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Les détenus de Ghardaïa : un dossier très « politique »

Les réseaux berbéristes et de défense des droits de l’homme accusent les autorités algériennes de faire de Kameleddine Fekhar, fondateur du Mouvement pour l’autonomie du M’zab, un « détenu politique »
Plus de 400 personnes ont été blessées et plus de 30 tuées au cours d’affrontements entre populations berbérophones et arabophones dans le Sahara algérien depuis décembre 2014 (AFP)

Après les violences qui ont éclaté à el-Guerrara – près de Ghardaïa, dans le Sahara algérien – le 7 juillet dernier, causant la mort de 23 personnes, Kameleddine Fekhar, le fondateur du Mouvement pour l’autonomie du M’zab, et 24 personnes parmi ses proches, ont été placés en détention provisoire.

Une pétition et un comité de soutien pour demander leur libération et des centaines de messages de solidarité au nom de « la lutte contre le joug colonial » ou « la cause amazighe » ont rapidement suivi. Kameleddine Fekhar, l’activiste algérien le plus controversé du moment, n’est pas encore coupable, « mais il a tout d’un martyr en devenir », selon les termes d’un notable mozabite.

Le 9 juillet dernier, au lendemain des violences d’el-Guerrara entre Mozabites (musulmans berbérophones de rite ibadite) et les populations arabophones de rite malékite, le militant mozabite, connu pour ses positions en faveur de la cause amazighe et de l’autonomie de la vallée du M’zab, a été arrêté. Placé en détention provisoire avec 24 autres personnes arrêtées en même temps que lui, il entame une grève de la faim, aujourd’hui suspendue, et mobilise les réseaux nationaux et internationaux de la cause berbère et de la défense des droits de l’homme.

Dans un communiqué diffusé le 25 août, Human Rights Watch s’inquiète du caractère « politique » de cette détention. « Si le gouvernement dispose de preuves indiquant que Kameleddine Fekhar a joué un véritable rôle dans ces violences tragiques, et qu’il n’est pas détenu uniquement en raison de ses fortes convictions, ces preuves devraient être présentées lors d’une audience publique », explique Sarah Leah Whitson, directrice de la division Moyen-Orient et Afrique du Nord de l’ONG. Faute de preuve, Human Rights Watch demande à ce qu’il soit « relâché ».

Décision politique

Salah Dabouz, un des avocats de Kameleddine Fekkhar et président de la Ligue algérienne pour la Défense des droits de l’homme, est catégorique. « Nous avons la preuve que la détention de Kameleddine Fekhar est politique. Le 8 juillet, le président Abdelaziz Bouteflika a tenu une réunion consacrée à la situation à Ghardaïa en présence du Premier ministre, de son directeur de cabinet et du chef d’État-major. Le lendemain, le Premier ministre s’est rendu à Ghardaïa pour une visite de travail au cours de laquelle il a annoncé que les responsables de la crise avaient été identifiés et seraient arrêtés », raconte-t-il à Middle East Eye.

« Or la même journée, Kameleddine Fekhar, qui avait eu vent des rumeurs sur sa possible arrestation, s’est renseigné auprès de la justice, qui lui a affirmé qu’aucune procédure n’était en cours contre lui. À 21 h 30, la police a pénétré dans une propriété privée pour arrêter mon client et toutes les personnes qui se trouvaient avec lui. Sans aucun mandat d’arrêt, ni mandat d’amener, sans que mon client ait été pris en flagrant délit, donc en totale violation de la loi. On apprendra plus tard que la police a agi sur une lettre du procureur général de Ghardaïa ne présentant aucun caractère légal. »

Noureddine Ahmine, avocat de la défense qui représente les accusés, a par ailleurs indiqué à Human Rights Watch que le juge d’instruction n’avait pas encore convoqué de témoins ni interrogé les accusés.

À Ghardaïa, une source proche de l’enquête, nuance : « Bien sûr, cette affaire est politique. Mais ce n’est pas la seule raison pour laquelle elle traîne. La police recherche deux autres compagnons de Fekhar, toujours en fuite. Et puis c’est une enquête compliquée », précise-t-il à MEE. « Dix-huit chefs d’accusation ont été prononcés contre Fekhar et ses codétenus, dont ‘’participation à une entreprise terroriste’’ et ‘’atteinte à la sûreté de l’État’’, des accusations très difficiles à prouver. L’enquête va donc prendre du temps. Et le juge d’instruction dispose de 16 mois pour faire son enquête. »

Transférés à la prison de Ménéa, à 270 km au sud de Ghardaïa, Kameleddine Fekhar et ses codétenus risquent la peine capitale (qui n’est plus appliquée en Algérie depuis le moratoire de 1992).

Liens avec le Maroc

Selon une source policière contactée par MEE, il existerait des preuves selon lesquelles « Kameleddine Fekhar est en lien avec plusieurs hauts cadres du régime marocain avec lesquels il discutait d’un éventuel asile politique ». Lors d’une rencontre tenue à huis clos avec des notables mozabites, le Premier ministre Abdelmalek Sellal aurait déclaré, selon les révélations du quotidien arabophone Ennahar : « Nous connaissons parfaitement la source du financement de ces plans provenant d’un pays frère », en accusant, sans le nommer, le Maroc.

Il aurait aussi précisé : « Celui qui veut s’adresser à Ban Ki Moon n’a qu’à y aller, et celui qui croit qu’il peut ranimer le Mouvement pour l’autonomie de la Kabylie depuis Ghardaïa se trompe ». Ces derniers propos visant directement Kameleddine Fekkhar, fondateur du Mouvement pour l’autonomie du Mzab, dont un courrier récent adressé au secrétaire général de l’ONU appelait à « l’intervention des Nations unies pour protéger la population » de « l’apartheid et du nettoyage ethnique infligés à la communauté mozabite ».

Même le chef de cabinet du président Abdelaziz Bouteflika, Ahmed Ouyahia, s’y est mis, accusant « ceux qui ont sollicité une intervention étrangère auprès des Nations unies » d’être responsables des violences à Ghardaïa.

D’après un cadre des services de renseignement contacté par MEE, la connivence présumée entre Kameleddine Fekhar et le Maroc explique « pourquoi la machine a été lancée contre le militant ». « On sait que Fekhar est parti au Maroc pour parler de l’autonomie ! Est-ce que vous imaginez ce que cela signifie pour nous, de parler d’autonomie dans un pays hostile qui prône une régionalisation dont on sait qu’elle cache en réalité un plan d’annexion du Sahara occupé, un point sur lequel nous ne pourrons jamais transiger ? Dans notre logiciel, il n’en faut pas plus pour le désigner comme un ennemi de l’Algérie. »

Fabrique de leaders

Un notable de la communauté mozabite estime que l’argumentation autour du Maroc « n’est que manipulation ».

« On oublie que la majorité des morts dans les affrontements de la vallée du M’zab sont des Mozabites ! Comment peut-on être à la fois ceux qui incitent à la violence et ceux qui se font tuer ? Fekhar, lui, est un produit du système. Il est sorti de la fabrique des leaders comme Ferhat Mehenni [fondateur du Mouvement pour l’autonomie de la Kabylie et président du Gouvernement provisoire kabyle] ou Belaïd Abrika [un des leaders du ‘’Printemps kabyle’’ de 2011] », affirme-t-il à MEE.

« Le pouvoir algérien, comme d’autres dans le monde, s’amuse à les mettre à l’ombre et à les sortir, l’objectif étant de pousser les jeunes à se révolter contre la mainmise des structures traditionnelles. Les autorités savent nommément qui a appelé au meurtre [lors des événements d’el-Guerrara] mais c’est Fekhar qu’on met en prison. Or, à part quelques déclarations stupides, il n’a rien fait de mal. Tout est fait dans l’injustice pour allumer le feu. Cette fois-ci, ça n’a pas marché », assure-t-il.

Un peu malgré elle, la communauté mozabite, qui, à l’image de la Ligue algérienne pour la défense des droits de l’homme (dont Fekhar a été président de la section locale à Ghardaïa) et du Front des forces socialistes (FFS), a tenté de se démarquer de ce militant « trop bruyant », se retrouve aujourd’hui obligée à le soutenir un peu. Interpellée aussi par le fait que « du côté arabe, aucun leader n’a été arrêté, à part Bouameur Bouhfas, le président de l’association Chaambas, qui après seulement quelques heures, a été relâché », rappelle un responsable de la ligue à Ghardaïa.  

« Nous n’acceptons pas les surenchères et n’attendons des leçons de nationalisme et de défense de l’unité nationale d’aucune partie », ont déclaré des notables mozabites dans une lettre rendue publique le 24 août, où il disent « regretter que de hauts responsables continuent d’évoquer, dans leurs déclarations, des histoires de financement et d’encouragement d’un pays frère à la déstabilisation de la région. » Ils demandent aussi à la justice d’identifier « les véritables commanditaires » des violences et exigent que « les initiateurs d’appels au crime contre les Mozabites, relayés par les réseaux sociaux, soient arrêtés et sévèrement punis ».