Aller au contenu principal

2016, l’année de la percée des films arabes aux Oscars ?

Ces dix dernières années, davantage de films du monde arabe ont été sélectionnés, mais les stéréotypes sur les Arabes dans le cinéma occidental sont encore répandus
De gauche à droite, le cinéaste britannique d’origine jordanienne Naji Abu Nowar et le producteur britannique Rupert Lloyd après avoir remporté le BAFTA du Meilleur nouveau scénariste, réalisateur ou producteur britannique pour Theeb lors de la cérémonie des British Academy Film Awards 2016 (AFP)

Cela fait moins de dix ans que des films du monde arabe ont fait leur apparition sur le radar des Oscars. Encore récemment, en 2014, le film controversé et pourtant nommé aux Oscars American Sniper prouvait une fois de plus que les Arabes morts étaient plus dignes de l’Academy que les vivants racontant leurs propres histoires – en ce qui concerne les nominations.

Puis arrive Theeb. Réalisé par le Jordanien Naji Abu Nowar, le film a été qualifié d’« anti-Lawrence d’Arabie » par le critique de cinéma Joseph Fahim. Cette année, il a valu à la Jordanie sa première nomination aux Oscars et il est l’un des rares films du monde arabe à avoir récolté une nomination.

Le fait qu’il vienne de remporter un BAFTA dans la catégorie Meilleur nouveau scénariste, réalisateur ou producteur britannique pourrait accroître son potentiel aux Oscars. Les BAFTA étant considérés comme un indicateur de succès potentiel aux Oscars, c’est de bon augure pour les perspectives du film. Cependant, une victoire aux Oscars est loin d’être une certitude.

Theeb (à droite, Jacir Eid) et son frère Hussein (Hussein Salameh), les vedettes du film bédouin jordanien Theeb, dont l’action se passe en 1916 (Film Movement)

Se déroulant à la même période que l’action du film Lawrence d’Arabie (c’est-à-dire les révoltes arabes), Theeb est un « eastern » du désert bédouin qui se passe dans la province du Hedjaz pendant la Première Guerre mondiale, en 1916. Histoire d’un passage à l’âge adulte, ce film est centré sur un enfant, Theeb (« loup » en arabe), qui entreprend un voyage périlleux à travers le désert avec son frère, Hussein, lequel sert également de guide à un autre Arabe et à un soldat britannique. Plus important encore, l’histoire est racontée du cœur du monde arabe – ce n’est pas le point de vue d’un colonisateur –, affirmant ainsi l’importance de « raconter nos histoires », selon Fahim.


Alors que la plupart des films du monde arabe ont attiré l’attention parce qu’ils tournaient autour de thèmes fixes (l’immigration, les guerres, les révolutions, le terrorisme, l’émancipation des femmes), Theeb s’écarte de ce récit. Pas ouvertement politique, il s’agit d’abord et avant tout d’un film d’aventure restitué de manière minimaliste, quoique captivante.

Certes, depuis la création de la catégorie Meilleur film en langue étrangère en 1956, les soumissions du monde arabe à l’Academy ont été nombreuses, mais les nominations rares – et pour la plupart récentes. En ce qui concerne les récompenses elles-mêmes, celles-ci sont pratiquement inexistantes. L’Égypte a présenté un film chaque année depuis 1956 – dont quelques films du légendaire réalisateur Youssef Chahine. En fait, le premier film du monde arabe et africain à avoir été soumis fut le classique Gare centrale de Chahine en 1958, et c’est également le premier à s’être vu refuser une nomination.

Alors que le nombre de contributions marocaines est peut-être inférieur à celui de l’Égypte, il s’est certainement accru ces dix dernières années et est significatif – le célèbre réalisateur Nabil Ayouch, qui est l’un des réalisateurs préférés des Français, figure en bonne place dans les nominations.

L’Algérie a bénéficié de quelques nominations, notamment la coproduction italo-algérienne Le Bal et la franco-algérienne Z. Le pays a même gagné une fois pour Z. Cependant, bien que considéré comme « algérien » en raison d’un coproducteur, ce film français n’est pas une histoire arabe ou pertinente pour les indigènes kabyles/amazighs de la région. Il dépeint l’assassinat d’un homme politique grec. Z ne montre pas non plus leur travail : aucun acteur arabe ne joue dedans et aucun réalisateur ou scénariste du film n’est arabe. Ainsi, si Theeb gagne, ce serait véritablement le premier film du monde arabe à remporter un Oscar dans la catégorie du Meilleur film en langue étrangère.

Les films du monde arabe ont-ils été sous-représentés à la cérémonie des Oscars ? Absolument. Pourquoi ? Se confiant à Middle East Eye, le critique de cinéma Joseph Fahim a exprimé sa frustration concernant les productions cinématographiques de toute la région, affirmant qu’elles « manquaient de cohérence ». D’un autre côté, il constate également que certains films de la région « prouvent que les films arabes ont un public universel – qu’ils ne sont pas seulement ‘’des films de festival’’ – mais qu’ils s’exporteraient bien. »

Bien qu’il pense que les Oscars sont politiques et que l’attention politique qu’une nation ou une région attire est souvent l’une des raisons à sa nomination, Fahim déplore les vagues imprévisibles du Printemps arabe – ou, comme l’a qualifiée le romancier égyptien Youssef Rakha, « l’industrie du Printemps arabe » –, selon lesquelles une nation est à la mode seulement jusqu’à ce qu’une autre prenne sa place.

Cela pourrait être la raison pour laquelle en 2014, quelques années après ces soulèvements régionaux, trois films du monde arabe avaient été sélectionnés – situation sans précédent aux Oscars. Le documentaire égyptien The Square, réalisé par Jehane Noujaim, qui raconte les manifestations autour de la place Tahrir au Caire, avait été nommé dans la catégorie du Meilleur film documentaire.


Karama Has No Walls, par la réalisatrice yéménite-écossaise Sara Ishaq, était en course pour l’Oscar du Meilleur court métrage documentaire. Ce court-métrage raconte une manifestation dans la capitale yéménite Sanaa qui s’est transformée en tuerie quand des snipers ont abattu des dizaines de manifestants. Et le film palestinien Omar, réalisé par Hany Abu-Assad, raconte une histoire d’amour et de collaboration dans les territoires occupés.

La célèbre cinéaste Annemarie Jacir (Le Sel de la mer et Lamma shoftak) confirme cette absence de représentation tout en soulignant la façon dont les industries cinématographiques arabes sont dépendantes de leurs gouvernements en ce qui concerne la catégorie du Meilleur film en langue étrangère. « Les films arabes ne sont pas éligibles à moins d’être officiellement présentés par leur ‘’représentant’’, généralement le ministère de la Culture de leur pays, explique-t-elle. Je pense que très peu de films sont effectivement présentés officiellement, donc la faute incombe vraiment à nos représentants et organisations. »

Elle ajoute : « L’Europe est beaucoup plus ouverte au cinéma du monde arabe et au cinéma indépendant en général. Les États-Unis constituent un marché différent et, en général, ils cherchent des films du monde arabe qui sont racontés d’une certaine manière – des films ou personnages qui confirment leurs propres clichés sur la région. »

Pourtant, il est difficile d’ignorer l’importance d’une nomination aux Oscars. Certes, les récompenses montrent qu’il s’agit d’une institution américaine (à l’exception de la catégorie du film « étranger »). Cependant, le spectacle attire un soutien international tant aux films primés qu’à ceux sélectionnés. La nomination de films arabes aux Oscars ne signale-t-elle pas une reconnaissance cinématographique américaine et internationale de la vitalité du cinéma arabe et de la force de son esthétique ?

Comme Jacir, la productrice exécutive de Theeb, Nadine Toukan, reconnaît que la cérémonie des Oscars est une institution américaine et une célébration des films hollywoodiens. La catégorie du Meilleur film en langue étrangère ne laisse pas beaucoup de place à la concurrence. Toutefois, elle estime que la région doit commencer à générer ses propres espaces et compétitions pour les films arabes : « Les Oscars appartiennent au pays et à l’industrie qui les a créés, donc je ne pense pas particulièrement qu’ils doivent s’intéresser à nos films. Il est temps pour notre région de commencer à réfléchir à la création d’environnements, de programmes et de compétitions qui nous sont propres, pertinents et ouverts, où le travail remarquable est célébré. »

La nomination de Theeb ouvrira-t-elle la voie à d’autres cinéastes jordaniens ? Le cinéaste palestinien Hany Abu-Assad raconte que sa nomination pour le film Paradise Now en 2005 lui avait attiré des financements qui ont rendu la production cinématographique moins éprouvante. Depuis cette nomination décisive, la dernière décennie a vu le plus grand nombre de films sélectionnés aux Oscars. Abu-Assad a continué avec Omar, qui a également été sélectionné en 2013. Pourtant, une nomination n’est pas une formule magique pour un grand cinéma national – ni pour obtenir un financement, malheureusement. Par exemple, la production saoudienne nommée aux Oscars, Wadjda (2012), n’a pas été suivie d’un tsunami notable de films saoudiens bien faits comme on aurait pu s’y attendre.


Alors que les bailleurs de fonds de la région du Golfe, en particulier le Doha Film Institute, ont donné une grande impulsion à la renaissance de films provenant du monde arabe au cours de la dernière décennie, le contraire s’est produit en Jordanie. La Jordan Film Commission a considérablement réduit son financement aux cinéastes ces dernières années. Jacir explique comment cela a affecté la production de Theeb : « Les producteurs de Theeb parlent de la façon dont ils ont lutté pour trouver un soutien local au début et ont même été rejetés par le Jordan Film Fund, un fonds qui a été créé pour soutenir l’industrie locale. Curieusement, les seuls films qui ont été rejetés par le fonds sont les deux films les plus ‘’locaux’’, comportant des histoires totalement locales avec une équipe locale. » Dans le contexte actuel de l’industrie cinématographique jordanienne, une nomination n’entraînera pas automatiquement une série de productions cinématographiques – à moins de chercher leur financement ailleurs.

Le professeur de cinéma et de théâtre Michael Najjar est moins optimiste quant à cette nomination. Il déclare : « Cette année où la diversité aux Oscars fait tant parler d’elle, il semble que ce soit un signe positif, mais il renforce en même temps le fait que nous n’avons toujours pas vu la vraie diversité se refléter dans les nominations aux Oscars, en particulier en ce qui concerne les Arabes au cinéma. »

Après tout, il n’y a pas que la catégorie du Meilleur film en langue étrangère qui est ouverte aux films du monde arabe. Cette année, Ave Maria, du réalisateur britannico-palestinien Basil Khalil, a été sélectionné dans la catégorie du meilleur court métrage de fiction.


Jusqu’à présent, le talent du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord n’a guère été pris en considération au moment des nominations et est encore moins une caractéristique de la remise des prix. Tant qu’ils ne récolteront pas davantage que quelques nominations dans une seule catégorie, « les Arabes et les Américains arabes devront vivre en marge de l’industrie, soit en jouant des rôles stéréotypés dans les films grand public, soit en créant des films à l’étranger qui seront sélectionnés pour des prix remis loin des caméra », ajoute Najjar. « C’est triste, mais c’est la réalité. »

Traduction de l’anglais (original) par VECTranslation.