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« C’était mon ami » : des pilotes irakiens recherchent des camarades tombés contre l'EI

Des hommes de l’armée de l’air irakienne cherchent à faire le deuil de collègues dont les corps ont été cachés par des habitants d’Hawija pour empêcher leur profanation par l’EI
Le brigadier-général Omar Shafeeq quelques instants après avoir découvert un corps aux abords d’Hawija (MEE/Tom Westcott)

HAWIJA, Irak – Aux abords de cette ville, récemment libérée après plus de trois ans passés sous la loi du groupe État islamique (EI), un nuage de poussière auréole un petit groupe de pilotes de l’armée de l’air irakienne, qui fouillent le sol, à la recherche du corps d’un camarade qu’ils attendent de récupérer depuis plus d’un an et demi.

Dans la chaleur d’un après-midi ensoleillé, les hommes se relaient pour creuser le terrain accidenté. Parmi ces militaires, des officiers d’aviation supérieurs participent aux fouilles avec les militaires plus jeunes.

Quand un hélicoptère passe à basse altitude au-dessus de leur tête, les hommes s’arrêtent pour saluer. Cela faisait longtemps que ces personnels de l’armée de l’air attendaient qu’on leur confie cette mission : ils se sont fait un devoir de trouver les corps de trois pilotes irakiens tués lorsque leur avion a été abattu par l’EI en mars 2016.

Au risque de leur vie, plusieurs habitants ont accompli des exploits audacieux : récupérer les corps, puis les enterrer. Des combattants de l’EI ont extrait de l’épave les corps de deux des pilotes, déjà carbonisés suite au crash. Ils les ont décapités et pendus ensuite devant des postes de contrôle pour terroriser les habitants et envoyer un avertissement à l’armée irakienne.

« Nous savions que nous avions perdu l’avion, mais rien du sort des pilotes. Puis, nous avons reçu l’appel d’un de nos amis qui vit à Hawija », témoigne à MEE le brigadier-général, Omar Shafeeq.

« Quand nous avons appris cette nouvelle, ce fut horrible. Alors nous avons demandé à notre ami s’il pouvait, sans risquer sa propre vie, faire quelque-chose pour mettre un terme à l’odieux spectacle de ces corps ».

Le résident d’Hawija a alors ourdi un complot audacieux. Il a envoyé un ami faire la causette avec deux combattants de l’EI à un poste de contrôle. Pendant ce temps, il a escaladé un mur de sacs de sable derrière eux pour couper les liens retenant l’un des corps et la tête pour les traîner quelques pas plus loin. Ces hommes sont revenus pendant la nuit pour enterrer le corps et la tête du pilote dans un wadi (ravin) près du poste de contrôle.

Le lendemain, des combattants de l’EI, furieux, ont fouillé la zone à la recherche du corps disparu. Ils ont repéré un endroit où la terre avait été récemment remuée. Ils ont alors exhumé le corps et l’ont jeté dans l’oued sec pour le livrer aux chiens sauvages.

« C’était mon ami »

Les militaires de l’armée de l’air, épuisés, font une pause pour discuter. Cela fait des heures qu’ils creusent, et ils n’ont toujours rien trouvé. Pourtant, leur ami d’Hawija, le visage dissimulé sous une écharpe, est certain que c’est le bon endroit.

Il se souvient qu’environ vingt-quatre heures après l’exhumation du corps par l’EI, les pluies saisonnières sont tombées. Les hommes s’interrogent : la force du courant a peut-être déplacé le corps. L’un des hommes, le visage ruisselant de sueur, se met à creuser à quelques mètres de là et, soudain, la bêche s’enfonce plus profondément dans le sol, touchant un objet mou.

« Vas-y doucement, tout doucement », crie Shafeeq. Les hommes commencent à écarter la terre avec les mains. Ils découvrent une côte et un fragment de tissu. Après l’avoir examiné attentivement, ils l’identifient : c’est un uniforme de l'armée de l’air irakienne.

« Apportez le sac mortuaire », crie quelqu’un, tandis que les hommes creusent toujours plus profond avec les mains et avec encore plus de précautions. Un plus grand nombre de restes apparaît petit à petit.

Près d’Hawija, le personnel de l’aviation, aidés d’autres collègues, rassemblent les restes du corps (MEE/Tom Westcott)

À l’arrière du pick-up Toyota, près du petit tas de sacs mortuaires, se trouve déjà une caisse contenant les restes de l’un des autres pilotes. Un agriculteur du coin a risqué sa vie dans l’opération secrète où le corps d’un homme a été récupéré et caché pour le soustraire à l’EI.

« C’est le corps du général Ali. C’était mon ami », confie le commandant Mohamed, les yeux fixés sur la lourde caisse contenant les restes du brigadier-général Ali Hassan al-Abboudi.

« Cet agriculteur nous a appelés pour nous dire que trois jeunes combattants de Daech avaient trouvé un corps éjecté de l'avion et, sans trop savoir pourquoi, ils l’avaient caché au bord de la rivière, avant de retourner en ville. C’est alors que l’agriculteur s’est porté volontaire pour tenter de récupérer le corps avant le retour des jeunes gens », raconte Mohamed.

« Ce fut très courageux de sa part : pour atteindre le corps, il a rampé sur 700 mètres à plat ventre, jusqu’à la rivière »

- Un commandant de l’armée de l’air irakienne évoque l’exploit de cet agriculteur local

Ce fut très courageux de sa part : pour atteindre le corps, il a rampé sur 700 mètres à plat ventre jusqu’à la rivière et, de là, il l’a tiré jusqu’à sa ferme, où il l’a enterré. Tout cela dans le plus grand secret, sans rien dire à personne, même pas à sa famille.

Le corps du pilote avait été partiellement démembré dans l’accident et quand les jeunes combattants de l’EI sont revenus sur les lieux à la recherche du corps, ils n’ont trouvé qu’une jambe. Les membres de l’EI ont perdu trois mois à passer obsessionnellement la région au peigne fin, à la recherche du reste du corps. Ils ont aussi publié une déclaration où ils prétendaient avoir capturé al-Abboudi vivant, en menaçant de l’exécuter, si le gouvernement irakien refusait de négocier avec eux.

« C’était un gros mensonge et nous le savions, bien sûr, puisque notre ami avait déjà enterré le corps du général Ali », rappelle Mohamed. Craignant toujours d’être repéré, l’agriculteur a attendu que l’EI cesse de rechercher le corps et a ensuite à nouveau enterré les restes dans un autre endroit. Après un an et demi, le corps n’était que légèrement décomposé, ce qui, prétend Mohamed, atteste qu’il fut un véritable martyr.

Sacs noirs, journées mornes

Un sac mortuaire noir à la main, le colonel Hussein descend la colline. Il rappelle que l’aviation irakienne avait prévu de mener une opération terrestre avec l’aide des forces américaines pour récupérer les corps après le crash.

« Les soldats américains ont mis un terme à l’opération, parce qu’ils ne voulaient pas risquer de perdre des hommes. Du coup, nous n’avons rien pu faire d’autre que d’attendre la libération pour récupérer le corps de nos camarades », souligne-t-il. « Nous avons participé ici à l’opération pour libérer Hawija et, le premier jour après la libération, nous avons eu quartier libre. Nous sommes donc venus ici chercher nos camarades ».

Un hélicoptère de l’armée de l’air irakienne fait une démonstration de vol à basse altitude (MEE/Tom Westcott)

Les restes, identifiés par la suite comme ceux du lieutenant-général Mohamed al-Sheikhli, tiennent dans un sac noir à moitié vide, que les hommes remontent au sommet de la colline et déposent avec vénération à l’arrière de la Toyota, à côté de la caisse contenant les restes d’al-Abboudi.

À la fin d’une longue journée, l’aviation avait récupéré les corps de deux des trois pilotes. Les recherches se poursuivent pour le troisième d’entre eux.

« Ces trois hommes étaient autant des amis que des collègues. Nous avons été formés ensemble et avons participé ensemble aux mêmes missions, pendant de nombreuses années »

- Brigadier-général Omar Shafeeq

« Je suis tellement triste ! C’est un jour funeste pour nous », confie Shafeeq. « Ces trois hommes étaient des amis et des collègues. Nous avons été formés ensemble et avons participé ensemble aux mêmes missions, pendant de nombreuses années. Nous espérons trouver rapidement le troisième corps aussi ».

Il dit avoir été en contact étroit avec les familles des pilotes décédés. « Nous rencontrerons les familles de nos deux camarades ce soir à Bagdad. Nous les laisserons pleurer autour du corps de leurs fils, et les dépouilles seront ensuite emmenées à Nacjaf pour y être enterrées », explique-t-il.

Les recherches se poursuivent

Ces personnels de l’armée de l’air irakienne font partie des nombreux militaires qui retournent à Hawija, libérée, pour y chercher des amis et parents disparus.

Hassan, ancien habitant d’Hawija, a rejoint les forces irakiennes de Hashd al-chaabi. Elles ont joué un rôle clé dans la libération de la ville et de centaines de kilomètres de territoires et de villages à la périphérie. Il se tient chaque jour sur le pont où se trouve un poste de contrôle dans le centre d’Hawija.

Il demande aux habitants qui sont retournés chez eux s’ils ont des informations sur les fosses communes utilisées par l’EI. Il recherche en effet le corps de son frère, un ancien policier exécuté par l’EI en 2014. Sur son téléphone, des captures d’écran extraites d’une vidéo de l’EI montrent le corps de son frère décédé, pendu à un lampadaire sur la place de la ville, à quelques mètres de l’endroit où il vient tous les jours.

Un champ de pétrole près d’Hawija, incendié par l’État islamique lorsque les combattants ont fui la ville en début du mois (AFP)

C’est l’une des nombreuses personnes qui espèrent pouvoir faire leur deuil en voyant le corps. La famille pourra rendre hommage à leur fils en célébrant des funérailles décentes. Le jour de la libération, l’un des premiers habitants à entrer dans la ville était une femme qui avait perdu cinq membres de sa famille, dont deux de ses fils, tous enlevés par l’EI.

« Daech a tué un grand nombre, un très grand nombre de gens. Ils ont tué un garçon de 10 ans parce qu’il avait écrit le mot « Daech » sur un mur, alors que l’EI déteste ce mot. Ils ont tué des jeunes gens, et forcé les familles à regarder l’assassinat de leurs propres enfants. Ils ont publiquement décapité des condamnés, remis leur tête sur les corps et les ont laissés exposés sur la place de la ville au vu et su de tout le monde », raconte à MEE Saban Halaf Ali al-Jibouri, maire de Hawija, évoquant trois années de cruautés presque inimaginables dont les habitants de la ville ont été témoins.

Traduit de l'anglais (original) par Dominique Macabies.