-Unis restent dans l’est de la Syrie pour empêcher l’Iran d’intervenir.

Cela dit, un autre allié (la Turquie) a hâte que les États-Unis partent afin de pouvoir piétiner librement les FDS, persuadé que les YPG (sa plus forte faction) sont des terroristes nationalistes kurdes. Biden ne peut satisfaire tous ses alliés, mais il y a assurément aucun consensus régional en faveur d’un départ.

Pour l’instant, même si Biden préférerait se désengager, aucun facteur interne ou externe n’incite à un retrait soudain. Cependant, cela pourrait changer. En particulier, les dynamiques entre la Turquie et la Russie en Syrie sont importantes et les événements en Afghanistan pourraient avoir des répercussions là-bas.

Stratégie russe

L’un des objectifs à long terme de la Russie et de remettre l’est de la Syrie aux mains d’Assad, ce qui donnerait à l’économie en difficulté de Damas l’accès aux gisements pétroliers dont elle a cruellement besoin. Mais contrairement à Idleb contrôlée par les rebelles, qu’Assad et Moscou semblent déterminés à prendre militairement, la stratégie de la Russie dans l’est semble être la persuasion.

Dans l’idéal, elle souhaite que les FDS acceptent un compromis avec Assad et demandent aux Américains de partir.

Ce n’est pas si improbable. Le Parti de l’Union démocratique kurde (PYD) entretenait de bonnes relations avec Assad et la Russie avant la guerre civile syrienne et une faction voit l’avenir des Forces démocratiques sous la protection de Damas et Moscou plutôt que de Washington.

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En effet, lorsque Trump a laissé la Turquie envahir le pays en 2019, les FDS se sont immédiatement tournées vers Moscou, qui a négocié un cessez-le-feu en échange de positions pour les troupes russes et d’Assad sur le territoire contrôlé par les FDS.  

Les activités de la Turquie aident également la Russie à pousser les FDS à changer de camp. Ankara voit de plus en plus le PYD comme son problème numéro un en Syrie, tandis que la défaite d’Assad et la défense des rebelles reculent sur sa liste de priorités.

Alors qu’elle a du mal à modérer les rebelles extrémistes d’Idleb, et que les frappes aériennes russes frustrent Ankara là-bas, le front avec les FDS plus à l’est et l’un des seuls succès de la Turquie.

Par conséquent, elle a accru ses attaques sur les positions des FDS, que ce soit à l’aide de drones ou de ses alliés parmi les rebelles syriens. À chaque attaque à laquelle Washington ne réagit pas, les allégations de Moscou selon lesquelles seule la Russie peut protéger les FDS de la Turquie se trouvent renforcées.

Ankara pourrait être ouverte un certain accord éventuel entre Assad, les FDS et la Russie, tant que cela signifie le désarmement ou la neutralisation du PYD.

La Turquie et la Russie vont tenter d’exploiter les retombées de l’Afghanistan pour faire progresser leurs objectifs, ce qui pourrait en fin de compte hâter le départ américain

Pour la Turquie, cela dénote un manque d’intérêt et de résistance qui, au moins, pourrait voir Washington tolérer les raids d’Ankara sur les positions des FDS, et au mieux voir les États-Unis battre en retraite.

Moscou et Ankara ont toutes deux l’impression que le retrait américain d’Afghanistan a accru leurs chances d’obtenir ce qu’elles veulent.

Quant à Vladimir Poutine, Biden lui a donné l’occasion de semer le doute dans l’esprit des dirigeants des FDS. Même si la Maison-Blanche n’a pas l’intention de quitter immédiatement l’est de la Syrie et fait l’objet de peu de pression en ce sens, la Turquie et la Russie vont tenter d’exploiter les retombées de l’Afghanistan pour faire progresser leurs objectifs, ce qui pourrait en fin de compte hâter le départ américain.

- Christopher Phillips est maître de conférences en relations internationales à la Queen Mary University of London, dont il est également vice-doyen. Il est l’auteur de The Battle for Syria : International Rivalry in the New Middle East (Yale University Press), et coéditeur de What Next for Britain in the Middle East (IB Tauris).

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

Christopher Phillips
Christopher Phillips is a professor of international relations at Queen Mary, University of London, where he is also a deputy dean. He is the author of The Battle for Syria, available from Yale University Press, and co-editor of What Next for Britain in the Middle East, available from IB Tauris.