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À Beyrouth, un gigantesque projet d’archive orale de la Nakba

Le Palestinian Oral History Archive s’appuie sur des centaines d’interviews vidéo de témoins de la Nakba pour faire entendre un contre-récit à l’histoire officielle mise en avant par Israël
Camp de réfugiés palestiniens de Jaramana, à Damas (Syrie) en 1948 (Adnanmuf)
Par
BEYROUTH, Liban

Pour atteindre les locaux du Palestinian Oral History Archive (POHA), il faut s’enfoncer dans les sous-sols de la librairie de l’Université américaine de Beyrouth (AUB). C’est au cœur de ce dédale que depuis près de quatre ans, une équipe de chercheurs et de techniciens travaille sur un projet non moins labyrinthique : la numérisation des témoignages audiovisuels de la Nakba (la « catastrophe ») en mai 1948, qui a provoqué l’exode de 750 000 à 800 000 Palestiniens vers les pays frontaliers.

« Ça a été un long processus, c’est la première fois qu’on amène l’histoire orale dans le champ académique », se félicite Kaoukab Chebaro, qui a copiloté le projet de numérisation avec l’Institut Issam Fares et l’AUB et enseigne désormais à l’Université Columbia (États-Unis).

Le POHA est né de la fusion des archives de deux ONG locales : Al-Jana et Nakba archive. Au début des années 2000, peu après la commémoration du cinquantenaire de la Nakba, celles-ci se lancent dans une course contre la montre pour enregistrer les témoignages de la première génération de Palestiniens expulsés en 1948 et réfugiés depuis dans des camps au Liban.

À cet effet, les deux ONG, appuyées par des historiens et des anthropologues, forment des jeunes de la communauté aux techniques d’interview et à la vidéo afin qu’ils puissent recueillir les témoignages de leur entourage.

« La plupart des jeunes habitants des camps que nous formions ne connaissait quasiment rien de la Nakba. C’était assez frappant de voir que la mémoire familiale n’avait pas été transmise »

- Jihane Sfeir, historienne

L’objectif : conserver une mémoire audiovisuelle de l’événement et constituer des archives pour documenter la vision palestinienne de cette période, peu représentée, avant la disparition de ses principaux protagonistes.

Les deux associations ont également pour but de faire entendre un contre-récit à l’histoire officielle mise en avant par Israël et favoriser le droit au retour des Palestiniens.

« La plupart des jeunes habitants des camps que nous formions ne connaissait quasiment rien de la Nakba. C’était assez frappant de voir que la mémoire familiale n’avait pas été transmise », se souvient l’historienne Jihane Sfeir, qui a conseillé l’ONG Al-Jana lors de sa collecte de témoignages dans les camps de réfugiés.

Au total, le POHA regroupe plus de 1 000 heures d’interviews collectées auprès d’environ 800 réfugiés.

Souvenirs de coexistence et de mort

Mahmoud Zeidan dirige l’ONG Nakba Archive avec l’anthropologue Dianna Allan. Entre 2002 et 2005, il a participé à la collecte de la plupart des 150 entretiens menés dans des camps palestiniens au Liban.

Une réfugiée palestinienne et son enfant regardent leur maison de l’autre côté de la « ligne verte », les frontières de facto d’Israël après la guerre de 1948 (AFP)
Une réfugiée palestinienne et son enfant regardent leur maison de l’autre côté de la « ligne verte », les frontières de facto d’Israël après la guerre de 1948 (AFP)

Parmi eux, beaucoup lui restent en mémoire. Comme celui de Jaber Younes, qui a fui la Palestine lors du massacre de Safsaf, un village au nord du pays, après l’assassinat de toute sa famille. Il n’a dû sa survie et celle d’un de ses enfants qu’à sa connaissance de l’hébreu.

« Après la tuerie, Jaber a entendu des soldats revenir vers son domicile et dire en hébreu : ‘’Si certains sont encore en vie, achevez-les’’. Donc il s’est fait passer pour mort », raconte Mahmoud Zeidan à Middle East Eye.

Il se souvient aussi d’histoires plus belles : « Nous avons récolté le témoignage d’une femme dans un camp au Liban. Elle était enfant en 1948 et sa meilleure amie était juive. Les deux familles étaient très proches. Elle avait des souvenirs très précis de sa relation avec elle.

« Quand les attaques des colons ont commencé dans le village, la famille a fui vers le Liban. En partant, ils ont laissé toutes leurs affaires de valeur à leurs amis juifs. Leur histoire témoigne de la coexistence qui existait en Palestine, et comment les colons sont venus casser la cohésion qui prévalait, que les gens soient juifs, musulmans ou chrétiens. »

« Après la tuerie, Jaber a entendu des soldats revenir vers son domicile et dire en hébreu : ‘’Si certains sont encore en vie, achevez-les’’. Donc il s’est fait passer pour mort »

- Mahmoud Zeidan, directeur de Nakba Archive

« Fièvre palestinienne de l’archive »

Le POHA est loin d’être le premier programme de ce genre. Depuis les années 80 et le développement de ce que l’historien Beshara Doumani appelle « la fièvre palestinienne de l’archive », de nombreux projets de collecte de témoignages oraux de la Nakba ont vu le jour.

La parole des rescapés s’est peu à peu imposée comme une troisième voie, entre le récit israélien qui nie jusqu’à l’existence de la Nakba et un récit palestinien nationaliste.

Le développement de l’histoire orale trouve aussi ses origines dans un mouvement plus large qui naît dans les années 80 avec le courant des Subaltern studies, créé par l’historien Ranajit Guha. Celui-ci vise à renouveler l’historiographie de l’Inde coloniale en recentrant le champ de recherche sur une histoire sociale par le bas, délaissée par les historiographies dominantes, impériales ou nationalistes.

« Il n’y a pas d’archives nationales palestiniennes, donc les historiens écrivent l’histoire à partir des archives des autres. L’histoire orale permet d’enregistrer les témoignages d’acteurs qui jusque-là étaient invisibles », explique à MEE Jihane Sfeir, historienne à l’Université libre de Bruxelles et auteur d’un livre sur les archives au Moyen-Orient à paraître cette année.

« C’est un moyen pour eux de se réapproprier l’histoire et de reconstruire une identité dans l’exil en partant de cette année zéro qu’est la Nakba », souligne-t-elle.

Une Palestinienne passe à côté d’une affiche représentant une clé qui symbolise les clés des maisons laissées par les Palestiniens en 1948, le 11 mai 2016, à Ramallah (Cisjordanie occupée) (AFP)
Une Palestinienne passe à côté d’une affiche représentant une clé qui symbolise les clés des maisons laissées par les Palestiniens en 1948, à Ramallah (Cisjordanie occupée), le 11 mai 2016 (AFP)

Dès 1983, l’Université de Birzeit, en Cisjordanie occupée, utilise des témoignages pour dresser un panorama des villages palestiniens détruits pendant la Nakba et coordonne l’un des premiers programmes pour l’enseignement de l’histoire orale.

Puis c’est au tour de l’Université islamique de Gaza, qui crée un centre d’Histoire orale en 1998 afin de rassembler les témoignages de la Nakba et de la Naksa, la défaite de 1967.

En 1995, l’historien palestinien Saleh Abdel Jawad lance un nouveau projet de collecte de témoignages, intitulé « A race against time », qui permet d’inventorier 531 villages vidés de leur population.

À la même période, une nouvelle génération d’historiens israéliens, parmi lesquels Benny Morris, Ilan Pappé, Tom Seguev et Avi Shlaïm, viennent remettre en cause le discours officiel d’Israël selon lequel les Palestiniens seraient partis d’eux-mêmes.

La Nakba : un crime observé, ignoré mais pas oublié
Ilan Pappé
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Grâce à l’ouverture des archives britanniques et israéliennes, Ilan Pappé apporte des preuves de la planification par David Ben Gourion d’une politique d’expulsion de masse mise en œuvre dans 500 villages palestiniens, politique qu’il qualifie de « nettoyage ethnique ».

Benny Morris, dans son livre The Birth of the Palestinian Refugee Problem, confirme l’existence d’un plan de nettoyage ethnique, « le plan Daleth », défini comme une stratégie mise en place par la Haganah, la force paramilitaire israélienne, pour détruire et dépeupler les agglomérations palestiniennes.

Avec l’arrivée des années 2000 et le développement de l’informatique, de nombreux projets numériques voient le jour. « Palestine Remembered », lancé en 2000 aux États-Unis par le militant palestinien Salah Mansour, met à disposition du public des témoignages sur la Palestine d’avant 1948 et sur la Nakba.

Des personnes célèbrent la décision de l’ONU de créer un État juif en divisant la Palestine en deux États, l’un juif et l’autre palestinien, à Tel-Aviv le 29 novembre 1947 (AFP)
Des personnes célèbrent la décision de l’ONU de créer un État juif en divisant la Palestine en deux États, l’un juif et l’autre palestinien, à Tel-Aviv le 29 novembre 1947 (AFP)

En 2007, « Voices : Palestinian women narrate displacement » est mis en ligne par l’anthropologue et historienne Rosemary Sayigh, l’une des pionnières du témoignage oral au Liban dans les années 80.

« De vrais gens et non plus des textes »

Aujourd’hui, c’est à la faveur d’une bourse fédérale américaine du National Endowment for Humanities que les archives du POHA ont pu être numérisées.

Pendant plus de dix ans, les témoignages sur cassette de l’ONG Nakba Archive étaient conservés dans un immeuble du centre-ville. « Pendant la guerre avec Israël, en 2006, on a eu très peur que le bâtiment soit bombardé. On aurait tout perdu », se souvient Mahmoud Zeidan.

À partir de 2016, a commencé un travail de longue haleine de numérisation de la totalité des bandes puis d’indexation par mots-clés des références évoquées lors des interviews. Le site internet est accompagné d’une carte interactive de la Palestine, sur laquelle les villages et les bâtiments représentés renvoient vers la vidéo des témoignages concernant la localisation en question.

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Quel usage sera-t-il fait du site internet ? « Je pense que ce sera surtout un vecteur de communication, réalisé avec des critères scientifiques, qui permet de rendre compte de la Nakba mais aussi de ce qu’était la vie quotidienne de ces gens avant 1948 », estime Jihane Sfeir.

« Il n’y a plus que quelques personnes encore en vie qui puissent se souvenir de la Nakba. Leur parole montre que la Palestine n’était pas ‘’cette terre sans peuple pour un peuple sans terre’’ »

- Mahmoud Zeidan, Nakba Archive

Pour Kaoukab Chebaro, le but est aussi d’attirer des universitaires : « L’une des dimensions importantes du projet, c’est de réconcilier les chercheurs avec une approche directe du témoignage. De vrais gens et non plus des textes. Nous n’avons retranscrit aucune des interviews. La voix, le registre de langue ou le langage corporel prennent ainsi toute leur importance », explique la spécialiste, qui pointe aussi la difficulté d’accès aux archives israéliennes pour les universitaires.

Plusieurs d’entre eux sont d’ailleurs déjà rentrés en contact avec le POHA pour des sujets aussi différents que le folklore palestinien avant 1948, une étude comparative des conditions de vie dans les camps palestiniens dans les années 50 ou encore les transformations du rôle des femmes après la Nakba.

Pour Mahmoud Zeidan, le fait que ces témoignages soient en ligne est une victoire en soi : « Il n’y a plus que quelques personnes encore en vie qui puissent se souvenir de la Nakba. Leur parole montre que la Palestine n’était pas ‘’cette terre sans peuple pour un peuple sans terre’’. Certains [réfugiés] ont toujours leurs papiers, leur acte de propriété et les clés de leur domicile. »