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Au-dessus de toute critique : l'armée libanaise et les médias nationaux

De nombreux journaux libanais estiment que critiquer l'armée ne mène à rien. Les organisations de défense des droits de l'homme n’ont pas le même point de vue
Une unité de l'armée libanaise entre dans la ville d’Arsal, près de la frontière avec la Syrie, le 2 février 2013 (AFP)

Imaginez-vous ceci : un homme barbu et coiffé d’un turban assemble nerveusement les pièces d’une sorte de bombe. Jetant un coup d’œil craintif au dehors pour s’assurer que personne ne le voit, il s’inquiète lorsqu’il se rend compte que l’endroit fourmille de personnes de tout âge et toute origine, en tenue militaire de la tête aux pieds. En se tournant pour se précipiter dans sa cachette, il se retrouve face à des soldats armés. Il s’agenouille pour se rendre. Game over. 

Il ne s’agit pas de la scène d’un film d’Hollywood, mais d’une publicité récente pour l’armée libanaise, qui se termine par un slogan appelant à la solidarité : « Nous sommes tous une armée contre le terrorisme ».

Maintenant imaginez-vous ceci : environ trente hommes alignés à plat ventre sur le sol poussiéreux tandis que des soldats avec le même uniforme de camouflage vert et brun que dans la vidéo précédente remontent la file, en leur criant dessus. Un soldat se dirige vers un détenu qui a perdu la moitié inférieure de sa jambe gauche et marche sur le moignon.

 « Ça te fait mal ? » il demande à son prisonnier, avant d’enfoncer la crosse de son fusil d’assaut dans la nuque de l’homme. « Et maintenant, espèce de merde ? ».

Celle-ci n’est pas une publicité ; c’est une vidéo apparue en septembre dernier censée montrer les abus des militaires à l’encontre des détenus syriens dans la zone d’Arsal, au nord-est du Liban, où, un mois plus tôt, les troupes étaient engagées dans une importante bataille contre Daech et le Front al-Nosra (suite à laquelle plus de trente membres des forces de sécurité avaient été enlevés et quatre d’entre eux décapités). 

Ce n’est pas le seul reportage de ce genre. Ces dernières années, l’armée libanaise a été accusée d’actes similaires à maintes reprises : le mauvais traitement des réfugiés syriens arrêtés lors de raids sur des camps en septembre ; la mort en détention d’un homme suite aux affrontements à Abra, au Liban, en 2013 ; et l’implication dans la pratique « généralisée » de la torture.

Pourtant, les principaux médias libanais ont choisi dans la plupart des cas de ne pas couvrir les accusations d'abus contre l'armée. En revanche, l'attention se concentre sur la représentation de l'armée comme source de fierté, un des rares points d’unité dans un pays fragmenté.

 « Nous n'avons pas parlé de ces vidéos », admet Abbas Salah, rédacteur pour les questions de sécurité nationale au quotidien grand public an-Nahar, en parlant de la vidéo des abus présumés de l'armée à Arsal, et d’une autre sur les abus commis à Abra en 2013.

 « Nous les avons peut-être mentionnées dans une phrase dans un article, mais nous ne leur avons pas donné l'importance qu’elles méritent », confie-t-il à MEE.

 « A l'époque l'armée libanaise combattait ces terroristes pour tous les Libanais, c'est pourquoi cela aurait été injuste … de mettre l’accent sur un abus que quelques membres de l'armée ont peut-être commis plutôt que sur la guerre contre le terrorisme », affirme-t-il avec un haussement d'épaules dans le bureau central de Beyrouth de l'un des journaux les plus respectés du Liban.

 « Cela ne signifie pas que ce soit [les accusations présumées] acceptable », ajoute-t-il avec insistance. « Toutefois … nous avons un point de vue patriotique, nous tous, et nous estimons qu'il faut se concentrer davantage sur les actions courageuses de l’armée ».

Le point de vue de Salah est répandu parmi les Libanais de tous milieux. Le fait de critiquer ouvertement une institution tellement appréciée et respectée est considéré comme un tabou très lourd, notamment à un moment où l'armée est engagée dans un combat contre des groupes violents de militants comme Daech et le Front al-Nosra qui veulent envahir le Liban. Par ailleurs, il ne s'agit pas d'une censure imposée directement par l'armée, d'après Salah et l'association de surveillance de la liberté des médias Maharat, mais plutôt d'un consensus général sur l'idée que certains sujets ne doivent pas être abordés.

 « Il y a des limites, je sais quand je dois m'arrêter et quand je peux écrire quelque chose. Nous savons où se trouve la ligne rouge et nous respectons cela », explique Salah. 

Ce processus d’autocensure sociétale a été mis en évidence pour tous en septembre dernier lorsque Fayçal el-Kassem, animateur d'un talk-show très populaire sur la chaîne Al-Jazeera, a twitté que les seuls accomplissements de l'armée libanaise étaient de faire des vidéos avec des chanteurs populaires et d’incendier des camps de réfugiés syriens.

Ses commentaires ont provoqué des réactions véhémentes sur les réseaux sociaux, une manifestation devant le siège de la chaîne à Beyrouth, ainsi qu’une brève interdiction des émissions d’Al-Jazeera au Liban, et un procès contre el-Kassem, accusé d'avoir « compromis le prestige de l'Etat et affaibli le sentiment national », ainsi que d'avoir enfreint le code pénal du pays.

Salah affirme qu'à son avis ces mesures étaient appropriées, et ajoute : « Ça ne pose pas de problèmes de critiquer une personne ou un petit groupe, mais pas une institution entière … L'armée est la dernière plus ou moins bonne chose qui nous reste dans ce pays. Si on la critique, qu'est-ce qu'il nous reste ? ». 

Le traitement spécial réservé aux forces de sécurité du pays a été le sujet d'une récente étude de l'association de surveillance Maharat. Cette étude a contrôlé les nouvelles relatives à l'armée dans les journaux télévisés et dans la presse écrite en arabe, anglais et français pendant vingt jours en novembre 2014. 

 « La couverture médiatique négative à la fois des chaînes télévisées et de la presse n'a pas excédé 3% de l’ensemble [relatif aux questions de sécurité] », raconte à MEE Tony Mikhael, directeur du Centre pour la surveillance des médias.  

Il soupire en regardant par la fenêtre de son bureau la rue animé, où les vendeurs ambulants se faufilent à travers les embouteillages habituels. 

 « De plus, il n'y a pas de journalisme d'investigation – seulement deux reportages sur les 113 concernant la sécurité », il ajoute. « Cela montre que les médias ne critiquent pas ou qu'ils ne font aucun effort pour vérifier les déclarations de l'armée ou des FSI [Forces de Sécurité Intérieure]. Normalement ils font juste un copier-coller de la déclaration et c'est tout ».

En outre, l'organisation a découvert que les histoires relatives à l'évaluation de la performance des départements de sécurité représentaient moins d’1% de la couverture correspondante sur les chaînes télévisées et environ 2% dans les journaux. 

Comme Salah, Mikhael estime que la situation sécuritaire actuelle, où le Liban a souffert des vagues d'attentats suicide et d'incursions aux frontières, a forcé les médias à afficher une solidarité avec l’armée plus forte que d'habitude, reflétant un sentiment populaire.

 « Certains soldats ont été enlevés, d'autres décapités : il y a une solidarité avec l'armée, et les médias affichent la même tendance », ajoute-t-il. « Il existe une sorte d'accord tacite entre les deux côtés aux termes duquel les médias ne portent pas atteinte aux corps de sécurité et ces derniers, en contrepartie, ne vont pas s'immisceront pas dans leur travail ». 

Par conséquent, le suivi des accusations d'abus est laissé à ceux qui sont en dehors des organes d'information. Human Rights Watch a écrit une lettre à l'armée dans laquelle sont détaillées des preuves crédibles de mauvais traitements et de torture à l'encontre des détenus, ainsi qu'une mort en détention survenue suite aux affrontements avec des partisans du prédicateur extrémiste Sheikh Ahmad al-Assir à  Abra, en juillet 2013.

 « Il n'y a eu aucune réponse », raconte un porte-parole de HRW à MEE. « Même s’ils ont diffusé par la suite un communiqué de presse déclarant qu'ils étaient en train de suivre le cas ».

Le porte-parole, qui a demandé de garder l'anonymat à cause de la sensibilité de la question, affirme qu'ils ne sont pas au courant des résultats d’une investigation potentielle.

L'armée n'a pas répondu aux demandes de commentaire à ce sujet, ni au sujet de la couverture médiatique de ces incidents.

 « Nous sommes bien conscients qu'ils doivent faire face à des circonstances difficiles et qu'ils doivent assurer la sécurité mais ils doivent le faire conformément au droit international », ajoute le porte-parole de HRW.

 « En fin de compte, il s'agit de tenir les gens responsables de leurs actes, de renforcer les institutions et d’améliorer l'accès à la justice ».

Cette vision est partagée par ceux qui ont protesté contre l'armée suite aux raids sur les camps des réfugiés dans la zone d'Arsal à l’automne dernier.

 « Il semble que l'armée est en train de commettre des violations contre les réfugiés sans aucune hésitation et, jusqu'à présent, rien n'indique que ces pratiques ont été des actes isolés », a écrit Diana Moukalled, rédactrice web d'une importante chaîne libanaise, Future Television, dans un article sur le journal Asharq al-Awsat. « Ce qui est plus important encore, c'est que tout ça s'est passé dans l'indifférence des médias et des politiques, et les voix qui ont désapprouvé sont restées très faibles ».

Diana conclut : « Mais attends un peu, notre chère armée libanaise. Ce n'est pas comme cela qu'on protège un pays. C'est comme cela qu'on le détruit, ou du moins qu'on détruit ce qu’il en reste ».

Même si la logique qui explique l'élimination d'une discussion franche et honnête sur ces sujets est claire, les observateurs sont d’accord sur le fait que celle-ci n'aide pas le Liban.

 « La campagne [de l'armée] contre les extrémistes sunnites, qui se termine souvent en attaques et raids à l’aveuglette, et les abus des droits de l'homme qui les caractérisent, ont alimenté la rancœur parmi certains secteurs sunnites [de la société libanaise] et les réfugiés syriens », explique à MEE Sahar Atrache, expert du Liban à l'International Crisis Group. « Je pense que dans ces cas, la performance de l’armée aggrave l'extrémisme qu'elle affirme vouloir combattre ». 

 « Réduire au silence les critiques n'est pas la bonne solution », continue-t-elle. « Au contraire, les abus devraient être mis en évidence et l'armée devrait assumer ses responsabilités en se comportant comme une institution (et non pas comme une milice) et tenir responsables ses membres ».

Traduction de l’anglais (original) par Pietro Romano.