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Algérie : le prisonnier Fekhar ravive les luttes pour les libertés

En laissant en prison depuis vingt mois sans jugement un activiste mozabite pour en faire un exemple, l’État a provoqué une onde de solidarité inattendue au nom de la liberté d’expression, contre la marginalisation des minorités et pour la justice
L'activiste mozabite Kameleddine Fekhar est incarcéré depuis vingt mois sans jugement (Twitter)

ALGER – « Je suis resté plus de deux heures avec Kameleddine Fekhar au pavillon carcéral de l’hôpital de Laghouat [sud]. Il a décidé de suspendre sa grève de la faim, après 108 jours sans manger, je peux vous dire qu’il est très très faible. L’infirmier a passé beaucoup de temps pour lui mettre une perfusion. Mais il est aussi content de voir qu’une dynamique de solidarité s’est créée autour de lui et il est déterminé ».

Salah Dabouz, joint par téléphone par Middle East Eye, est un des avocats de Kameleddine Fekhar, le fondateur du Mouvement pour l’autonomie du M’zab (région du nord du Sahara à 500 km d’Alger).

Depuis juillet 2015, suite aux violences qui avaient causé la mort de 23 personnes près de Ghardaïa, la capitale du Mzab, l’activiste avait été placé, avec plusieurs autres militants mozabites, en détention provisoire. Mais depuis vingt mois, aucune date de jugement n’a été annoncée. « Avant même d’être jugé coupable, Fekhar a tout d’un martyr en devenir », nous avait expliqué un notable mozabite juste après son incarcération, en devinant que le gouvernement allait le laisser en prison « pour qu’il serve d’exemple ».

« Bien entendu, le message du pouvoir, c’est de dire à tous les activistes de Ghardaïa : "Gare à celui qui bouge !" », appuie Salah Dabouz. « Mais Fekhar a aussi un message. Il dit aux Algériens : même depuis la prison, il est toujours possible de faire quelque chose. »

« Le problème, c’est que loi ne permet plus, depuis le 15 mars, de prolonger cette détention préventive. Qu'ils libèrent Fekhar, et s'il le faut, qu'ils le jugent ensuite », explique à MEE Hakim Addad, militant politique, qui a rejoint Salah Dabouz à Ksar el-Boukhari (centre) pour l’accompagner dans une marche de solidarité jusqu’à Laghouat.

Salah Dabouz, avocat de Kameleddine Fekhar, a entamé une marche de solidarité d’Alger à Laghouat où est détenu son client (Facebook)

Parti d’Alger le 15 avril, l’avocat affirme que tout au long de sa route, de simples particuliers mais aussi des militants, le rejoignent le temps de quelques étapes le temps de passer le relais à d’autres.

« Quelque chose s’est passé. Les gens se sont dits qu’ils ne pouvaient pas rester les bras croisés à regarder cet homme s’éteindre. Il y a même des femmes mozabites qui m’ont appelé pour me dire qu’elles voulaient marcher avec moi jusqu’à Fekhar mais je leur ai dit que c’était trop pénible et trop risqué pour elles », confie l’avocat, aussi président de la Ligue algérienne des droits de l’homme.

« J’espère que nous allons créer un rapport favorable qui va obliger le gouvernement à revoir ses positions sur les libertés d’opinion en général. » Pour l’instant, il marche pour que son client « soit libéré ».

« Les partis et les associations restent silencieux »

« Nous n’en sommes même pas à demander son jugement. La défense considère que l’instruction a été bâclée, nous l’avons contestée et demandé à la Cour suprême d’annuler l’arrêt de la chambre d’accusation pour qu’une véritable instruction à charge et à décharge soit menée. Ensuite, le juge pourra décider de poursuites ou d’un non-lieu. »

À Alger, où d’autres militants du Comité national pour la libération des détenus politiques et d’opinion ont décidé d’entamer une grève de la faim pour réclamer la libération de Fekhar et de ses co-détenus, on considère qu’il était temps d’« envoyer un signal fort » puisque « les associations et les partis restent silencieux ».

Le parti Jil Jadid, qui boycotte les élections, s’est exprimé pour dénoncer la situation de Fekhar et soutenir Dabouz. Mais le Front des forces socialistes [FFS], qui a par exemple diffusé un communiqué de soutien aux prisonniers palestiniens en grève de la faim, ne s’est pas exprimé sur le cas de l’activiste alors même que ce dernier était, il y a quelques années, membre de la direction du parti.

Plus de 400 personnes ont été blessées et plus de 30 tuées au cours d’affrontements entre populations berbérophones et arabophones dans la vallée du M’zab depuis décembre 2014 (AFP)

Il faut dire que l’activiste est très controversé, perçu par le gouvernement et une partie de l’opinion comme un séparatiste alors que l’unité nationale est un principe sacré pour le pouvoir et pour l’opinion.

Mais pour Hamid Ferhi, coordinateur national du Mouvement démocratique et social (MDS, gauche), en grève de la faim depuis le 16 avril, « défendre les prisonniers d’opinion quelles que soient leurs opinions est un principe pour le parti », souligne-t-il à MEE.

« Il faut se battre pour changer la loi. Les associations et les partis politiques devraient pouvoir se créer sans avoir besoin d’un agrément. Nous sommes en 2017, il y a quinze millions d’Algériens sur les réseaux sociaux, mais le pouvoir reste bloqué sur un modèle staliniste… »

« La société algérienne est dans le renoncement. Elle a banalisé l’arbitraire »

-Fares Kader Affak, comédien et militant

Fares Kader Affak, 49 ans, comédien et membre du comité, aussi en grève de la faim, le rejoint. « On n’est pas en train de se battre pour arracher des libertés ! On est en train de se battre pour sauvegarder les acquis déjà gagnés, pour préserver la liberté d’expression que nous avons arrachée en 1988 », s’emporte-t-il en faisant références aux émeutes d’octobre qui avaient éclaté cette année-là contre le système du parti unique. Aujourd’hui, quand on voit que le ministère de l’Intérieur interpelle quelqu’un pour un statut Facebook parce qu’il aurait porté atteinte à l’image de la campagne pour les législatives, on se demande où on est ! »

Vendredi 20 avril, le comité organisera justement une rencontre publique pour « parler de l’état des droits humains ». « La société algérienne est dans le renoncement. Elle a banalisé l’arbitraire. Regardez les partis politiques : aucun de ceux qui participent aux élections n’ont défendu les boycotteurs, que le pouvoir veut faire taire. Regardez l’élite : de modestes cafés littéraires ont été interdits à plusieurs reprises à Béjaïa. Où sont les écrivains ? Pourquoi on ne les entend pas ? », s’étonne Fares Kader Affak.

Manifestation organisée à Tizi Ouzou ce jeudi 20 avril pour commémorer l’anniversaire du printemps berbère de 1980 et du printemps noir de 2001, aussi en soutien à Kameleddine Fekhar (Mourad Aït Mimou)

En Kabylie, un autre membre du comité, Meziane Abane, aussi journaliste et militant politique, tente de mobiliser l’opinion pour les droits de Fekhar et plus généralement, comme il l’explique à MEE « la défense des minorités ».

« Le lien entre Fekhar et la Kabylie, c’est d’abord le combat de minorités qui se sont sacrifiées pour l’Algérie pour ne récolter qu’isolement et misère. Le dénominateur commun entre les Mozabites et les Kabyles, c’est l’amazighité [identité berbère]. Si Fekhar s’est rapproché de Bouaziz Aït Chebib, le président Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie [MAK], c’est parce qu’ils partagent le même sentiment de marginalisation », analyse-t-il en précisant que la marche qui s’est tenue ce jeudi 20 avril, pour commémorer l’anniversaire du printemps berbère de 1980 et du printemps noir de 2001 et organisée par MAK, s’est aussi faite en soutien à Kamel Eddine Fekhar.

Malgré les désaccords autour des positions de Fekhar, jugées parfois extrémistes, l’annonce de l’arrêt de sa grève de la faim a été accueillie avec soulagement. Djaafar Kheloufi, un jeune journaliste algérien très actif sur Facebook, s’en est publiquement félicité. Car, a-t-il écrit, « Il ne faut pas que se répète le drame de Mohamed Tamalt ». En décembre dernier, ce journaliste, en grève de la faim depuis 27 juin, était décédé en prison, une première dans l'histoire de l'Algérie indépendante.