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Algériens, Marocains et Tunisiens s’inquiètent de vivre le Ramadan « séparés de leurs proches »

Sans visites familiales, sans les traditionnelles séries télé, sans prières à la mosquée : dès la fin de la semaine, Algériens, Marocains et Tunisiens accueilleront le mois sacré dans des conditions totalement inédites
Dans les trois pays du Maghreb, la période de confinement a été prolongée (AFP)

« Il sera très difficile pour les jeunes et les enfants de respecter le confinement après une journée de jeûne. D’autant plus que beaucoup vivent dans la promiscuité, dans des logements très petits… Prendre l’air dans la soirée est vital pour eux ! Déjà qu’ils jouent à cache-cache avec les policiers depuis l’instauration du couvre-feu à 15 h… »

Alors qu’en Algérie, le couvre-feu de 15 h à 19 h a été prolongé jusqu’au 29 avril, Hamid, un quinquagénaire de la Haute Casbah, quartier historique d’Alger, appréhende le Ramadan.

« D’habitude, une semaine avant le Ramadan, nous repeignons les murs des maisons de la Casbah à la chaux et nous nettoyons tous, petits et grands, nos quartiers dans la bonne humeur. Les femmes achètent de la nouvelle vaisselle, les senteurs des bkhors [encens] et des kalbe elouz [pâtisserie à base de semoule, d’amande, de fleur d’oranger et de miel] embaument les marchés. Mais regardez, tous les marchés sont fermés, les gens sont confinés chez eux. Quelle tristesse ! », se désole-t-il face à Middle East Eye.

La police veille à l’application du couvre-feu, avenue Bourguiba, au centre de Tunis (AFP)

Najet, 52 ans, femme au foyer, a commencé à faire les provisions il y a une dizaine de jours. Elle habite à Tunis, où le couvre-feu, revu de 20 h à 6 h, a été prolongé jusqu’au 3 mai.

« D’habitude, je fais les courses tous les jours. Mais ce n’est plus faisable avec cette situation sanitaire. Donc j’ai acheté des légumes en grandes quantités. Je les conserve au congélateur pour le Ramadan. J’ai aussi préparé des boulettes de viande pour les jours les plus difficiles, on ne sait jamais ! », raconte, inquiète, la mère de trois adolescents.

« J’ai prévenu mes enfants pour qu’ils ne fassent pas de caprices au moment de l’iftar. On va devoir manger ce qu’on trouve ! »

Au début du confinement, les marchés de gros étaient autorisés à ouvrir seulement trois fois par semaine, ce qui a créé une pénurie dans les petits marchés locaux. Face à cette problématique, le ministère du Commerce est revenu sur cette restriction. Mais il est aujourd’hui confronté à la spéculation sur les produits alimentaires de base, notamment la farine et la semoule.

« Avec le salaire confortable de mon mari, on peut se permettre de faire des courses à 500 dinars [160 euros] pour environ deux semaines. D’autres n’ont pas les moyens », s’inquiète Najet.

« Il n’y a ni farine, ni semoule, les familles dans le besoin ne trouveront pas de quoi faire du pain ou du melaoui [pain à base de semoule]. »

Du sport en ligne

Cette année, les cafés maures de la Casbah d’Alger, où se réunissaient les amateurs de chaâbi (musique populaire d’Alger), maintiendront leurs rideaux baissés et les hammams ne seront reconnaissables qu’à leurs enseignes.

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Un scénario que tante Ourdia, une octogénaire de la vieille cité, n’aurait jamais imaginé. « Comment allons-nous passer le Ramadan, synonyme de partage, séparés de nos voisins et de nos proches ? », se demande-t-elle. 

« Nous n’allons pas faire les achats de vaisselle, rideaux, etc. comme avant. Avec le couvre-feu, nous faisons quelques emplettes devant chez nous et nous fuyons comme des voleurs, loin des marchés habituels où nous trouvons notre bonheur. »

À Tunis, Monia et Kais, trentenaires mariés depuis deux ans, ont l’habitude de rompre le jeûne dans leurs familles respectives ou avec les amis.

« Cette année, on va être seuls », se désole Monia. « La famille de mon mari est à Sousse. La mienne est à une heure de route, mais la circulation entre les régions est interdite. J’espère que cette restriction va être levée pour le Ramadan. » 

Depuis l’instauration du confinement, le 22 mars, la circulation entre gouvernorats n’est possible qu’avec une autorisation octroyée par le ministère de l’Intérieur aux travailleurs des secteurs vitaux.

Sportif et adepte de kitesurfing, le couple se rend à la plage deux à trois fois par semaine avant la rupture du jeûne. 

« Pendant le Ramadan, on a une vie dynamique pour passer le temps et pour que le jeûne ne nous pèse pas. Entre la plage de la Marsa et celle de Kantaoui, on partage un moment de détente avec nos amis, puis on se réunit avec la famille pour l’iftar. Cette année, on va se contenter de faire du sport en ligne, comme depuis le début du confinement, et de dîner seuls. »

« Le confinement permet de se rapprocher davantage de Dieu »

- Djamila, mère de famille, Alger

À Alger, Djamila, enseignante et mère de famille, est également attristée à la perspective de ne pas pouvoir inviter ni recevoir ses proches comme elle en a l’habitude. Toutefois, elle voit dans le confinement une occasion pour profiter comme jamais de sa petite famille et de se consacrer davantage à la spiritualité. 

« Pour moi, le confinement ne changera pas grand-chose à mes habitudes ramadanesques. J’ai fait le grand nettoyage pour accueillir le mois sacré. Je me suis approvisionnée du nécessaire et j’essaie de profiter de ma présence à plein temps avec ma petite famille, ce qui n’est pas le cas durant les journées de travail », témoigne-t-elle à MEE

Pour cette trentenaire, ce mois sacré est une occasion de renforcer sa spiritualité. Elle dit vouloir aborder le Ramadan « dans un climat propice à la purification de l’âme et de l’esprit, à la méditation, à l’adoration et la prière de Dieu ».

« Je le prépare en vidant mon cœur de toute rancœur, en pardonnant et en renouant les liens de parenté et de fraternité. Je mange très peu afin d’habituer mon organisme au jeûne et je prépare une aide à ma mesure pour les personnes démunies. Je pense que le confinement permet de se rapprocher davantage de Dieu », considère-t-elle. 

Un précédent en 623 en Arabie saoudite 

En parlant de spiritualité, cheikh Mohamed, 60 ans, imam dans la wilaya (préfecture) de Djelfa (centre du pays), rappelle que « cette année, les prières se feront chez soi. Comme nos fidèles, nous sommes peinés par la fermeture des maisons de Dieu, mais nous continuons à prier et à observer nos rituels par la foi qui habite nos cœurs ».

Tout en confiant n’avoir jamais pensé se séparer un jour des fidèles, encore moins dans une telle occasion, il précise que l’annulation de la prière dans les lieux de culte a un précédent dans l’histoire de la religion, en 610, en Arabie saoudite. 

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« Le prophète de l’islam avait ordonné aux fidèles de prier dans leurs maisons lorsque le déluge s’est abattu sur Médine en 623. Il prononça alors la phrase : ‘’Priez dans vos maisons !’’ que nous entendons maintenant après chaque appel à la prière. » 

Sami, qui habite à Ksibet Mediouni, un village côtier de Monastir, en Tunisie, rappelle aussi : « Le prophète Mohamed, à son époque et pendant l’épidémie de la peste, avait recommandé aux gens de rester chez eux. Il faut appliquer cela aujourd’hui. Les experts disent que nous ne reviendrons pas à la normale avant le mois de septembre, ce n’est pas moi qui vais les contredire. »

En Tunisie, les mosquées sont fermées et un couvre-feu, de 18 h à 6 h du matin, est instauré depuis mi-mars.

« Pendant les tarawihs [prières facultatives des soirs de Ramadan], la mosquée près de chez moi se remplit tellement que certains fidèles prient même sur le trottoir à l’extérieur, collés les uns aux autres », raconte encore Sami. « Je n’irai pas à la mosquée même si elle rouvre ses portes. »

Pour lui, l’état sanitaire n’est pas encore rassurant. Mais il est aussi convaincu que chacun doit créer « une nouvelle ambiance ramadanesque dans ce contexte critique. » 

« Une famille de plus de deux personnes peut faire la prière à la maison. On va devoir s’adapter. Le confinement ne doit pas nous faire délaisser notre devoir religieux », souligne le père de trois enfants.

Au Maroc aussi, les mosquées resteront fermées. « Comme la situation ne change pas, la fermeture des mosquées restera en vigueur », explique à MEE une source autorisée au ministère des Habous et des Affaires islamiques.

Recyclage de programmes

Privés de prières, de visites, de loisirs extérieurs, la population ne pourra pas non plus compter sur les chaînes de télévision pour s’évader. 

« D’habitude, on passe des nuits blanches à travailler les jours qui précédent le Ramadan. Cette année, il n’y a quasiment rien à faire »

- Kais, patron d’une société audiovisuelle à Tunis

Au Maroc, où l’état d’urgence sanitaire instauré le 20 mars a été prolongé, les programmes ramadanesques, déjà critiqués d’ordinaire pour leur manque de qualité, ne seront pas diffusés, plusieurs tournages ayant été annulés depuis l’instauration de l’état d’urgence sanitaire.

«  Tout est à l’arrêt, tout le monde n’a pas livré ses productions. Comme vous l’avez mentionné, les derniers épisodes de certaines séries sont parfois livrés au cours du Ramadan », explique Sarim Fassi-Fihri, patron du Centre cinématographique marocain.

À Tunis, Kais, à la tête de sa société audiovisuelle, a l’habitude de voir les clients défiler sans arrêt à son studio avant le mois de Ramadan, au cours duquel la production audiovisuelle bat son plein, entre séries télévisées, shows et spots publicitaires.

« D’habitude, on passe des nuits blanches à travailler les jours qui précédent le Ramadan. Cette année, il n’y a quasiment rien à faire », témoigne Kais à MEE.

Le ministère de la Culture a annoncé la semaine dernière la possibilité de la reprise des tournages des séries ramadanesques suspendus, « tout en respectant les consignes sanitaires en vigueur », créant l’indignation générale dans le pays.

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Les Algériens seront aussi privés de leurs sitcoms et caméras cachées favories, la pandémie ayant eu comme conséquence, selon le journaliste Younes Saber Chérif, l’annulation de toutes les productions qui, en général, débutent deux mois avant le Ramadan. 

« Les producteurs sont tombés dans leur propre piège : ceux qui n’ont rien tourné avant n’ont pas de programme à proposer et ceux qui avaient commencé ont été contraints de suspendre leur tournage. » Selon lui, seule une production a été finalisée.

Younes Saber Chérif prévoit donc un recyclage d’anciens programmes, et… beaucoup de bricolage.

« Les chaînes qui ont les moyens survivront car elles ont probablement acheté des programmes encore non diffusés. Elles peuvent aussi acquérir des programmes non exclusifs. Celles qui ont de faibles ressources essaieront de se débrouiller en se rabattant notamment sur l’actualité. »