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Dinosaures et anciennes croyances : la vie dans les montagnes de Libye

Posséder le seul musée de dinosaures de Libye n’est pas la seule chose qui rende unique ce village de montagne
L’imposante citadelle amazighe de Nalout a été frappée par les roquettes de Kadhafi pendant la guerre (MEE/Karlos Zurutuza)

Les paysans du coin ne voulaient en démordre. Et tout le monde s’accordait sur ce point : ces os étaient bien trop grands pour être ceux d’une vache. C’est en 1998 que des ossements de dinosaures ont été pour la première fois découverts en Libye, dans ce village de montagne reculé au nord-ouest du pays.

Halit Yarro, l’un des deux employés travaillant à tour de rôle dans le musée de dinosaures de Nalout, nous en dit plus sur les premiers habitants de Libye.

Un crâne de dinosaure exposé au musée des dinosaures de Nalut (MEE/Karlos Zurutuza)

« Il s’agit du seul musée de dinosaures de toute la Libye, même la Tunisie n’en a pas », fait remarquer fièrement ce Naloutien de 46 ans avant de nous offrir une visite guidée de l’exposition. Des restes fossilisés d’arbres, de crocodiles et de requins ainsi que, bien sûr, les os des dinosaures trouvés à moins d’un kilomètre de là sont exposés dans ce minuscule musée composé d’une seule pièce.

« En 2005, une équipe de chercheurs américains a estimé que les dinosaures à qui ils appartenaient mesuraient 15 mètres de long et pesaient 8 000 kilogrammes », explique Yerro près d’une peinture encadrée de la bête en question.

Le musée est situé dans le centre de Nalout, à 600 mètres au-dessus du niveau de la mer et à environ 60 kilomètres de la frontière tunisienne. Selon les estimations locales, seulement la moitié des 30 000 habitants de la ville continue de vivre dans ce qui est l’une des principales zones de peuplement de la chaîne de montagne de Nefoussa.

Ce plateau rocheux qui s’étend parallèlement à la mer Méditerranée se trouve à quelque 80 kilomètres de Tripoli. Son emplacement stratégique a joué un rôle clé pendant la guerre de 2011. C’est de là que l’attaque finale sur la capitale a été lancée.

Des restes fossilisés du passé ancien de la Libye exposés au musée des dinosaures de Nalout (MEE/Karlos Zurutuza)

Nalout se distingue également par le fait que la majorité de sa population est amazighe. Également connus sous le nom de Berbères (un terme considéré comme offensif par certains), les Amazighs sont un peuple originaire d’Afrique du nord qui vit dans une zone s’étendant de la côte atlantique du Maroc à la rive ouest du Nil égyptien. Les tribus Touaregs de l’intérieur du désert du Sahara partagent la même langue ancienne.

L’arrivée des Arabes dans la région au VIIe siècle a marqué le début d’un lent et graduel processus d’arabisation. Aujourd’hui, selon les statistiques non officielles, le nombre d’Amazighs en Libye est de près de 600 000 personnes, soit environ 10 % de la population totale.

Après des décennies d’extrême marginalisation sous Mouammar Kadhafi, et étant donnée l’instabilité croissante dans le pays, la plus grande minorité de Libye cherche désormais à s’unir au sein du dénommé Conseil suprême amazigh, un groupe de coordination qui rassemble les dix principales zones de peuplement berbère. Kaire Ben Taleb a été élu au poste de représentant de Nalout le 30 août dernier, au cours d’un processus électoral novateur qui a inclus un quota de représentation des femmes égal à 50 %.

« Après la guerre, nous avons beaucoup appris », explique Ben Taleb. « Malheureusement, nous nous sommes débarrassés de Kadhafi pour au final découvrir que nous devrons toujours faire face à la même mentalité totalitaire. »

Le principal représentant de Nalout insiste sur le fait que les Amazighs ne partagent d’affinités idéologiques avec aucun des deux gouvernements de Libye – basés respectivement à Tripoli et à Tobrouk, une ville située à 1 200 kilomètres à l’est de la capitale.

« Nous avons été poussés du côté de Tripoli mais nous sommes tout à fait conscients du fait que nous n’avons pas d’intérêts dans cette bataille entre islamistes et nationalistes arabes », souligne Ben Taleb.

Kaire Ben Taleb, représentant de Nalout au Conseil suprême amazigh, se fait photographier à l’entrée du musée (MEE/Karlos Zurutuza)

Chaque communauté de Libye a été forcée de choisir son camp, de sorte que se déplacer par voie terrestre à travers le pays implique désormais d’éviter les zones sous le contrôle de milices rivales en empruntant des routes de contournement éreintantes ou en traversant la frontière tunisienne pour ensuite revenir en Lybie via un autre poste-frontière.

Ben Taleb indique qu’il existe des « pactes tacites » permettant de faciliter les communications : « Les gens de Zintan – une enclave arabe de Nefoussa proche de Tobrouk – savent que s’ils veulent aller en Tunisie, ils doivent nous laisser passer à travers leur territoire pour que nous puissions nous rendre à Tripoli. Dans le pire des cas, ils prendront des otages mais nous en ferons autant jusqu’à ce que nous puissions les échanger à Kabao, un village situé à mi-chemin », a-t-il poursuivi.

Nalout nous semblant tout à fait paisible, rien ne nous empêche d’accepter l’invitation de Ben Taleb à nous promener en ville. Sur le rond-point qui gère la circulation en direction de la vallée, un groupe de personnes s’efforce d’installer la base qui soutiendra une sculpture de l’iconique dernière lettre de l’alphabet amazigh, laquelle représente également la liberté.

L’initiative illustre les récents changements qu’a connus cette partie du globe – il s’agit en outre de l’endroit précis où le monument du « Livre vert » de Kadhafi s’était tenu pendant des décennies avant d’être enlevé en 2011.

À seulement 50 mètres de là, les ruines de la maison de Cheikh Omar Naami, un important leader ibadite exécuté par Kadhafi en 1984, n’ont pas encore été déblayées, telles un rappel supplémentaire de l’emprise de l’ancien dirigeant libyen sur les Amazighs. Apparemment, ces derniers n’étaient pas seulement mis de côté et victimes de discriminations pour le fait de ne pas être arabes, mais aussi parce qu’ils sont adeptes de l’ibadisme, une branche de l’islam qui ne relève ni du sunnisme ni du chiisme.  

Isa Omar Naami, neveu du cheikh révéré et bénévole à la station de radio de Nalout, habite une maison à proximité. Il admet que les choses ont changé en mieux pour la communauté, mais craint que de nouvelles menaces ne viennent peser sur sa communauté négligée depuis si longtemps.

« L’islam radical se propage comme un feu de forêt partout en Libye et nous, qui ne sommes ni arabes ni sunnites, pourrions bien être leur prochaine cible », prévient-il.

Envers et contre tout, la région de Nefoussa a vu au cours des quatre dernières années une réémergence de ce groupe religieux longtemps négligé. Des écoles ibadites ont vu le jour un peu partout dans la chaîne montagneuse depuis 2011 et les Naloutis sont fiers d’accueillir le seul lycée ibadite de Libye.

De forteresse à centre de réfugiés

Pour le déjeuner, Ben Taleb nous emmène dans le restaurant turc de la ville, un autre lieu incontournable de Nalout. Il a été créé en 2013 par Suleïman Dogan, un Turc originaire d’Antakya qui a estimé que Nalout était « aussi bien que n’importe quel autre endroit de Libye » pour ouvrir son commerce.

Dogan ne se doutait sûrement pas que la vue panoramique sur le stade pourrait éveiller de mauvais souvenirs chez de nombreux habitants de la zone. Au lieu d’accueillir de prestigieux tournois internationaux, l’arène sportive a en effet été la scène des exécutions publiques de dissidents amazighs dans les années 80.

Ces jours-ci, Nalout déplore le décès d’un client régulier du restaurant de Dogan. Tout le monde à Nefoussa connaît bien l’histoire d’Abdou Saat Abdou, bien qu’elle soit loin de faire exception. Ce paysan local avait appris tout seul à parler anglais à l’aide d’un dictionnaire et d’un roman d’aventures qu’un groupe de touristes américains en visite à la citadelle lui avaient donné à la fin des années 70. Ce bref contact avec des étrangers éveillera les soupçons des services de sécurité de Kadhafi et Abdou terminera en prison, où il croupira pendant dix-huit ans.

« C’est seulement lors de ma sixième année de prison que l’on m’a annoncé que j’avais été emprisonné pour espionnage », nous avait indiqué Abdou Saat Abdou en 2011.

En dépit des restrictions à l’entrée dans le pays, l’imposante citadelle de Nalout a toujours constitué un puissant aimant pour les archéologues et les historiens. Construite au XIe siècle, elle s’élève toujours majestueusement au-dessus de la vallée.

« Ce n’est pas un château de roi mais une forteresse dans laquelle chaque famille conservait sa nourriture dans ses propres chambres afin de pouvoir survivre au cours des fréquentes guerres dans la région », précise Ben Taleb depuis l’un des vieux moulins du château.

Abandonnée dans les années 60, la citadelle héberge à présent de nouveaux hôtes. Ses vieux silos à céréales accueillent désormais une myriade de migrants sub-sahariens faisant la queue le long de la route principale dans l’attente d’un emploi ponctuel sur un chantier de construction.

Salif, un Malien de 21 ans, admet que Nalout n’est qu’une étape dans son périple à destination de l’Europe. Lorsqu’il y a du travail, explique-t-il, il peut gagner jusqu’à 15 dinars libyens – environ 5 dollars – mais il lui faut économiser 600 dollars pour pouvoir embarquer sur un bateau pour l’Europe.

La plupart de ces jeunes migrants se sont probablement posé des questions sur ce tank blanc surplombant la vallée à seulement quelques mètres de là où ils attendent en ligne. La bouche de son canon, bloquée par une colombe d’acier portant un rameau d’olivier, fournit un indice, mais ce n’est que de retour au musée que l’on en saisit le sens.

« Le tank a remplacé la statue du dinosaure que nous avions auparavant car les anciens affirment que c’était un symbole païen qui repoussait la pluie », explique Halit Yarro au moment où le muezzin appelle à la prière du soir depuis la mosquée voisine.

Avant de nous séparer, Yarro nous offre en souvenir un sac de jouets en forme de dinosaures puis nous demande de signer le livre des visiteurs. Nous examinons qui a visité le lieu la semaine dernière : un groupe de boyscouts de Benghazi, la ville de Libye où les combats sont les plus intenses.

« C’est difficile à croire, n’est-ce pas ? », commente le gardien de musée. « Mais la vie continue en Libye, malgré tout. »

Traduction de l’anglais (original).

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