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« Deux catastrophes à la fois » : le Yémen face à la réduction des aides et au coronavirus

Les Yéménites craignent pour leur avenir alors que l’ONU annonce une réduction de moitié des aides fournies et que le pays recense son premier cas de COVID-19
Une faible lueur d’espoir pour le pays est apparue la semaine dernière lorsqu’un cessez-le-feu national a été décrété par la coalition dirigée par l’Arabie saoudite (Reuters)
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SANAA, Yémen

« Il est très compliqué d’affronter deux catastrophes à la fois », déclare Ahmed al-Matari, ouvrier à Sanaa, alors que les Yéménites se préparent à la probable propagation du nouveau coronavirus dans ce pays déchiré par la guerre.

« Nous réfléchissons à la façon d’affronter la pénurie d’aide alimentaire et il est possible que nous ne trouvions pas assez de nourriture. Si, en plus, le coronavirus frappe le Yémen, c’est très compliqué. »

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Le Yémen, où la guerre a déjà brisé le système de santé et répandu la faim et la maladie, a signalé son premier cas de coronavirus vendredi dernier.

Le ministère de la Santé publique et de la Population a annoncé le premier cas confirmé en laboratoire dans la province de Shihr, dans l’Hadramaout.

Par mesure de précaution, les écoles et universités ont été fermées le mois dernier, tandis qu’une campagne de sensibilisation au virus a été lancée et que la circulation entre les zones contrôlées par les Houthis et celles tenues par les forces du président Abd Rabbo Mansour Hadi était suspendue.

L’apparition du virus au Yémen est le dernier coup porté au pays après l’annonce du Programme alimentaire mondial (PAM) jeudi dernier qu’il réduirait de moitié l’aide apportée à la population dans les régions du Yémen contrôlées par les Houthis.

Les donateurs cessent leurs financements par crainte que les rebelles entravent les livraisons d’aide.

Impossible de rester à la maison

Ahmed al-Matari cherche tous les jours du travail pour nourrir les sept membres de sa famille, mais il n’y en a plus assez actuellement et il travaille à peine une semaine par mois au mieux, indique-t-il.

Avant même que la coalition menée par les Saoudiens ne se mêle au conflit yéménite en 2015, la situation du pays était mauvaise et beaucoup peinaient à nourrir leur famille. 

« Après 2015, il n’y avait toujours pas assez de travail mais l’aide humanitaire diminuait notre souffrance », raconte Matari à Middle East Eye, ajoutant que les organisations humanitaires lui donnaient de la nourriture et qu’il achetait les autres produits de première nécessité.

« S’ils réduisent l’approvisionnement en nourriture dans le contexte du coronavirus, nous mourrons de faim chez nous » 

- Ahmed al-Matari, père de famille

Aujourd’hui, avec la menace de la propagation du coronavirus, il redoute que bon nombre de ses voisins et proches qui reçoivent de la nourriture souffriront en cas de réduction des aides.

« En temps normal, si les organisations limitent l’aide, nous pouvons travailler et payer les aliments de base », explique-t-il.

« Mais s’ils réduisent l’approvisionnement en nourriture dans le contexte du coronavirus, nous mourrons de faim chez nous. »

Le quadragénaire indique qu’il lui serait impossible de rester à la maison si les autorités le lui demandaient car il n’a aucune source de revenu à l’exception de son travail et de l’aide humanitaire.

« Le coronavirus est une menace plus grande et elle survient au mauvais moment », estime-t-il.

« Dans cette situation, il faut que les organisations doublent leur aide car elles seront la seule source de nourriture, mais malheureusement elles vont faire le contraire.

« J’espère que mon message atteindra les organisations et les autorités afin qu’elles résolvent leur querelle et redoublent leurs efforts dans les mois à venir.

« Si nous avons assez de nourriture, nous pouvons rester à la maison et nous protéger du coronavirus, mais si nous n’en avons pas assez, nous sortirons à la recherche de nourriture. »

L’un des plus faibles taux d’immunité au monde

Sur les 30,5 millions de Yéménites, 24 millions ont besoin d’une aide humanitaire quelconque. 

Le PAM nourrit plus de 12 millions de Yéménites chaque mois, dont 80 % dans les régions contrôlées par les Houthis.

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L’une des plus grandes craintes concernant le coronavirus est la façon dont réagira la population déjà affaiblie, qui dépend entièrement de l’aide du PAM.

« Après cinq années de guerre, la population à travers le pays a l’un des plus bas taux d’immunité et l’un des taux de vulnérabilité aiguë les plus élevés au monde », affirme Lise Grande, coordinatrice humanitaire de l’ONU au Yémen. 

« Ce à quoi le Yémen est confronté est effrayant. Les personnes infectées sont plus susceptibles de développer des formes graves qu’ailleurs. Seule la moitié des infrastructures de santé fonctionnent actuellement. Combattre le virus sera difficile, mais c’est la priorité absolue pour nous. »

Ahmed al-Matari convient que de nombreux Yéménites, notamment ses propres enfants, n’ont pas de système immunitaire fort pour faire face au virus car ils ne mangent pas convenablement mais « mangent à peine assez pour rester en vie ».

De l’eau, pas de la sensibilisation

Une faible lueur d’espoir pour le pays est apparue la semaine dernière lorsqu’un cessez-le-feu national a été décrété par la coalition dirigée par l’Arabie saoudite, expliquant qu’elle agissait en raison de la pandémie. 

La coalition a annoncé qu’elle cesserait ses opérations militaires pendant deux semaines, mais les Houthis doivent encore approuver la trêve.

« Le coronavirus sera la principale menace pour nous car nos enfants circulent sur les marchés pour mendier et, s’ils ne le font pas, nous n’aurons pas à manger », redoute Ali Tallal (AFP)
« Le coronavirus sera la principale menace pour nous car nos enfants circulent sur les marchés pour mendier et, s’ils ne le font pas, nous n’aurons pas à manger », redoute Ali Tallal (AFP)

Parmi les populations les plus vulnérables au virus en ce moment figurent les familles déplacées qui ont fui leurs maisons au fil des années de combat ; bon nombre d’entre elles vivent désormais dans des camps de fortune qui peinent à fournir des services de base.

« Nous avons été sensibilisés [au coronavirus] par des travailleurs humanitaires et ils ont souligné qu’il fallait se laver les mains mais dans ce camp, nous n’avons pas d’eau pour nous laver les mains plusieurs fois par jour », rapporte à MEE Ali Tallal, qui a été déplacé de Hodeïda à Sanaa.

Ce trentenaire vit dans un camp en périphérie de la capitale, où les réfugiés s’approvisionnent en eau dans une mosquée, en plus de ce que fournissent parfois les organisations d’aide humanitaire.

« Plutôt que de la sensibilisation, il faut que les organisations remplissent la citerne d’eau du camp au quotidien, et c’est alors que nous pourrons nous laver les mains et rester en sécurité »

- Ali Tallal, déplacé

« Plutôt que de la sensibilisation, il faut que les organisations remplissent la citerne d’eau du camp au quotidien, et c’est alors que nous pourrons nous laver les mains et rester en sécurité », souligne-t-il.

Comme tous les déplacés du camp, Ali Tallal est sans emploi et dépend des organisations humanitaires et de la mendicité de ses enfants sur les marchés.

« Malheureusement, nous sommes contraints de demander à nos enfants de mendier pour nourrir la famille. S’ils ne mendient pas, nous mourrons de faim car nous n’avons pas d’autres sources de revenus », explique-t-il.

« Le coronavirus sera la principale menace pour nous car nos enfants circulent sur les marchés pour mendier et, s’ils ne le font pas, nous n’aurons pas à manger. »

Tallal a appelé les organisations humanitaires à leur fournir suffisamment de nourriture et d’eau pour qu’ils puissent rester dans leur camp et n’aient pas à sortir sur les marchés.

« Ce sera une catastrophe »

Dans un communiqué de presse publié le 10 avril, jour de l’annonce du premier cas de coronavirus, Mercy Corps, une organisation internationale opérant au Yémen, a exhorté les donateurs à agir pour remédier à cette situation.

« Nous appelons nos donateurs à apporter le soutien direct, flexible et à long terme dont ont besoin les organisations humanitaires pour aider les communautés à se protéger du COVID-19, à améliorer la capacité de réaction de leur système de santé et à se protéger de tout effondrement économique supplémentaire », déclare l’organisation basée aux États-Unis.

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Pour Fadhl Mohammed, professeur de sociologie à Ta’izz, la période à venir sera très difficile et les autorités et organisations doivent travailler ensemble pour venir en aide aux Yéménites.

« La situation économique est très compliquée et de nombreuses personnes ne peuvent pas acheter de nourriture, d’eau ou même de savon, donc les souffrances au Yémen seront les pires », déclare-t-il à MEE.

« En Europe, le COVID-19 tue des milliers de personnes alors que ces pays disposent pourtant de bons systèmes de santé et que les populations peuvent acheter de la nourriture et rester chez elles. Au Yémen, en revanche, la plupart des gens n’ont pas les moyens de stocker de la nourriture ne serait-ce que pour une semaine. »

Fadhl Mohammed appelle les autorités à prendre en considération la faim de la population la plus pauvre et à tenter de mettre en place une solution convenable dès à présent. 

« Si les autorités ne préparent pas la meilleure solution pour ceux qui ont faim, ce sera une catastrophe », prévient-il.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.